Deux ans auparavant, ce qui va devenir un condensé de fêtes et un repaire de débauche pour les stars de l’époque n’est encore qu’une vieille bâtisse du XVème siècle qui s’écroule par endroits, n’est reliée ni à l’eau, ni à l’électricité, et encore moins à une ligne téléphonique. Pour qu’elle devienne ce paradis terrestre ouvert à tous les excès, il faudra que Tony Pike, grand baratineur et séducteur devant l’Éternel, en tombe amoureux et effectue de ses propres mains la transformation du mas vétuste en pierre angulaire de la culture jet-set aux Baléares. Achetée 35 000 euros actuels, la finca des hauteurs de Sant Antoni de Portmany devient un éden avec piscine qui ouvre le 4 juillet 1980. Elle aimantera les stars comme jamais — de Freddie Mercury à Julio Iglesias, de Grace Jones à Duran Duran, de Kylie Minogue à Naomi Campbell en passant par Tony Curtis ou Boy George, pour ne citer que quelques-uns des habitués. «Je ne pouvais pas imaginer l’importance que le clip de Wham! aurait dans ma vie, tant personnelle que professionnelle, raconte dans sa biographie Tony Pike, qui sera jusqu’au bout resté le propriétaire et l’âme du lieu. C’était vraiment ce qu’il pouvait arriver de mieux. Après la sortie du clip, l’hôtel était toujours plein. Je dois beaucoup à George Michael.»

Débarqué sur l’île d’Ibiza en 1978 à l’âge de 43 ans, Tony Pike est un bourlingueur qui traîne déjà un lourd passé derrière lui. Né dans le comté de Hertfordshire, l’Anglais quitte sa famille à 13 ans pour entrer dans la marine marchande. De ses pérégrinations autour du monde, Tony découvre l’Australie, dont il s’éprend et adopte la nationalité, multiplie les jobs et les affaires foireuses, se marie trois fois, et en profite pour faire des enfants et puiser dans les réserves financières de ses copines afin de financer son train de vie. Tour à tour mannequin, plombier, électricien ou encore vendeur de yachts pour Roger Moore ou Shirley Bassey, Tony n’a peur de rien... et surtout pas de son sexe énorme (selon Grace Jones, l’une de ses célèbres ex), qui va contribuer à sa légende. Séducteur effréné, baiseur et partouzeur inarrêtable, avec sa moustache qui lui donne des airs de clone sorti d’un porno gay, Tony Pike revendique quelques 3 500 partenaires à son actif (majoritairement des femmes, même s’il ne s’est jamais refusé quelques incartades masculines, avec par exemple Freddy Mercury ou George Michael, donc). Une addiction sexuelle qu’il résume avec sa décontraction habituelle, d’un «À l’âge de trente ans, on m’a diagnostiqué une double aorte. J’ai un cœur extrêmement solide. Un homme en bonne santé pompe 5 litres de sang dans son corps. Moi, j’en faisais tourner 7. Et d’après vous, où allaient les 2 litres de rab ? C’est pourquoi j’étais capable de satisfaire tant de femmes».
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Boosté par le succès procuré par le clip de Wham ! qui attire VIP et musiciens, Tony ne va avoir de cesse d’étendre la propriété dont il avait vu dans le nom originel Can Pep Tonieta — «le domaine du petit Tony», en catalan d’Ibiza — un signe du destin. Il fait construire des chambres supplémentaires (l’hôtel en compte aujourd’hui 25), agrandit la cuisine, transforme l’accueil d’origine en bar VIP, inaugure un terrain de tennis et une salle de gym (dont peu de gens se serviront). Le point névralgique de l’hôtel restant sa piscine centrale, son bar immergé, la musique qui sort d’un énorme juke-box, et son défilé permanent de pin-ups et de beaux gosses qui s’y drague mollement en dansant un cocktail à la main et une ligne dans les narines. Il faut se rappeler qu’à l’époque, c’est-à-dire à la fin des seventies et au début des années 80, Ibiza n’est alors pas la Mecque du clubbing qu’elle est devenue par la suite, mais une bulle de liberté au milieu de la Méditerranée, loin de la dictature franquiste que connaît encore l’Espagne jusqu’en 1977. Un lieu de villégiature gay, le spot discret des people américains de l’époque (Errol Flynn, Ursula Andress, Nikki Lauda, Goldie Hawn et Roman Polanski sont des habitués) qui viennent s’y reposer en tout anonymat. Mais l’île est surtout le point de chute de nombreux hippies, qui y débarquent pour changer totalement de vie et enfin vivre selon leurs idéaux.

2_DSCF0480 À une période où l’île est encore une destination touristique chic, chère et discrète, le Pikes Hôtel fait partie des rares lieux de villégiature suffisamment confortables pour y attirer les grands de ce monde, même si le prix des chambres, très élevé pour l’époque, n’y est pas étranger. Or comme le proclame Tony dans son autobiographie, «Le Pikes n’est pas un hôtel comme les autres : on y vient pour l’ambiance, et non pour y rester seul enfermé dans sa chambre». Effectivement, dans les années 80, les stars de tous horizons se bousculent pour y séjourner. Comme Steve Norman de Spandau Ballet, qui se souvient dans Libération y avoir passé tout un été à y claquer ses royalties : «J’étais avec mon regretté ami, le comédien et animateur de radio Kenny Everett, qui résidait également à l’hôtel. Lui et moi y avons écrit une poignée de chansons totalement politiquement incorrectes ou, comme il disait, du plus mauvais goût possible. Voilà le genre de chose que le Pikes Hotel nous inspirait. C’était outrancier et rock’n’roll. Une incitation à la débauche». Dans le lot des gloires, il y a aussi Julio Iglesias, absolument clean, qui trouve le chemin de l’hôtel sans que l’on sache comment et va nouer de longues années durant une indéfectible amitié avec Tony, lui facilitant ainsi les rapports avec une police locale loin d’être dupe des drôles de trafics qui ont lieu autour de l’hôtel. «Je n’ai jamais fourni de drogues à quiconque, se défend Tony. En fait, ce qui se passait, c’est que souvent, les clients débarquaient avec un tas de substances planquées dans leurs valises. Quand ils repartaient de l’hôtel, et s’il leur en restait, plutôt que de risquer de se faire choper à l’aéroport, ils préféraient cacher le restant dans leurs chambres au fond d’une armoire, dans le faux plafond… Ils faisaient montre d’une imagination sans faille, espérant retrouver leurs petits sachets l’année suivante quand ils reviendraient à l’hôtel !» Pressé de s’expliquer par la police locale, c’est Julio lui-même qui va sauver Tony Pike des mains des flics en invitant les responsables de la police locale à dîner, leur faisant son numéro d’hidalgo jusqu’à ce que tout rentre dans l’ordre.
36 - with_Julio_2 copyMais le plus beau fait d’armes de l’hôtel — et de celui que Boy George avait surnommé «le Hugh Hefner d’Ibiza» — revient à l’organisation au débotté de l’anniversaire des 41 ans de Freddie Mercury à l’été 1987, avec qui Tony passe des après-midis entières à disserter sous coke. Avec plus de 700 personnes invitées, c’est la panique ; il faut casser en urgence le mur du fond de la cuisine qui est trop petite, les ballons d’hélium noir et or gigantesques prennent feu et enflamment le devant de la propriété, le gâteau d’anniversaire en forme de Sagrada Familia et emmené par jet et finit en morceaux à cause des turbulences… Pendant trois jours, sous poudre, herbe et alcool, la folie ne s’arrête pas et résonne encore dans la mémoire de l’île comme l’une des fêtes les plus somptueuses de l’histoire d’Ibiza. Résultat des courses : un budget de plus de 52 000 livres sterling, 700 invités dont Jon Bon Jovi, Grace Jones, Boy George, Kylie Minogue ou Naomi Campbell, un feu d’artifice visible à 150 kilomètres à la ronde, quelques 350 bouteilles de champagne grand cru, 232 verres cassés et, selon la légende, de la cocaïne saupoudrée dans les bols de céréales au petit déjeuner.

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Mais la folie sans limite des années 80 et l’argent qui coule à flots dans l’industrie musicale marque la fin d’une décennie où rails,  champagne et sexe à gogo virevoltent dans les airs. Tony apprend qu’il est infecté par le VIH ; peu de temps après, son fils Anthony est assassiné à Miami dans des conditions douteuses (apparemment par un producteur italien qui avait des vues sur l’hôtel, mais depuis son incarcération en 1998, ce dernier proclame son innocence et se dit victime d’un coup monté), et peu à peu, le Pikes perd sa clientèle au profit des palaces ultra-design qui se sont entretemps multipliés sur l’île. Ainsi, en 2008, Tony finit par céder l’hôtel à un couple de fêtards anglais, Dawn Hindle and Andy McKay, responsables des célèbres méga-soirées Manumission, qui affirment vouloir garder l’esprit bohème authentique de l’hôtel tout en rénovant l’endroit de fond en comble. Réputé pour les soirées où DJ Harvey officiait en tant que résident et qui attiraient Kate Moss, Idris Elba, Fatboy Slim ou les Primal Screams, le Pikes était sans conteste un lieu unique au monde ; et, dans les chemins sinueux qui y menaient ou au bord de son illustre piscine, on pouvait jusqu’à très récemment croiser un vieux monsieur, encore vaillant quoique légèrement titubant sous le poids de l’âge et de l’alcool, mais toujours aussi dragueur et charmeur alors qu’il allait tranquillement sur ses 80 ans. Jusqu’au tout début de cette année, pour être précis. En février dernier, Tony Pike s’éteignait à 85 ans, laissant derrière lui une empreinte indélébile sur l’île prodigue, un recueil de mémoires où il se retient de tout dire par amitié, mais surtout : un Ibiza qui n’existe plus. On aurait pourtant tellement aimé qu’il nous livre les détails les plus croustillants de sa nuit d’amour avec George Michael, ou qu’il nous en dise plus sur ses virées en bateau avec Kate Moss, la fois où il a pris une douche avec Brigitte Nielsen, ses longs déjeuners avec Tony Curtis ou ses galipettes avec Grace Jones.

9780992939793Mr Pikes : The Story Behind The Ibiza Legend, MT Pink, 358 pages

++ Cet article est extrait du Brain papier numéro 6, qui est disponible partout ou presque