Vous vous étiez déjà rencontré avant cette interview ?
Mag : En fait, on s’est vraiment parlé à La Créole il y a quelques jours. On s’était déjà croisé, on se disait bonjour et tout, mais c’est vraiment lors de cet évènement qu’on a sympathisé. D’ailleurs, l’ambiance était folle : Dourane et Bamao étaient en B2B, pendant que moi j’assurais les parties chantées. Mais j’étais tellement bourré que j’ai commencé à dire n’importe quoi derrière le micro. (Rires)
Mélanie Crenshaw (Lala &ce) : Ouais, il était fou ce week-end.

Pourquoi ça ? Ce sont des choses qui ne se racontent pas ?
(Rire général)
Mag : Non, c’est juste que ça faisait plaisir de bien découvrir quelqu’un, de prendre le temps de te poser avec et d’avoir une vraie discussion.
Lala &ce : C’est toujours mieux pour apprendre à se connaître et envisager des possibilités de travailler ensemble.

Ça veut dire que vous avez parlé de la possibilité de faire un morceau ensemble ?
Mag : Ouais, on a parlé de musiques et des femmes, nos principaux points communs. Et c’était très sympa !
Lala &ce : On a commencé à parler de l’orientation des morceaux, on a déjà un thème, donc on verra bien.

 

Même si vos univers sont très différents, c’est vrai que vous avez la particularité de proposer une certaine idée de la musique française…
Lala &ce : Ça vient de notre héritage culturel et de nos vies respectives. On est inspiré par tout un tas de choses, on est ouvert à tout un tas de nouveaux sons. En plus, vous, vous êtes sénégalais, non ?
Mag : Ouais, c’est ça ! D’ailleurs, même si Chien de chien, notre seul morceau pour le moment, est en français, on chante aussi en wolof et en anglais. On mélange tout, ça fait plaisir. 

C’est important pour vous de ne pas avoir un son proprement lié à un territoire ?
Lala &ce : Bah le truc, c’est que la France est un pays ultra métissé, et qu’on le représente à notre manière. La chanson d’ici, ce n’est pas juste celle qui passe à la radio ou sur les plateaux télé. Elle est très diverse, alors on en propose notre propre vision.
Bamao Yendé : C’est le son de la diaspora ! C’est notre variété à nous !
Mag : En plus, ça donne un côté couteau suisse à notre musique, et c’est vraiment important. C’est une autre manière de montrer qui tu es, ce que tu veux et d’où tu viens.

Dans vos musiques, on sent aussi l’influence de l’afrobeat
Lala &ce : Là encore, c’est culturel, c’est une musique qu’on écoute depuis l’enfance. Forcément, elle a fini par ressortir. Et puis je dois dire que j’aime bien varier les ambiances, avoir des trucs assez dark, mais aussi assez dansants.
Mag : L’afrobeat, c’est aussi une musique très politisée !

Il y a une démarche politique dans votre musique ?
Lala &ce : Personnellement, j’ai surtout la volonté d’affirmer ma singularité, mais aussi de prôner un message pacifiste.
Mag : On a fait une quinzaine de chansons pour le moment, et toutes parlent essentiellement de love. Mais on a aussi un titre qui s’appelle Eula Love et qui parle de racisme et violences policières. C’est l’histoire vraie d’une meuf qui s’est fait assassiner à la fin des années 1970 aux États-Unis par deux keufs parce qu’on la suspectait d’avoir de la drogue chez elle. Ils n’ont rien trouvé, mais ils l’ont quand même butée devant ses enfants, sans qu’il y ait eu de poursuites judiciaires derrière... C’est à ce moment-là que les Reu-nois ont commencé à péter les plombs aux États-Unis, quelques années avant l’affaire Rodney King.
Lala &ce : Eula Love, c’est son nom ?
Mag : Ouais ouais, il est lourd son nom ! Mais plus qu’un clin d’œil au passé, notre morceau permet aussi de pointer du doigt toutes les injustices qui ont existé depuis. L’histoire d’Eula Love est toujours aussi actuelle, également en France... C’est pour ça que c’est important de se positionner, de se servir de sa voix pour montrer que tu adhères à telles ou telles idées.
Lala &ce : Moi, ce n’est pas trop mon cas. Je suis bien plus à l’aise pour en parler en interview que dans mes chansons. Quand j’écris, je pense plus à ce que j’aime ou à des sentiments personnels qu’à des injustices. C’est bizarre parce que c’est un sujet qui me tient à cœur et qui pourrait être mieux approfondi en chanson qu’au sein d’un dialogue avec des potes, mais il faut croire que mes morceaux sont avant tout introspectifs.

Aujourd’hui, ça a une signification particulière pour vous d’être programmés dans un festival queer ?
Bamao Yendé : Ouais, ça nous permet d’afficher clairement notre position, et on est grave content de pouvoir participer à ce genre d’événement, de se mêler à d’autres artistes.
Lala &ce : Personnellement, je n’ai pas trop l’habitude de participer à ce genre de rassemblement. D’ailleurs, je ne me retrouve pas totalement dans le terme queer, je pense que ça ne me correspond pas complètement et je ne me définis pas comme telle dans la vie de tous les jours. Mais ça me fait grave plaisir d’être là.

Justement, vous avez une définition personnelle du mot queer ?
Bamao Yendé : Je pense que c’est un bon terme pour définir ce qui est lié à des modes de vie marginaux, à ces milieux underground que l’on fréquente pas mal.
Mag : C’est compliqué d’avoir une définition claire, dans le sens où tout le monde a sa propre vision du mot queer. C’est un mot ouvert, et les États-Unis n’ont clairement pas la même définition qu’ici.
Lala &ce : À chacun son queer !

Lala &ce, tu dis toi-même que tu as toujours eu une allure de garçon. Ça été facile pour vous de vous assumer sans être confrontés à tout un tas de remarques ?
Lala &ce : On va dire que ça dépend de la façon dont tu grandis, mais aussi de ton entourage. Être bien accompagné, c’est quand même le meilleur moyen de s’assumer.
Mag : Il faut quelqu’un à tes côtés pour t’aider à assumer tes choix, ou même ta couleur de peau.

C’est pour ça que vous faites partie d’un collectif : Boukan Records et le 667 ? L’esprit de communauté, c’est quelque chose d’important pour vous ?
Lala &ce : Pour tout dire, je ne suis plus dans le 667, mais c’est clair que ça fait du bien d’avancer en communauté, avec des gens qui t’aiment, qui te soutiennent et t’aident à avancer.
Bamao : C’est le but, c’est clair ! Voilà pourquoi on envisage Boukan Records comme un équipage. On avance ensemble !

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Selon vous, il y a un vrai problème de représentation des personnes queer et racisée dans la culture des médias ?
Bamao Yendé : Je ne sais pas si c’est un problème, mais les médias ont tendance à choisir une coqueluche et à ne faire appel qu’à elle. Or, je pense que personne ne peut représenter une culture aussi vaste. Je n’ai rien contre Kiddy Smile, mais il ne représente pas tous les queers parce qu’il est noir, pédé et qu’il s’habille de façon extravagante. C’est lui qui est arrivé en premier et il est super intéressant, mais de nombreuses autres personnes mériteraient qu’on leur donne la parole.
Lala &ce : Là, c’est comme s’ils se disaient qu’ils avaient trouvé le bon client, celui qui leur permettait de remplir leur quota !
Mag : Ils font semblant d’être ouverts, mais ils prennent toujours le même. Donc, pour moi, ça entretient le même stéréotype.
Bamao Yendé : C’est vrai que les gens à qui on parle de queer pensent directement à Kiddy Smile, alors que la culture est bien plus large. Par exemple, de nombreuses personnes queers ne sont pas dans le voguing, et c’est important de le rappeler.
Mag : Après, on ne va pas se plaindre. Il y a cinq ans, personne ne nous représentait… On aimerait simplement que le panel d’artistes sollicités soit plus large.
Bamao Yendé : Et puis on aime beaucoup Kiddy Smile. Son clip Let A Bitch Know était formidable, on ne peut rien lui reprocher. Le problème vient des médias.


Lala &ce, dans le clip de Bright, tu te réappropries les codes associés aux rappeurs américains. C’est important de s’affranchir du carcan hyper-sexualisé dans lequel l’industrie du hip-hop a longtemps emprisonné les rappeuses ?
Lala &ce : Oui, et c’est aussi pour ça que je me mets en scène au bras d’une autre femme noire. Deux femmes noires ensemble, c’est quelque chose que l’on ne voit pas beaucoup à la télé… L’idée, c’est donc de montrer autre chose que les schémas classiques.
Mag : Ouais, on n’invente rien. On ne fait que retranscrire notre mode de vie.
Lala &ce : On n’a pas à jouer de personnages, on est assez intéressants pour ne pas avoir à le faire.

Je sais que tu es fan de Serena Williams, d’où ton surnom… C’est une artiste qui vous inspire, les gars ?
Mag : Bah grave ! Chaque année, tu crois que c’est la fin, et chaque année elle revient dégommer tout le monde. Elle en dégoûte des joueuses, la Serena. Pourtant, je suis sûr qu'un tas de personnes auraient kiffé qu’elle ne reste pas aussi longtemps à ce niveau-là…
Lala &ce : C’est pareil pour son physique. Parce qu’elle a des grosses fesses, on en a fait une bête de foire. Mais elle a bossé pour être une sportive de haut niveau, c’est normal qu’elle ait un physique impressionnant. Je n’ai pas le souvenir qu’on ait autant parlé de celui d’Amélie Mauresmo à l’époque… Je crois même qu’on lui a interdit certaines tenues. À Roland-Garros, elle portait une combinaison plutôt que la traditionnelle jupe, et on le lui a reproché. Je ne sais pas si ça la concernait personnellement, le tennis est quand même un sport très codé, mais ça fait un peu trop d’histoires autour d’elle.

Il y a d’autres personnalités qui vous inspirent ?
Lala &ce : Ce que j’apprécie, surtout, c’est que la situation commence à changer dans le monde entier. Aux États-Unis, par exemple, il y a de plus en plus d’acteurs noirs et de films centrés autour de figures noires charismatiques. Malheureusement, c’est encore assez compliqué en France… Nous, on a Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu ?. Et le pire, c’est que ça fait des millions d’entrées…
Bamao Yendé : M’en parle pas, j’ai regardé cinq minutes et j’ai arrêté ! C’était nul !
Mag : Moi, j’ai une pote noire, elle fait du cinéma et elle galère parce que les rôles sont très restreints. Là, elle vient de faire le casting du prochain OSS 117 et ses répliques étaient hyper-caricaturales. Elle est partie du casting.

En musique, vous pensez que la situation tend à s’améliorer ?
Mag : Le truc, c’est que le rap a pris de l’ampleur et que l’on ne peut plus passer outre cette culture. Sauf que je suis sûr que les médias français auraient kiffé que ce genre musical ne soit pas aussi incontesté dans l’industrie. Seulement, Internet a pris le dessus sur eux, ils n’ont d’autres choix que de suivre. Mais ils le font à leur manière, avec leurs rappeurs à eux…
Lala &ce : Le truc, c’est que le rap n’est pas une culture blanche, et je pense qu’ils sont tellement contents que certains Blancs y arrivent qu’ils veulent les mettre en couverture. Ce qui n’enlèvent rien à leur talent, attention, mais des mecs comme Niska ou 13 Block mériteraient eux aussi plus d’attention. Niska, c’est quand même l’auteur du plus grand succès de l’année dernière.
Bamao Yendé : Il y a encore du travail, mais ça va venir.

Vous auriez une dernière question à vous poser ?
Mag : On va boire un verre où ?

++ RDV à la Gaîté Lyrique ce samedi 6 juillet pour une soirée queer avec Lala &ce et Nyoko Bokbae à l'occasion du festival Loud and Proud. Et si vous devenez accro à Lala &ce, vous pouvez la retrouver aux dates suivantes :