WOLVERTON  6

La sortie de Swamp Monsters, une nouvelle anthologie d'horreur consacrée aux monstres du bayou, nous donne un excellent prétexte pour aborder le parcours unique de l'incroyable Monsieur Wolverton.

WOLVERTON  2

Swamp Monsters est une compilation de comics d'horreur pre-code, c'est à dire réalisés avant la mise en place du Comics Code Authority (CCA), un système d'autocensure inventé par le syndicat des éditeurs américains de bandes dessinées en 1954. Le but de cette commission était de montrer au gouvernement et aux lobbies conservateurs que les comics ne contenaient pas de thèmes qui pourraient pervertir la jeunesse. L'industrie des comics avait en effet été violemment accusée par un psychiatre, le docteur Fredric Wertham, de faire dévier du droit chemin les braves petits Américains, ce à coups de BD d'horreur et de thrillers bien brutaux.

WOLVERTON  5 Le scandale qui s'ensuivit, le Congrès mettant en place une commission d'enquête pour étudier l'affaire et auditionner les suspects, porta un coup sévère aux comics. De nombreux périodiques durent cesser leur publication et une bonne partie des dessinateurs (jusqu'à la moitié de la profession, dit-on) se reconvertit dans d'autres métiers tels que la pub, les thèmes les plus adultes étant désormais bannis de la BD américaine pour de longues années. Il faudra en effet attendre le milieu des années 60 pour que la situation évolue et que les auteurs de comics commencent à secouer le joug du CCA. Swamp Monsters rassemble des bandes dessinées parues en 1951 et 1952. Ils mettent en scène une sympathique ménagerie d'ancêtres de la fameuse Créature du marais, qui sera imaginée vingt ans plus tard par Len Wein et Bernie Wrightson (à qui nous avions déjà consacré un article ici) . Le premier de ces récits, de loin, de très loin le meilleur, a été réalisé par l'homme qui nous intéresse aujourd'hui : Basil Wolverton.

WOLVERTON  7

Wolverton fait partie de ces artistes dont le style est immédiatement reconnaissable. Robert Crumb le cite toujours comme l'une de ses influences majeures, et effectivement, la parenté graphique n'échapperait pas à un aveugle : caricatural, extrême, reposant sur des traits appuyés et un encrage maniaque à base de hachures évoquant des gravures, le dessin de Wolverton sert à dépeindre des monstres au physique grotesque, parfois dérangeants mais souvent très drôles. Né dans un village de l'Oregon en 1909, Basil Wolverton débute comme artiste de vaudeville. En parallèle, il dessine et essaie très tôt de placer son travail (il décroche son premier contrat à seize ans). L'artiste pige à droite et à gauche et finit par vendre un space opera bizarre, Spacehawk, en 1940. Peuplé d'aliens monstrueux, parfois ridicules et aux antipodes des créatures majestueuses d'Alex Raymond (Flash Gordon) et des personnages minéraux de Superman, Spacehawk porte un éclairage nouveau sur la science-fiction, un genre jusque-là aussi épique que lisse.

WOLVERTON  3

Avec Powerhouse Pepperqui met en scène un boxeur sympa mais un peu demeuré et à la détente facile, Wolverton s'attaque à son autre genre de prédilection, l'humour dément. Mais c'est en participant à un concours que l'artiste devient, un instant, célèbre dans tous les États-Unis. Al Capp, l'auteur de l'excellent Lil' Abner, organise en effet un concours dont le but est de dessiner Lena la Hyène, la femme la plus laide du monde, laquelle n'avait jamais montrée jusqu'à présent pour ne pas choquer les lecteurs (!). L'immonde mégère envoyée par Wolverton est choisie, sur plus d'un demi-million de soumissions (re-!). L'artiste profite de cette nouvelle notoriété pour placer des caricatures dans des magazines aussi mainstream que Life.

WOLVERTON 11

Au début des années 50, il continue de travailler dans la S-F et l'horreur et intègre l'équipe du génial Mad, qui vient d'être lancé par les non moins géniaux EC Comics, la crème de la BD américaine des fifties.

WOLVERTON  4

La mise à l'index de la S-F et, surtout, de l'horreur dans les comics suite à l'affaire Wertham le pousse à se spécialiser dans l'humour, ce qui lui sied parfaitement. Mais c'est dans un genre totalement opposé qu'il va livrer son chef-d'œuvre : en 1952, entre deux comics d'horreur, Wolverton, qui était pieux comme un pionnier américain, s'attaque à la Bible !

WOLVERTON 10

Il réalise ainsi plus de 500 illustrations pour une église évangélique, un travail titanesque qu'il poursuit pendant plus de vingt ans. Plus qu'une adaptation du livre sacré, il s'agit d'une relecture dans laquelle les B52 plongent le monde dans un enfer nucléaire peuplé de mutants. Stupéfiant, effrayant et visionnaire, La Bible selon Wolverton modernise le vieux texte et rend à l'Apocalypse sa pleine puissance prophétique. Des décennies plus tard, Crumb s'attaquera lui aussi à la Bible (en l'occurrence la Genèse) mais sa version, quoique séduisante sur le plan graphique, paraît bien fade par rapport aux visions d'apocalypse de Wolverton. Sur ce coup-là, l'élève a encore du chemin à faire pour dépasser le maître... Entretemps, en 1978, ce dernier s'était éclipsé de l'Autre Côté, laissant une œuvre aussi fascinante qu'unique. Basil Wolverton ? Un Grand, vraiment.

WOLVERTON  9

++ Les avez-vous tous lus ? Si vous êtes branché comicologie - ou tout simplement intéressé par découvrir l'oeuvre et l'histoire des grands noms derrière la bande dessinée US -, retrouvez ici tous nos articles précédents sur le sujet : Ép. 1 - Jack Kirby, Ép. 2 - Bernie WrightsonÉp. 3 - Frank MillerÉp. 4 - Gil KaneÉp. 5 - Jim SterankoÉp. 6 - John BuscemaÉp. 7 - Gene Colan & Jim Starlin, Ép. 8 - Dave Stevens, ainsi que nos hors-séries consacrés à Ralph BakshiGeof Darrow et William Stout