Sans titreImaginez un mec situé tellement à l’extrême-gauche du spectre politique qu’il serait prêt, selon la formule adoptée par ses plus fidèles militants, à «faire passer Staline pour un putain d’anarchiste». Ce type, ou plutôt cet oiseau, c’est Pingu : un manchot blagueur et attachant, aujourd’hui reconverti malgré lui en authentique figure bolchévique sur l’Internet. Mais comment diable un personnage créé à partir de pâte à modeler et animé en stop motion dans une émission destinée aux gosses s’est-il transformé en dangereux révolté ouvriériste ? Et ce, au point de fonder sa propre sous-idéologie marxiste, le «pinguisme» ? Eh bien, comme pour la plupart des mèmes de qualité, cette soudaine radicalisation gauchiste trouve ses racines sur Reddit. Pour être tout à fait précis, sur le subreddit «FullCommunism» et sa jungle de détournements marxisants.

En 2015, l’un des utilisateurs du subreddit partage en effet une vidéo sobrement intitulée Communist Pingu, à la base postée sur YouTube deux ans plus tôt. Les sous-titres, retravaillés et accompagnés par l’Internationale en guise de bande originale, font passer l’animal pour un adepte du Parti. Dans le même style, une autre vidéo encore plus géniale, Pingu's communist adventures, a pris le relai comme manifeste de ses idéaux révolutionnaires. On y voit notre camarade ailé partir à la conquête des moyens de production, défendre la mère-patrie et kalashnikover des ennemis du peuple (ce qui, comme ça, peut paraître violent, mais se révèle 100 % justifié, ces derniers étant sans aucun doute de vils traîtres koulaks).

Le Pingu Show, censuré pour promotion de l’Union soviétique
Mais au fond, pourquoi avoir choisi le jeune manchot pour en faire un leader staliniste ? Pour répondre, il faut remonter en 1991, à une époque bien sombre qui voit mourir l’URSS et l’immense héritage démocratique initié par le petit père des peuples, et son pote Lénine avant lui. Le Pingu Show, lui, en est à sa deuxième saison. Alors que se prépare la sortie de l’épisode Pingu et la mouette, au cour duquel ce dernier rencontre une mouette qui lui fiente dessus, la BBC censure le programme. Filous, les créateurs de la série helvético-britannique ont en fait glissé une référence qui n’a vraisemblablement pas fait marrer la chaîne.

comrade pingu

Au détour d’un plan, un panneau bien visible à l’écran indique deux directions écrits en cyrillique : «Perestroika» et «Glasnost». Le détail est alors perçu comme une soi-disant promotion du régime soviétique et la diffusion télé de l’épisode est interdite. Résultat, la polémique aurait inspiré la récupération du personnage par des sympathisants communistes. Depuis, Pingu a lui aussi Dieu merci utilisé la censure contre ses adversaires politiques, via un magnifique remake de la photo entre Nikolaï Iejov et ce bon vieux Joseph, retouchée dans la plus pure tradition des purges et du NKVD.

Carlo et les damnés de la mer
Sauf que Pingu, qui reste loin d’être la seule personnalité populaire au sein du ouèbe rouge, ne semble pas avoir envoyé tous ses concurrents potentiels au goulag. Reste en effet Carlo Tentacule, la pieuvre dans Bob l'éponge. À nouveau, c’est un épisode ré-édité à la sauce coco (c’est fois, avec un drapeau soviétique en transparence et l’hymne de l’URSS en fond) qui a lancé le personnage en politique : La Grève, issue de la saison 2 du cartoon. L’histoire, en bref : alors que Carlo tente de convaincre Bob de «s’unir en tant que travailleurs» pour grappiller un salaire décent et de meilleures conditions de taf auprès de M. Krabs, le boss du Crabe croustillant les fout tous les deux à la porte.

Tel un véritable agitateur cégétiste, Carlo lance alors un piquet de grève devant le resto de son ex-patron, avec un très beau discours (non, la citation suivante n’est pas extraite d’un pamphlet anticapitaliste mais bien du dessin animé) : «On vous a trompé et menti ! Le noble ouvrier ne doit plus souffrir de la cupidité nuisible de M. Krabs ! Nous allons démanteler l’oppression, brique après brique… Avec votre soutien, nous allons envoyer le marteau de la volonté populaire briser les fenêtres de la maison de servitude de M. Krabs !».

La République Socialiste Soviétique de Bikini Bottom
D’aspect, Carlo se trimballe, il est vrai, une réputation de gros enfoiré cynique dans la série. Mais quand on creuse, c’est bien au contraire une allégorie de partageux que porte le personnage. Certains esprits fins vont même jusqu’à développer des hypothèses, théoriquement géniales et lourdement argumentées, en appliquant la grille de lecture marxiste-léniniste à Bob l’éponge :

  • Carlo, simple caissier du Crabe croustillant, est un ouvrier conscient de la lutte des classes qui se joue à Bikini Bottom. Son bleu de travail : un polo marron qu’il porte comme un uniforme. S’il ne sourit jamais et qu’il passe son temps à se plaindre, c’est en réalité simplement qu’il a pris conscience de sa situation de prolétaire. Très terre-à-terre, c’est un matérialiste convaincu. Son ennemi juré est d’ailleurs une autre pieuvre, Guillaume Calamarchic, qu’il a connu au lycée. Son opposé bourgeois : un riche vantard et méprisant, signe d’un violent mépris de classe.
  • Bob, membre objectif du prolétariat car lui aussi employé au restaurant, incarne la différence entre les concepts de «classe en soi» et de «classe pour soi» : lui n’est pas conscient de sa condition. Aliéné par son travail et insensible au discours critique de Carlo au quotidien, c’est un gamin immature. Il illustre la difficulté à éduquer les masses laborieuses.
  • Patrick, l’étoile de mer, est au chômedu, dort sous un gros rocher et ne cherche pas à travailler pour assurer sa subsistance. C’est un lumpenprolétaire, un sous-prolétaire déclassé dans la hiérarchie sociale. Carlo n’est pas prêt de pouvoir compter sur lui pour monter un parti d'avant-garde et mettre fin à l’hégémonie du grand capital.
  • M. Krabs, c’est le patron radin, exploiteur et obsédé par son monopole (la formule du pâté de crabe). Il représente bien entendu l’oppresseur capitaliste.

Bref, si vous n’avez toujours pas compris les enjeux politiques de taille et les luttes de pouvoir qui se cachent à l’extrême-gauche de vos dessins animés préférés, lisez Le capital. Sinon, si vous avez la flemme, reste toujours ce schéma tout simple :

schema staline