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Fruit de la collaboration entre l'écrivain/cinéaste Marc Dufaud, un proche ami de Daniel Darc (Rozoum à l'état civil) et le réalisateur Thierry Villeneuve (un des piliers du live chez Arte), Pieces Of My Life entraîne le spectateur dans l'intimité du chanteur de Taxi Girl (signalons au passage que Mirwais, le guitariste du groupe, a recommencé à bosser avec Madonna pour qui il a produit la moitié de Madame X). Construit comme une  succession de cut-ups, le film de Dufaud & Villeneuve permet de découvrir les deux visages du chanteur décédé en 2013 : la face publique du personnage et la privée, très touchante. Un univers où se télescopent littérature, poésie, rock'n'roll, arts martiaux, push daggers et, évidemment, seringues. Dr. Rozoum et Mister Darc, en quelque sorte. Ajoutons que le film donne aussi l'occasion de (re)découvrir le Paris populaire du début des années 90 — un univers en passe d'être définitivement balayé par la gentrification à l'œuvre depuis le milieu des eighties dans la capitale — et l'on comprendra qu'il ne faut pas louper Daniel Darc : Pieces Of My Life. Fort logiquement, c'est dans un rade à l'ancienne du 10ème qu'on a rencontré les deux réals.

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Marc, quand as-tu commencé à filmer Daniel Darc ? 
Marc Dufaud : J'avais vu au Daniel en concert au Gibus au début des années 90. Ça a été un vrai flash ! Je faisais des études de cinéma, j'ai tout de suite voulu faire un film avec lui. C'était le début de sa traversée du désert. Je n'aime pas cette expression, mais il n'a quasiment pas été médiatisé pendant une dizaine d'années. Je voulais faire son portrait. J'ai réussi à le rencontrer, on est devenu proches, et j'ai fait ce premier film en 16 mm sur lui, Le Garçon Sauvage. C'était en 1993. Peu de temps après, j'ai fait un film sur la génération de musiciens français des années 80, Les Enfants De La Blank, avec des gens comme Ėtienne Daho, Elli Medeiros et Daniel. Ensuite, juste après, j'ai tourné White Trash, un moyen-métrage qui a été filmé à l'époque de l'enregistrement de l'album Nijinsky. Dix ans plus tard, au moment où Crèvecœur (le chef-d'œuvre de Daniel Darc, nda) allait sortir, on m'a proposé de faire son EPK (electronic press kit = film promotionnel, nda). C'est à ce moment, en discutant avec Thierry que je connais depuis longtemps, qu'est née l'idée de Pieces Of My Life.

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Comment en êtes-vous arrivés à construire le film de la sorte ? 
Thierry Villeneuve :
Très vite, nous avons décidé que le film serait construit autour de l'amitié entre Daniel et Marc. Nous voulions faire un film intime, pas une bio classique dans laquelle plein de gens interviennent. Nous nous sommes servis des images de Daniel qu'avaient filmées Marc ainsi que d'entretiens avec Frédéric Lo (réalisateur de Crèvecœur) et Georges Betzounis (guitariste qui a travaillé de nombreuses fois avec Darc). Nous avons rapidement voulu faire un film pour le cinéma, pour le grand écran. On pouvait se permettre des choses car on avait beaucoup d'images. On a classé nos rushes par séquences thématiques. Elles étaient identifiées par des petites fiches collées sur le mur de la salle de montage : il y avait l'enfance, la littérature, Taxi Girl, la dope, etc. L'idée de commencer par la fin a été trouvée assez vite aussi. Nous voulions faire quelque chose d'organique, jouer avec les époques, ces morceaux de vie en essayant de toujours rester cohérents. Il y a des choses que nous avons omises volontairement, aussi.

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Marc Dufaud : Au début, on voulait faire un DVD avec les films que j'avais réalisés sur Daniel. L'idée était d'ajouter des bonus. De fil en aiguille, c'est devenu autre chose, le film dont on parle aujourd'hui. Je voulais parler de l'absence de ce mec qui a beaucoup compté dans ma vie. On se voyait tous les jours. Daniel ne changeait pas. En vieillissant, son corps changeait bien sûr, comme ça arrive à tout le monde, mais sinon il était toujours le même. Dans les années 2000, il se comportait de la même manière que dix ans plus tôt. Cette attitude constante nous a aidé à faire ce va-et-vient entre les époques.
Thierry Villeneuve : On ne voulait pas prendre les spectateurs pour des cons. On a choisi de les prendre par la main, pour les guider sans pour autant enfoncer le clou.

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Dans le film, Daniel Darc dit qu'il est un peu prisonnier de son personnage. Le film avait-il pour but de montrer le «vrai» Daniel ? 
Marc Dufaud :
L'idée de départ était de faire un film d'ami qui n'occulterait rien. Étant proche de Daniel, j'avais envie de montrer comment je l'appréhendais, porter une sorte de regard intérieur qui permettrait de le projeter vers l'extérieur, vers les gens qui le connaissent moins, voire pas du tout, en montrant son intimité.
Thierry Villeneuve : C'est un film sur Daniel Darc qui a un point de vue, un film qui est très personnel, une histoire d'amitié. À un moment, Daniel se compare à Malcolm X. Comme lui, il est né avec un autre nom que celui qui l'a fait connaître. Il avait un côté poseur très intéressant. Après avoir lu Guy Debord, il s'est mis à faire très attention à l'image qu'il reflétait. Le film a un côté très intime.
Marc Dufaud : Il ne comporte aucune image volée. Daniel était très conscient de son image. Dès qu'une caméra tournait, il se mettait en représentation bien qu'on ait été très proche. Il vivait comme ça.

DARC P 6_page-0001 Ses parents, qui sont décédés depuis, apparaissent dans le film. Comment ont-ils réagi quand tu leur as parlé du film ? 
Marc Dufaud :
Je connaissais très, très bien sa maman. Je la voyais souvent. Elle était super touchée qu'on fasse un film. Son père était plus distant, il était toujours un peu en retrait. Le genre à ne pas décocher un mot, très taiseux. Ses parents étaient à la retraite. Sa maman faisait des mots croisés, son père lisait le journal en fumant des Gitanes. Daniel venait d'un milieu assez prolétaire. Son père était très dur avec lui quand il était enfant. Un jour où sa mère me racontait une anecdote, il a pris la parole pour la corriger : Non Marie-Rose, ce n'était pas en 84 mais en 85. Le fait qu'il soit distant ne l'empêchait pas de tout suivre. Sa mère gardait tout ce qu'il se disait sur Daniel dans les journaux. Elle archivait tout dans des classeurs, elle devait en avoir plus d'une quinzaine ! Elle enregistrait aussi ses passages à la radio sur des cassettes. J'ai récupéré pas mal de ces archives pour faire le film.

DARC P 7_page-0001Comment gérait-elle le style de vie de son fils ? 
Marc Dufaud : Elle avait une complicité assez étrange avec lui... C'était curieux.

En revanche, son père était un peu hardcore ? 
Marc Dufaud :
Ça, oui ! Comme il est dit dans le film, les parents de Daniel ont préféré l'avoir chez eux plutôt qu'il crève dans un squat. Il y avait une distance évidente entre son père et lui. Sa mère, par contre, était très proche de lui. À huit heures, elle nous amenait des sandwiches, des médocs parfois. Elle avait eu des soucis à la libération parce que, pendant l'occupation, elle était tombée amoureuse d'un Allemand. Après la guerre, on l'avait envoyée dans une sorte de camp de ré-éducation. Daniel a eu une enfance un peu difficile. Il a grandi dans l'une de ces familles françaises des années 70 où il pouvait y avoir une ambiance un peu lourde à cause des secrets de famille, un peu le genre famille-étouffoir.

DARC P 8_page-0001 La réalisation du film a été une vraie course de fond : plus de quatre ans, un budget bouclé grâce au crowdfunding, il fallait avoir la foi... Comment expliquez-vous qu'aucune chaîne de télévision n'ait souhaité participer au film ? 
Marc Dufaud :
Je me souviens que lorsque je filmais Daniel dans les années 90, j'étais en contact avec une nana d'une grosse boîte de prod dont je tairai le nom. Elle était vraiment enthousiasmée par l'idée de faire un film sur le chanteur de Taxi Girl. Quand je lui ai montré les rushes, elle s'est effondrée : Mais il est maigre ! Maigre et tatoué ! Elle était consternée, elle ne s'attendait vraiment pas à ça ! (Rires) On a démarché deux, trois chaînes pour le film, en vain. À croire que Daniel fait toujours peur comme il le dit dans le film.
Thierry Villeneuve : En France, à part des films sur les grosses machines, il n'y a rien. En fait, ce n'est pas dans la culture française de produire des films sur des artistes français un peu singuliers.

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Daniel Darc : Pieces Of My Life bénéficie aussi de belles images pour la plupart signées Florence Levasseur. Dix ans de tournages sporadiques et mouvementés qu'évoque ci-dessous la cadreuse de choc du film.

Florence, comment t'es-tu retrouvée à filmer Daniel Darc ? 
Florence Levasseur :
J'ai rencontré Marc à Paris VIII, il m'a parlé de son court-métrage Les Enfants De La Blank. J'ai tout de suite dit oui. Au début, on tournait avec la caméra de Paris VIII, Marc achetait les bobines. Comme on tournait en film, on tournait à l'économie. Les cinq premiers jours, on avait une heure et demie de rushes. Après, Marc a trouvé un producteur.

Comment Daniel Darc se comportait-il avec toi ? 
Il était assez joueur avec la caméra. Il aimait se mettre en scène, il faisait ça tout le temps.

Il avait la réputation d'être très séducteur...
Ça, oui ! Mais une fois, je l'ai filmé dans un court-métrage réalisé par Arielle Halfon, quelqu'un que j'ai perdu de vue. Je ne sais pas ce que ces images sont devenues. Daniel sortait d'une cure de désintox et j'ai été vraiment choquée parce que, comme comédien, il était extrêmement timide. Je connaissais son côté exubérant, il était toujours comme ça quand on le filmait avec Marc, et là, il était tout timide, presque réservé. En fait, c'était quelqu'un d'assez émouvant.

Certains tournages ont dû être épiques...
Les premiers tournages étaient assez rock'n'roll... Marc ne le connaissais pas encore bien et c'était un peu incontrôlable. Il nous embarquait dans des périples urbains, on ne savait jamais comment ça allait finir. La première fois, on devait le filmer en train de tourner derrière un coin de rue, et il a disparu pendant plus d'une demi-heure ! (Rires)

Le film montre pas mal le Paris du début des années 90. Que penses-tu de la façon dont la ville a évolué ? 
Je trouve que Paris s'est bien aseptisé depuis les années 90. Visuellement, ce n'est plus la même chose, ça s'est bien blanchi, je dirais.

Tu as revu Daniel Darc après le du tournage de Crèvecœur 
Oui, je le voyais souvent à Paris. La dernière fois, c'était dans une boulangerie. Sa petite amie habitait à côté de chez moi et on a fait la queue ensemble à la boulangerie... (Rires)

++Daniel Darc : Pieces Of My Life de Marc Dufaud & Thierry Villeneuve, sortie le 24 juillet.