Polytoxicomanie 
Jour 1. Sitôt arrivées sur place, un hâvre de paix verdoyant à proximité de Caen, nous ne résistons pas à l’appel des mojitos au calva qui coulent à flot sur le site. Quand nous réalisons, à notre grande honte, être plus concentrées sur l’apéro que sur notre noble mission d’analyse, nous décidons de réunir les membres de MNNQNS autour d’un virgin mojito pour monter un groupe de parole sur les addictions. Il s'ensuit une séance à coeur ouvert, au cours de laquelle ils nous confient souffrir d'un attrait démesuré et incontrôlable pour les escargots. On dit que le premier pas de la guérison c’est l’acceptation, alors bravo à eux. 

Régression au stade anal
Selon des études très sérieuses, la plupart des gens arrêtent de de s’intéresser à de nouveaux artistes et d'autres genres musicaux à partir de 27 ans. On a pas encore l’impression d’avoir totalement atteint ce stade mais on est obligés de constater que plus on approche de l’horizon funeste de la trentaine, plus on commence à développer des tendances nostalgiques. On passe donc rapidement devant les concerts de jeunes-qui-poussent comme Angèle et Thérapie Taxi pour aller sucer notre pouce devant les performances de reformations et de vieux briscards de la teuf comme Gossip et Fatboy Slim, histoire de régresser joyeusement devant des morceaux qu'on connait depuis si longtemps que c’est comme si leurs mélodies étaient encodées dans les profondeurs de notre système limbique. Mention spéciale à Beth Ditto qui éructe ses anciens tubes et rote dans le micro avec la même conviction qu’à ses débuts.

Paranoïa
Jour 2. Lorsqu’on revient sur le site le lendemain, Beauregard nous offre un spectacle radieux : le soleil irradie les terres normandes de sa lumière bienfaisante, le public composé de familles et de jeunes même pas trop ivres pogotte doucement, on aperçoit pas même l’ombre d’une vilaine couronne de fleurs à l’horizon pour gâcher le tableau. Sur scène, Roméo Elvis s'enquiert de savoir si nous avons bien mis nos bouchons d’oreille pour ne pas nous abîmer les tympans, avant de nous demander de ne pas trop pousser sur les barrières afin de ne pas déranger l’équipe du festival. Bref, pas l’ombre d’une névrose à l’horizon. Comme toute cette bonne humeur apparente nous semble suspecte, on décide de partir à la recherche du vice de forme, de la couille dans le potage normand, avec un bingo de festival spécial psychopathologies. Le but : identifier les troubles suivants parmi le public de l'événement en une soirée :

 

Libido excessive
Devant le concert de Lomepal, on constate que son public est composé d’un pourcentage non négligeable d’ados qui le regardent avec des étoiles dans les yeux, scandent les paroles qu’ils connaissent par coeur, et tentent de passer au-dessus de la scène pour agripper un bout du sweat de leur idole. Nouvel objectif du festival : essayer de trouver quelqu’un qui nous contemple avec autant de désir que les fans du rappeur.

Transfert
On arrive à échapper à cette foule hystérique juste à temps pour coincer Etienne de Crécy dans un coin avant son concert afin de lui soumettre un test de Rorschach. Quand on découvre à quel point le pionnier de la french touch est charmant, on avoue espérer qu’il fasse un transfert typique de début d’analyse. Dans l’espoir de le faire succomber à la luxure et aux joies de la chair avec nous, nous pervertissons donc le test en y glissant subrepticement des images inappropriées évoquant de manière subliminale le coït et des meurtres rituels de bébés capybaras. Malheureusement, le type n’est pas dupe et notre stratagème échoue.

Auto-érotisme
Pour clore la journée en beauté, quoi de plus satisfaisant que la joie du bingo accompli ?
autoérotisme

Non vraiment, on ne voit pas. 

Burn-out 
Jour 3. Fatiguées par deux jours de boulot intenses, nous allons faire un tour de bateau tandis que nous envoyons notre estimée collègue Françoise Bulot, psychologue de terrain, aller faire notre job à notre place. Alors Françoise, comment se portent les artistes à ce stade du festival ? 

Anatidaephobie
Jour 4. Sur notre divan aujourd'hui, nous attendons la chanteuse Jeanne Added. Son équipe nous avait prévenu d’y aller mollo avec la dame car celle-ci est plutôt du genre sauvage et réservée. C’est donc avec un léger trac que nous nous dirigeons à sa rencontre. Allons-nous réussir à passer ses barrières afin de pénétrer dans les profondeurs de son psychisme et de son inconscient ? Ou allons-nous nous faire envoyer bouler avec nos questions ô combien intimes et personnelles - par exemple : “Souffres-tu d’anatidaephobie soit la peur que quelque part, n’importe où, un canard te regarde ?”

Et puis finalement, tout s’est bien passé :

Troubles de la personnalité psychopathique 
Le festival touche bientôt à sa fin. Nous errons sur le site avec un seau de bulots et une pinte de cidre à la main dans état de quiétude proche de la vie utérine (voir ci-dessus : régression au stade anal) lorsque nous sommes soudainement extirpées de notre torpeur par des assauts de noise et de bruits furibards joués largement au-dessus du volume autorisé par la fédé : c’est les types de Rendez Vous en pleine entreprise de terrorisme sonore. A ce moment-là nous perdons environ 50% de notre acuité auditive, même si on perçoit quand même de jolies mélodies qui émergent de ce brouillard de bruit. Subitement frappées du syndrome de Stockholm, nous décidons de nous approcher de nos agresseurs à la fin du concert afin de tester leurs tendances psychopathiques avec un petit QCM des familles.


Bilan : C’est avec quelques inquiétudes mais beaucoup d’espoir que nous terminons ce séjour thérapeutique en terre normande. Durant ces quatre jours, nous avons repéré quelques rockeurs atteints de pulsions de mort évidentes, 1 complexe d’Oedipe finalement assez bénin (le cas d'école NTM AKA Nike Ta Mère), et 0 rappeur atteint du syndrome de la Tourette dans une nouvelle scène hip-hop pleine de gentils ienclis. Nos objectifs pour l’an prochain : réussir à pervertir Etienne de Crécy, se mettre à l’hypnose, et continuer à améliorer la qualité de nos fines analyses.

Une enquête menée par Marion "Freud" Girard et Bettina "Dolto" Forderer. Vous pouvez retrouver les précédentes aventures de Brain Magazine aux éditions 2018 et 2017 du festival Beauregard ici et .