L’histoire commence dans la petite ville de Goldaming, un trou paumé du comté de Surrey, à quelques encablures de la ville de Londres. La jeune Mary a fait une fausse couche mais son ventre rebondi ne désenfle pas. Un mois plus tard, elle ressent de nouvelles contractions puis expulse de son utérus un amas de chair gluant et filandreux, qui a l’apparence d’un “chat mort” (nda : probablement les restes d’un placenta malformé). Déconcertée par l’aspect de ce qu’elle croit être un foetus, Ann Toft appelle au chevet de sa bru un certain John Howard, l'obstétricien local. Le médecin se rend sur place et assiste alors à plusieurs “accouchements” du même acabit, au cours des semaines qui suivent. Lors d’une journée particulièrement féconde, la malheureuse donne même naissance à neuf lapereaux. Il écrit donc à plusieurs de ses confrères, parmi lesquels certains des docteurs les plus réputés d’Angleterre, et sa requête ne reste pas lettre morte. nathLe roi George Ier charge Nathaniel St André, son chirurgien personnel, et Samuel Molyneux, le secrétaire du Prince de Galles de mener l’enquête. Les deux hommes s’entretiennent longuement avec la domestique, qui explique qu’avant cette mésaventure, elle avait une forte envie de civet et passait beaucoup de temps au jardin à tenter d’attraper des lapins. Il n’en faut pas davantage pour convaincre St André de l’authenticité de son récit. En effet, la rumeur courait à cette époque que le vécu d’une femme enceinte pouvait s’imprégner sur le corps de l’enfant à naître. Il valait mieux, par exemple, éviter de se quereller avec un cul-de-jatte durant la grossesse, au risque de mettre au monde un bébé sans jambes. Il s’en retourne donc à Londres, les valises chargées de charognes, et multiplie les expériences devant un parterre d’hommes de science auxquels il s’efforce de prouver la véracité du phénomène. 

Entre temps, et tandis que la nouvelle se propage dans toutes les gazettes britanniques, le souverain mandate Cyriacus Ahlers, un médecin allemand qui est le premier à lever le lièvre, après avoir observé des restes de foin et de maïs dans les viscères des animaux censés n’avoir jamais vu la lumière du jour. Il conclue très rapidement à une supercherie. Même constat du côté du vénérable Sir Richard Manningham, que Nathaniel St André avait pourtant appelé à la rescousse afin de soutenir sa thèse délirante. L’éminent spécialiste se laisse pourtant convaincre de ne rien dire, pour ne pas mettre à mal la réputation du chirurgien du roi. 
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Mary Toft, désormais célèbre, est conduite aux Lacy’s Bagnio (des bains publics de la capitale londonienne) afin d’être à nouveau observée par une assemblée de docteurs sceptiques et bien décidés à tirer l’affaire au clair. Elle y passe plusieurs jours durant lesquels aucun accouchement ne se produit, et les experts du spéculum commencent à flairer la fraude. Plus inquiétant encore, la jeune femme est fiévreuse et s’évanouit à de nombreuses reprises. 

Ils finissent peu de temps après par découvrir le pot aux roses, à la faveur d’une rencontre inattendue avec un garçon qui tente de s’introduire dans le bâtiment, la besace lestée d’un lapereau mort. Mary Toft se met  à table et confesse s’être inséré dans le vagin des morceaux de lapin près d’une vingtaine de fois (griffes sales incluses). 
Elle incrimine aussi d’autres personnes dont sa belle-mère et John Howard, l’obstétricien de son patelin, avant d’être jetée en prison. Elle sera vite relâchée heureusement, l’affaire ayant été classée sans suite pour éviter à tous les scientifiques de renom, désormais soupçonnés de complicité, l’humiliation d’un procès forcément médiatique. La réputation de Nathaniel St André quant à elle, ne s'en remettra jamais tout à fait et le docteur finira ses jours ruiné, dans un hospice de Southampton. 

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Extrait d'une lettre dans laquelle Mary accue sa belle-mère. 

L'histoire aurait pu rester rester anecdotique, mais elle fit pourtant scandale dans un pays qui se targuait à l'époque d'être à la pointe en matière de progrès techniques et scientifiques. Beaucoup de journalistes et caricaturistes talentueux ne se privèrent d'ailleurs pas de railler le corps médical et les savants d'opérette.

Si ce fait divers fascine toujours autant aujourd'hui, c'est parce qu'il interroge aussi nos propres habitudes contemporaines et suggère que la recherche de la notoriété à tout prix, sur les plateformes qui ont érigé la quête du buzz et le narcissisme en valeurs cardinales, n’est peut-être pas tant un mal générationnel. En témoignent la carrière avortée du vaniteux docteur Nathaniel St André et le périlleux mensonge de celle que l'on surnomma à l'époque L'impostrice Lapin.