patrice2En France, on connaît très peu votre travail en solo. Cette discrétion, cette volonté de désormais consacrer votre temps à l’enseignement et à la composition de musique pour des émissions télévisées, c’est quelque chose qui vous convient ?
Patrice Rushen :
Pour tout dire, mes albums en solo ont été un heureux accident, dans le sens où mon seul but a toujours été de travailler à la télévision, au cinéma ou dans la direction musicale. J'ai toujours trouvé que les activités en coulisses étaient plus intéressantes et attrayantes que d'être l'artiste sur le devant de la scène. Là, ça me permet de collaborer, de mettre mon savoir-faire au service d’autres artistes, de confronter les points de vue — ce qui est plus compliqué lorsque l’on travaille en solo. Alors oui, je comprends ceux qui disent qu’être seul permet de rester fidèle à ses envies, mais l'un n'empêche pas l'autre. J'ai eu la chance de faire les deux, et ça n’a jamais été un frein d’un point de vue créatif.

Est-ce qu'il y a tout de même un moment, dans votre carrière, où vous avez espéré devenir célèbre ?
Non, j'ai toujours eu peur de réussir ! Et puis les personnes les plus prospères que j’ai eu l’occasion de rencontrer au cours de ma carrière sont dans le même état d’esprit : la notion de succès, c’est avant tout faire le travail que l’on aime. Plutôt que de courir après la célébrité, je préfère passer un bon moment à composer, quel que soit l'aspect de la création musicale sur laquelle je travaille.

C'est par le piano que vous êtes venue à la musique. Ça vous paraissait indispensable ?
Disons que c'est le piano qui m'a choisie. Je ne voulais pas spécialement jouer d'un instrument, mais quand j'étais jeune, mes parents pensaient que ce serait une bonne idée de me faire étudier le piano, ils trouvaient que j'étais à l'aise avec cet instrument. Ça s'est avéré être une idée merveilleuse : depuis, il fait partie de mon parcours, et m'accompagne dès que j'ai envie d'écrire, d'arranger et d'enseigner. Par la suite, j'ai choisi de jouer d'autres instruments, mais c'était davantage par curiosité. Au collège, tous les enfants cools formaient des groupes et ramenaient des trompettes ou des instruments à vent à l’école. Le piano ne me permettait pas ça... Alors, j'ai appris à jouer de la flûte, j'ai eu un étui et je suis devenue cool ! À partir de ce moment-là, je pouvais jouer avec les autres.

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Vous avez publié votre premier album très jeune, à 17 ans. Vous n'aviez pas trop de pression au moment d'enregistrer Prelusion, en 1974?
Non, je pense que je n'étais pas assez expérimentée pour être nerveuse... On m'a demandé d'enregistrer un disque et j'avais besoin d'argent pour poursuivre les études. Le label m'a offert un contrat de courte durée après m'avoir vu jouer au Monterey Jazz Festival, et j’ai commencé à composer avec Reggie Andrews, l'un de mes profs du lycée. C'est lui qui a coproduit le disque et choisi les morceaux qui sonnaient bien lors du concert. Ensuite, on a embauché quelques musiciens, dont certains directement affiliés au label. Ils voulaient que des musiciens établis soient présents sur le disque d'une nouvelle artiste de leur écurie, pour me donner de la légitimité. À l'image de Joe Henderson, dont j'adorais la façon de jouer. Ensuite, tout s'est fait naturellement, en prise directe, à l'exception de Puttered Bopcorn, qui contient quelques overdubs.

À votre âge, c'était comment de travailler avec des grands du jazz comme Sonny Rollins ou Stanley Turrentine ?
J’ai rapidement voulu être assez bonne musicienne pour jouer avec telle ou telle personne. Alors, quand c'est devenu réel, j'étais ravie. J'ai appris de tous ces musiciens. Je voulais leur montrer que je pouvais apprendre à leurs côtés tout en apportant un truc en plus qu'ils pouvaient apprécier. Je n'ai jamais été intimidée. Je voulais faire de mon mieux et j'étais un peu nerveuse, mais pas intimidée. J'ai compris que cela faisait partie du processus pour évoluer et se perfectionner.

Avec le recul, comment jugez-vous votre période chez Elektra au croisement des années 1970 et 1980 ?
Déjà, il faut savoir que je n'avais pas choisi de rejoindre ce label. Ils sont venus me voir après que j'ai enregistré trois albums chez Fantasy/Prestige. Sur les deux derniers, j'ai prouvé que je ne me limitais pas au jazz traditionnel, que j’étais capable de mettre au point un mélange de différents styles, d'éléments groovy et de sensibilités plus couramment associées à des genres commerciaux comme le R'n'B et la pop. En 1978, c’est exactement ce que recherchait Elektra ; le label comptait dans ses rangs une ribambelle de musiciens qui avaient la même démarche, comme Lenny White, Lee Ritenour, Grover Washington Jr. et Donald Byrd. On avait comme point commun d’être issus d’une époque où l’on cherchait à se démarquer du jazz, où l’on s’inspirait ouvertement de la musique populaire. C’est d’ailleurs à cette époque que j’ai commencé à utiliser des instruments à cordes dans mes morceaux. Mon premier album, Patrice, est sorti en plein pendant l’ère disco, il fallait donc coller avec ce son nouveau. Elektra m’a permis d’improviser et d’expérimenter, c’était le bon moment pour ça.

Je sais que vous étiez proche de Prince…
Prince et moi, on s'est rencontré via Tommy Vicari, un ingénieur du son et producteur formidable. Il travaillait avec moi sur un disque et m'a dit : «Il y a quelqu'un que tu devrais rencontrer, vous avez beaucoup de points en commun, vous êtes tous les deux multi-instrumentistes. C'est un grand auteur-compositeur, il est jeune et connaît ton travail». On a d'abord parlé au téléphone pendant cinq minutes, puis il m'a demandé de peaufiner les parties de cordes sur Baby, extrait de son album For You, sorti en 1977. À cette époque, il m’appelait et me bombardait de questions sur des détails techniques, sur des choses à faire ou non en studio. Par la suite, Prince est devenu une star immense, donc on ne se voyait plus que de temps en temps, juste pour parler. Je me souviens qu’une fois, au moment de la sortie de Purple Rain, il donnait beaucoup d’interviews dans un hôtel où j’étais également. Le restaurant était fermé, mais il a réussi à convaincre l’hôtel de l’ouvrir juste pour nous. Il avait ce pouvoir-là… Et là, on a parlé de son dernier album, il était angoissé. Je lui ai demandé s’il avait fait de son mieux, il m’a dit «oui», alors je lui ai dit qu’il n’avait pas à s’en faire, que tout irait pour le mieux. Lors de l’avant-première du film, tout s’est d’ailleurs merveilleusement passé. On ne s’est plus revu beaucoup par la suite. L’une des dernières fois, c’était à l’occasion de ma première année en tant que directrice musicale des Grammy Awards, où j'étais chargé de coordonner les timings musicaux. Prince ouvrait la cérémonie aux côtés de Beyoncé, et il a dit aux organisateurs : «Vous avez enfin une vraie directrice musicale pour organiser votre événement».

Vous étiez également proche de Quincy Jones, non ?
Quincy a toujours eu cette faculté de comprendre ce qui se créait en studio tout en gardant les yeux rivés sur les musiciens. Il me recommandait des choses dont je n’avais absolument pas conscience, il me faisait jouer dans certains de ses groupes et m’a toujours encouragé à me diversifier. Je suis allée le voir à plusieurs reprises pour avoir ses conseils, et il m’a toujours dit j’avais besoin de me promouvoir par moi-même, que les labels comprendraient ma musique trop tard et que je devais donc publier de mon côté mes albums. Il avait visé juste, dans le sens où c’est exactement ce qui s’est passé avec avec Forget Me Nots. Le label n'aimait pas du tout l’album Straight From The Heart, alors que nous savions qu'il était bon.

Comment votre label a-t-il pu sous-estimer un album tel que Straight From The Heart ?
Tout ce que je peux dire, c’est que j’ai quitté le déjeuner avec les gars du label au moment où ils m’ont fait comprendre qu’ils ne décelaient aucun single au sein de l’album. Je me suis dit : «OK, maintenant que nous savons qu'ils ne veulent pas le produire, que faisons-nous ?». On savait qu’ils avaient tort. On venait de balancer plusieurs titres de l’album dans différents clubs, on voulait tester la réaction des gens face aux morceaux, et celle-ci paraissait très enthousiaste. On était donc surpris par la réaction du label… On savait que si Forget Me Nots passait en radio, ce serait un véritable succès. On a donc acheté trois semaines de promotion pour le diffuser. C’était tout ce que l’on pouvait se permettre, mais ça a fonctionné. Le titre a rapidement décollé, et a même atteint le top du Billboard Hot 100.

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Forgets Me Nots, c’est le titre qui a tout changé ?
Oui, d’autant qu’il est né simplement. Le bassiste Freddie Washington habitait avec ma famille et nous jouions de la musique ensemble tous les jours. Lors d'une session, il vient me proposer cette fameuse ligne de basse. Elle était tellement parfaite qu’il n’a pas fallu beaucoup d’accords et d’harmonies pour l’utiliser. On a simplement utilisé une boîte à rythmes plutôt qu’une batterie au moment de l’enregistrer. Aujourd’hui, c’est un choix presque logique, mais à l’époque, ça ne se faisait pas encore trop. C’était le début pour toutes ces technologies.

Vous avez rencontré Will Smith et George Michael, qui ont tous les deux repris Forget Me Nots ?
Je n'ai jamais rencontré George, bien que j'ai toujours aimé son travail, avec Wham! ou en solo. En revanche, Will Smith, dont je suis également fan, je l’ai rencontré lors des NAAC Music Awards, lorsque je dirigeais la cérémonie. Will assurait la présentation ce soir-là, et il connaissait un peu ma musique. Mais on n’en a jamais parlé, j’étais simplement heureuse que la B.O. de Men In Black devienne aussi célèbre.

Plus généralement, ça vous gêne, tous ces artistes qui ont samplé votre musique ?
Non, ça été une bonne chose pour moi ! Ça permet à ma musique d'être toujours présente dans la tête des gens aujourd'hui. Et puis je dois dire que j’aime assez la façon dont mes chansons ont été utilisées — ça prouve que ma musique peut être formulée autrement par de nouvelles générations de musiciens. Quant aux samples, je trouve que c’est un art en soi ; j’aimerais juste que les plus jeunes ne s’en contentent pas et apprennent à jouer malgré tout. Heureusement, un certain nombre d’entre eux ne se contentent pas d’imiter quand ils samplent, ils formulent un nouveau vocabulaire musical, tenter de créer quelque chose de nouveau. C’est une bonne chose, ça permet d’exposer une myriade de musiques différentes.

Vous avez un morceau préféré parmi tous ceux qui samplent votre musique ?
À chaque fois que je suis samplée, je suis excitée de voir que certains artistes ont pu s’intéresser à ma musique. Kirk Franklin, par exemple, a pris Haven't You Heard et a utilisé de façon complètement différente la section de cordes sur Looking For You. Bon, parfois, il y a aussi ces gens qui utilisent mes morceaux sans que j’approuve le contenu final, comme lorsqu'ils prennent une chanson d'amour pour dire des choses désobligeantes sur les femmes… Pour moi, c’est non. Il ne faut pas dénaturer le morceau original non plus — simplement ajouter une nouvelle expression, un nouveau point de vue.

Personnellement, vous aimez le hip-hop ?
Comme tout le monde, j'aime un certain type de hip-hop. Par exemple, j'aime ce qu'il représente, cette idée qui pousse les artistes à utiliser le travail d'autres artistes pour expérimenter les rythmes et les arrangements. J'espère que cette conception du hip-hop perdurera avec le temps, que ceux qui ont tendance à se perdre dans la caricature de ce genre musical finiront par tout emporter. Mais bon, je suis plutôt optimiste quand on voit que le langage hip-hop influence désormais les nouvelles générations de jazzmen et de soulmen.

Aujourd’hui, vous pensez qu'une carrière comme la vôtre, à l’ombre des spotlights pendant plusieurs années, serait possible ?
Vous savez, l’important est de comprendre ce que l’on fait et pourquoi on le fait. Personnellement, la musique a toujours été pour moi un moyen de trouver le bonheur, et peut-être de participer à celui de milliers d’autres personnes. Mais c'est un travail ardu, le talent ne suffit pas. Ce qui est d’autant plus vrai aujourd’hui, où il s’agit de se vendre sur les réseaux. Sauf qu’être célèbre n’est pas vraiment ce qui compte ; il faut prendre son temps, continuer de vouloir apprendre et chercher à se perfectionner.

++ Parue chez Strut Records, la compilation Patrice Rushen - You Remind Me (The Classis Elektra Recordings 1978-1984) est disponible ici.