Capture d’écran 2019-07-08 à 12.35.43Teto Preto 

En France, quand on parle de musique brésilienne, la plupart des gens pensent bossa nova et Gilberto Gil. Est-ce que ça vous saoule ?
Teto Preto : Pas du tout. Je trouve ça mignon. Vous êtes perdus entre Rio de Janeiro et Bahia, João et Gilberto, le sucre et la canne, entre la bossa et la musique brésilienne d’aujourd’hui, les gringos.
Edgar : Ça ne me dérange pas, mais ça changera. Seuls les gens qui ne renouvellent pas leur philosophie émotionnelle et leurs playlists ne découvriront pas de nouveaux artistes qui offrent de nouveaux points de vue sur des faits historiques. A l’ère des fake news, les artistes servent à transmettre et discuter les informations.

Quels artistes leur recommanderiez-vous pour leur ouvrir les yeux ?
L_cio : Clube da Esquina, Chico Buarque, Elis Regina, Seu Jorge, Racionais MC’s, Jorge Benjor, Cartola, Marisa Monte...
Joyce Muniz : La scène sertanejo (la country brésilienne) ou la nouvelle vague du baile funk. La plupart de leurs paroles sont sexistes ou chauvines. Parfois, je me sens honteuse de les traduire à mes amis en Europe. Malheureusement, elles sont hyper suivies au Brésil. Triste mais vrai. Mais je suis contente qu’une partie de la nouvelle génération conteste cette idéologie.
Teto Preto : Il y a beaucoup de femmes que je voudrais recommander : Amanda Mussi (DJ et productrice), Valentina Luz (DJ et performeuse), Stefanie Egedy (DJ et productrice)...
Edgar : Linn da Quebrada, Metá Metá, Rico Dalasam, Doralyce, Bia Ferreira, Aun Helden, Luiza Romão, Tássia Reis, Maria Beraldo, Baiana System, Mahmundi, Projeto Nave, Jup do Barro, Vicente Perrotta, Diego
Paulino et Batekoo.Drico-Galdino_Edgar-2-500x595Edgar

Quels sont les meilleurs spots pour s’éclater en écoutant de la musique ? C’est pour pimper les vacances des lecteurs de Brain.
L_cio :
On fait la taille d’un continent, donc il y en a beaucoup. Rock in Rio, Bananada à Goiânia, MECA festival à Inhotim, Virada Cultural et SP na Rua à São Paulo, RecBeat à Recife… A São Paulo, il y a de grosses teufs : Capslock, Mamba Negra, ODD , Tantsa... À Santa Catarina, on a aussi des super clubs : Warung, Amazon, Terraza, Green Valley...
Joyce Muniz : Si on aime la musique indé, j’ai été très impressionnée par le festival Popload aussi.
Teto Preto : Les teufs indépendantes représentent, depuis 10 ans, une résistance contre le business du divertissement, dominé par des hommes cis blancs. Ces types-là frayent avec les politiciens de droite et essaient de contrôler la vie nocturne et les festivals. Alors que le circuit indé est dirigé par des femmes, des LGBT, des noirs, des trans... Les évènements se font dans la rue, dans des usines désaffectées ou des hangars. Voilà quelques exemples de collectifs : Coletividade Namíbia, Batekoo et Marsha .

Si vous avez déjà joué en France, est-ce que vous avez été choqués par la façon dont on danse ou est-ce qu’on se débrouille ?
L_cio : J’ai joué deux fois à Paris (Zig Zag et Palais de Tokyo) et j’ai adoré les danseurs.
Joyce Muniz : J’ai joué plein de fois ici, dans différentes régions. Je ne peux rien dire de négatif sur la façon dont vous dansez. Je suis un DJ house et la France est importante dans l’histoire de cette musique. Donc on parle le même langage, finalement. 
Teto Preto : Pour nous, ce sera notre première fois, donc on est très excités. Avec Loic Koutana, qui fait partie du groupe, on parle de ce que c’est d’être Français d’origine congolaise et ivoirienne. Le rythme, c’est le désir, il est dans nos veines.
Edgar : Au Brésil, certaines personnes ne dansent pas sur mes chansons parce qu’ils comprennent ce que je dis. En France, le public ne danse pas parce qu’ils ne me comprennent pas !

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D'ailleurs, pour danser, vous êtes plutôt samba ou baile funk
L_cio : 
Les deux.
Joyce Muniz : Samba, bien sûr. C’est plus classe.
Teto Preto : Le Funk 150 BPM  : c’est un produit national de qualité.
Edgar : Les deux. Ce sont deux musiques dédiées au rythme et dérivées de la musique africaine. Dans mon travail, je mélange le style brega, la K-Pop et l’électro. Mais mon background, ce sont les sons ancestraux, les chants Candomblé et Maracatu.

De quelle manière l’élection de Bolsonaro a-t-elle affecté votre vie et votre carrière de musiciens ?
L_cio : Il coupe les budgets pour la culture et l’éducation, il libère le port d’arme, il est homophobe, sexiste et raciste. C’est assez surréaliste ce qui se passe ici. On l’appelle le «Trump tropical», mais il est pire que Trump et pas tropical du tout.
Joyce Muniz : Le Brésil est complètement divisé. Malheureusement, je dois dire que beaucoup de gens de l’industrie musicale électronique le soutiennent. Donc il faut choisir avec qui on travaille, esquiver les offres de certains clubs ou promoteurs.  
Teto Preto : Avant son élection, on avait pu observer la militarisation de Rio de Janeiro, les invasions par la police militaire d’immeubles et de quartiers, les opérations violentes contre des civils et les usagers de drogues de Luz (aka « Crackolândia »). Bolsonaro a été élu la même année que le meurtre de Marielle Franco (membre du PSOL, le parti socialiste), tuée par deux amis proches et employés de Bolsonaro. La chanson Bate Mais (Frappe-moi plus fort) parle de ce que nous vivons. Elle n’a pas été composée pour Marielle, mais quand on l’a terminée, Marielle a été tuée, puis Matheusa (activiste LGBT assassinée et brûlée dans les favelas de Rio). Finalement, on s’est rendu compte que ce morceau parlait d’elles.

 
Est-ce que vous êtes devenus musiciens parce que vous n’étiez pas assez doués au foot ?
L_cio :
 (Éclats de rires) Je suis musicien depuis que je suis môme ! Je jouais de la flûte pour l’Église Adventiste du Septième Jour, puis j’ai joué avec les groupes de capoeira. J’ai toujours été une quiche au foot.
Joyce Muniz : Je jouais quand j’étais petite, mais à l’époque, il n’y avait pas d’équipes pour filles. Je suis contente d'assister au développement du foot féminin. J’ai vu quelques matchs et je suis très fière des équipes engagées dans le tournoi.
Edgar : Je veux qu’il y ait plus de personnes nulles au foot comme moi au Brésil — il y aurait plus d’artistes, qui se mobiliseraient  pour lever des fonds pour aider les tribus indigènes et la reconnaissance de leurs terres.

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Que faisiez-vous lors de la finale de la Coupe du Monde de la FIFA 1998 ? Nous détestez-vous encore pour ça ?
L_cio : C'est l'année de la naissance de ma fille Bruna. Je me souviens d'avoir regardé la finale avec mes cousins chez ma mère. Je n'en ai jamais voulu à la France d'avoir gagné le titre, j'aimais Zidane, un joueur merveilleux.
Joyce Muniz : Je me souviens exactement de ce jour où je campais avec mes amis en Hongrie au lac Balaton... Nous avons regardé le match dans un bar rempli d'Italiens. C'était bizarre, parce que la dernière coupe avant que les Brésiliens gagnent (en 94), c'était eux qui l'avaient gagnée. Mais en 98, je ne m'attendais pas à ce que nous gagnions. La France avait une super équipe, vous le méritiez bien. Et non, je ne vous ai jamais détesté pour ça. C'est le football... En 2002, nous avons encore gagné... Je ne prends pas le football autant au sérieux que certains.
Teto Preto : Je regardais cette performance merdique du Brésil à la télé. Je n'ai jamais ressenti une véritable empathie pour l'équipe brésilienne. Je ne les connais pas. Ils ne jouent pas ici. Le football est une énorme sale affaire. En 2014, je me battais contre la Coupe du Monde au Brésil, "Não vai ter Copa" ! Le clip vidéo Gasolina a également été enregistré lors d'une manifestation contre les Jeux Olympiques de 2016. 

Edgar : En 1998, j'avais 5 ans et je faisais une différence au Brésil parce que je ne regardais pas la télévision et je n'étais pas complètement aliéné par le football - qui distrait les gens bien plus qu'il ne règle leurs problèmes. Le joueur de football reçoit beaucoup d'argent pour courir après un ballon, ce qui, je pense, est l'un des instincts les plus primitifs qui subsistent chez les animaux. Ce n'est pas comme un médecin, ou un constructeur qui bâtit une maison sans diplôme en architecture. Je ne vous déteste pas pour avoir gagné la Coupe du Monde 98. La haine n'est pas un mot qui fait partie de mon vocabulaire. Ce qui me dérange en France, ce sont les œuvres d'art volées en Afrique qui ornent  l'ego des Français dans les musées, ou l'Obélisque qui était en Égypte et qui a été emportée à Paris par Napoléon dans un but mégalomaniaque. Je pense que je n'aime pas les Français qui utilisent des gadgets développés en Asie, qui ont de la nourriture arabe pour le déjeuner, qui essaient de jouer de la samba et qui n'aiment pas les Chinois, les Brésiliens, les Syriens et autres migrants ou réfugiés.

Au Brésil, avoir un sublime "beach body" est une institution. Comment préparez-vous le vôtre ?
L_cio : (Rires) Hahahaha non, la plus grande partie du Brésil ne se soucie pas de l'esthétique corporelle. C'est un mythe, créé par les politiques populistes et associé au machisme structurel.
Joyce Muniz : Je ne fais rien, je suis de São Paulo, pas de Rio. Je suis une fille de la ville qui aime la plage quand elle est vide. Les défilés de mode de plage, c'est pour les Cariocas. Je pratique quelques sports comme le pilates et le jogging, mais entre nous, j'aime les cascades, j'aime la jungle... Si j'ai le temps de me perdre dans la nature et de quitter la ville, je préfère la jungle à coup sûr.
Teto Preto : Je prépare mon corps de pétasse en "méditant" à propos du prochain homme blanc qui devrait mourir le premier dans nos rêves les plus fous, et aux paysages de révolution ! Je suis en train de préparer mon corps de chienne pendant que nous parlons avec beaucoup d'autres, tranquillement. Je prépare mes institutions à hacker votre "Liberté, Fraternité, Egalité".  Est-ce que ça vous dérange ?
Edgar : Je veux tuer la biologie standard qui crée des corps apolliniens et des cerveaux atrophiés. D'ici 2020, tout le monde au Brésil sera trans : trans-mère patrie des personnes transgenres, de ceux qui chamboulent  les opinions, qui transmettent les informations nécessaires, translucides, transportant la vie. Il ne s'agit pas de sexualité. C'est une question de conscience et de droit de choisir. Il ne s'agit pas d'être né dans le mauvais corps, mais d'être né dans un endroit où les politiques et les gens qui accèdent au pouvoir sont limités par leur hiérarchie méritocratique et leur ignorance visible qu'ils nous font avaler. Le corps ne définit pas l'âme.

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Si vous pouviez remplacer la devise brésilienne "Ordem e Progresso", vous choisiriez quoi ?
L_cio : "Paix et amour, s'il vous plaît"
Joyce Muniz : Je supprimerais les deux mots... Parce que rien de tout cela ne se passe, il n'y a pas d'ordre positif ni de progression positive.
Teto Preto : Je la brûlerais.
Edgar : Ce que j'écris tous les jours sur mon propre drapeau : n'abandonnez pas.

++ Teto Preto, L_cio, Joyce Muniz et Edgar seront sur scène pour les Escales de Saint-Nazaire, du 26 au 28 juillet. Plus d'infos ici.