J'ai entendu parler de cette appli sur l'excellente chaîne d'informations LCI, où un chroniqueur se tapait une érection lors de sa présentation, tout heureux  que le secteur de la contestation sociale soit enfin ubérisé. J'ai téléchargé le truc, me suis inscrit, j'ai donné mon RIB, mon numéro d'auto-entrepreneur, et puis j'ai reçu un mail de félicitations : « Bravo, tu es désormais un de nos messagers ! ». Ouais, un messager, c'est comme ça qu'on s'appelle. Et c'est comme ça qu'une à une, je monterai les marches qui mènent au rooftop de la réussite. Bon, j'ai pas de temps à perdre, d'après leur agenda, j'ai une manif après-demain.

Un concept né un soir de murge
Je me pointe donc le mercredi 3 juillet 2019 à 10h15 au bar Le Transit, juste à côté de l'Assemblée Nationale. On se fait briefer. Avec sa belle carrure de quadra et sa dentition d'amateur de viande rouge, Grégoire Laugier — l'inventeur de Wistand — nous explique qu'aujourd'hui, on manifeste pour que la maladie de Lyme soit reconnue par les pouvoirs publics. OK, ça va pas être la guérilla urbaine. En tout, je compte qu'on est une petite dizaine. Surtout des jeunes et des étudiants qui n'ont pas envie de bosser à McDo, ou qui ont les mollets trop fragiles pour faire carrière chez Deliveroo. Grégoire nous montre le fonctionnement de l'appli : chaque messager est relié à son mécène par une messagerie (en langage 3.0, le mécène, c'est notre mac'), on peut lui envoyer du texte, des photos, des vidéos, et surtout, se géolocaliser, histoire qu'il n'y ait pas de carotte. Moi, ma mécène, elle s'appelle Dorothée, mais pour l'instant, elle n'est pas connectée.
Capture dÔÇÖe¦ücran 2019-07-16 a¦Ç 13.29.01Je demande quand même à ce sacré Grégoire d'où lui est venue cette idée. Il me dit qu'un soir, il s'est couché complètement bourré et qu'il a vu ce concept en rêve. « D'habitude, je me rendors comme une merde, mais là, j'avais vite fait écrit ça sur un bout de papier. Le lendemain, j'ai trouvé l'idée assez géniale. » Il poursuit : « Wistand, pour moi, c'est un vrai outil démocratique, ça va permettre de répondre de manière globale aux nouveaux enjeux issus de la mondialisation. Avec ça, on va pouvoir faire manifester des gens à distance, en Chine, aux USA, en Russie... Et puis d'une manière plus pratique, ça rend aussi service à ceux qui n'ont pas la santé, le temps ou le fric pour manifester. Si on enlève une journée de travail, plus les frais de déplacement etc, manifester revient cher. Chez nous, la location d'un messager coûte seulement 60 balles pour 4 heures. On s'y retrouve ».

Après le lancement du site il y a quelques mois, Wistand a connu un gros buzz et a reçu un traitement plutôt bienveillant de la part de médias libres et indépendants comme BFM. En revanche, la presse bolchévique à la France Inter et consorts n'a pas été tendre avec Grégoire : « On m'a en effet beaucoup dit que je participais à l'ubérisation de la société, que je me faisais du pognon sur les mouvements sociaux, etc. Je ne prends que 20% de commission alors que les boss de la CGT sont dans des hôtels particuliers... ». Il me plaît de plus en plus. Je veux savoir enfin si, comme moi, il sucke Macron bien à fond et se sent pleinement citoyen de la start-up nation. « J'essaye d'être le plus apolitique possible. Et j'ai plutôt l'impression de hacker la start-up nation. Mon but, c'est que  ça échappe à mon contrôle, que ça devienne un peu comme une crypto-monnaie. Là, ce sera un véritable outil à destination du peuple, un vrai contre-pouvoir ! » Je t'aime bien mec mais calmos, t'es pas encore Julian Assange.

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11h. On rejoint le reste du rassemblement, esplanade des Invalides. Une grosse centaine de manifestants squatte à côté d'une tribune montée sur des tréteaux. J'ai oublié de te dire aussi qu'on est tous habillés en blanc, c'est le dress code de la journée. C'est sympa et convivial, ça donne un petit côté fête à Saint-Trop' d'Eddy Barclay, sauf qu'à la place de Stéphane Collaro et d'Henri Leconte tout cokés, il y a des éclopés en fauteuil roulant ou en béquille qui portent des pancartes « 20 ans de souffrance dont 13 ans d'errance », « Lyme, vies brisées », « On meurt sans soins », « Lyme = suicide »... Des handicapés sur l'esplanade des Invalides, la vanne est trop facile, je te la laisse, fais-en ce que tu veux, c'est cadeau.

J'ai oublié de te dire aussi que j'ai failli choper cette saloperie il y a un peu moins d'un an alors que je me bourrais la gueule dans une forêt d'Auvergne. Je me suis retrouvé avec une tique entre mes doigts de pieds, qui s'est nourrie de mon sang innocent pendant 3 jours. Je suis allé aux urgences, on m'a filé 2 semaines d'antibio, manque de bol, c'était pas les bons. J'ai vu un médecin spécialisé, j'ai fait des prises de sang. Conclusion heureuse : mes anticorps macronistes ont disrupté ces putes de bactéries, parce que la maladie de Lyme, ce sont des bactéries transmises par la tique qui bousillent tes articulations, te foutent une fièvre de cheval, te provoquent une méningite et finissent par te rendre complètement grabataire. Bon, j'arrête là ma minute Doctissimo — tout ça pour te dire que la prochaine fois que tu fais ton éco-warrior aux Buttes-Chaumont, n'oublie pas de t'enduire de poudre répulsive antiparasitaire.

La messagerie bugge à mort, mais j'arrive à communiquer avec Dorothée. La pauvre est au fond de son lit, elle me dit « Bon courage pour le rassemblement, n'hésitez pas à m'envoyer des infos ! ». T'inquiète Dorothée, je vais gérer mon rôle d'avatar. Tu n'as pas loué mon temps, mon corps et mes yeux pour rien. Je vais te shooter masse de photos et de vidéos. Tiens, là, regarde, sur la tribune, y'a une nana avec un micro qui n'est pas contente et qui gueule : « Il y a trop de conflits d'experts, c'est un drame que cette maladie ne soit pas encore officiellement reconnue. On nous prend pour des fous. Il faut être ensemble et dire stop, on ne veut plus souffrir ! ». On applaudit. Et puis plein de députés et de sénateurs venus d'Alsace, de Franche-Comté etc. se relaient à la tribune pour dire que ça suffit, qu'il faut faire quelque chose, qu'on peut compter sur eux pour faire bouger les lignes. Au vu de la couperose de certains, il y en a qui ont dû pas mal forcer sur l'armoire à digeo tout au long de leur carrière. Mais de ça, je crois que Dorothée s'en fout royalement.

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Le point de vue de François Ruffin et de Jean Lassalle
Je tiens désormais dans mes mains une pancarte « STOP AU DÉNI ». Avec les autres messagers, nous nous sommes parfaitement fondus dans la masse blanche. Toutefois, il y a de la friture sur la ligne avec Dorothée ; l'appli lagge à mort. « C'est qu'on doit être surveillés par les RG », me dit Grégoire, en sueur. Les discours se succèdent, j'avoue que je commence à me faire chier. Je me demande ce que ça aurait donné si en 1917, les communistes russes avaient fait appel à nos services pour renverser l'ordre réactionnaire bourgeois. Lénine à la tête de millions de connards ubérisés scotchés à leur smartphone, ça aurait forcément fait son petit effet dans les livres d'Histoire. Autre truc : si un jour, les messagers décident de faire grève, faudra-t-il qu'ils paient d'autres messagers pour faire le taf à leur place ?

Je digresse. Pendant ce temps-là, une star est arrivée à la tribune. Il s'agit de François Ruffin. Gros frisson dans l'assemblée. Ruffin tape son speech, puis va discuter avec des malades qui lui tiennent la jambe. Je me fraye un chemin jusqu'à lui. Faut dire que pendant ma période bolchévique, François était pour moi une idole. Bien que je sois maintenant à fond derrière Macron, quelque chose en moi reste attaché à lui. Peut-on aimer à la fois les amphèts’ et le sirop pour la toux, le fromage à pâte dure et le fromage à pâte molle, Kaaris et Booba ? C'est tout à fait possible, à condition d'assumer sa schizophrénie.

Capture dÔÇÖe¦ücran 2019-07-16 a¦Ç 13.30.04En groupie, je lui dis : « François, François ! Je suis en train de me faire louer pour manifester, l'ubérisation de la révolte, qu'est-ce que t'en penses ? ». Il embraye aussi sec : « Attends, t'es en location là ? T'es en train de remplacer une personne malade ? Dans ce cas-là, ça ne me dérange pas, mais si tu étends ça à l'ensemble des mouvements sociaux... Ça me rappelle une histoire : en 1990, le ministre mitterrandien Olivier Stirn avait loué des centaines de chômeurs pour un congrès socialiste à Lille, tellement c'était un bide. Ce sont des pratiques qui ne datent pas d'hier, sans doute que ça passe par des plateformes internet maintenant. Mais l'ubérisation de la révolte, c'est un cauchemar, j'espère que cette application ne marchera jamais ! ». Pas le temps de m'en dire plus que François Ruffin doit tracer à l'Assemblée Nationale. Pas grave ; derrière moi, Jean Lassalle vient de se pointer. Putain, en vrai ici, le plateau est mieux fourni qu'une émission de Public Sénat.

Jean Lassalle est un hallebardier du Moyen Âge qui a traversé les siècles sans que la décadence de la civilisation française n'ait d'emprise sur lui. Des bras comme mes cuisses, des pognes comme mes pieds, une tronche taillée au burin dans un bloc de granit, il me dit avec une voix aussi rocailleuse que s'il avait sucé une vingtaine de cactus : « La maladie de Lyme, c'est effrayant, elle peut s'attraper du jour au lendemain, petit à petit, votre vie se détruit. Et autour de vous, c'est l'incompréhension. » - Et vous qui faites souvent du motoculteur torse-poil’, ça ne vous fait pas peur ? « La peur n'évite pas le danger. J'ai toujours vécu avec des tiques, j'en ai toujours eu, je les enlève moi-même et puis basta. Tu sais qu'elles viennent se coller dans les parties, hein ? » Saint homme. J'en viens au pourquoi de ma présence. Toujours avec sa voix de suceur de cactus : « Il y a une telle absence de travail, de manque de perspectives pour les jeunes... Tu as un regard bienveillant et intelligent, tu rends service, et en même temps, tu gagnes des sous. Tiens, file-moi ta pancarte "STOP AU DÉNI", moi aussi je vais m'ubériser, sois tranquille avec ça ». Je n'oublierai jamais cette rencontre avec Jean Lassalle, t'entends ? Jamais. 

Le principe de réalité
Les people sont partis mais les rangs se sont considérablement gonflés. Après avoir mangé un sandwich, j'assiste à une série de concerts ayant pour thème la maladie de Lyme. Pour tous, c'est certain, il y aura un avant et un après le 3 juillet. La manifestation touche à sa fin, il est 15h. Je pose dans un coin ma pancarte et je regarde avec assurance l'avenir. Ouais. STOP AU DÉNI. Toi, la Social Justice Warrior aux cheveux arc-en-ciel, toi, l'éco-pute, toi, le trotskiste prof de français, toi, l'islamo-gauchiste, toi, le stalinien ouvriériste, ou encore toi, le souverainiste gaulliste, ouvrez une bonne fois pour toute les yeux. Par pitié, ne me dites pas que la véritable tique qui pompe nos fluides vitaux est le libéralisme mondialisateur. Cessez vos revendications de loques inutiles et rejoignez-vous à moi dans ce grand tourbillon vivifiant qu'est la start-upisation du monde. Car c'est là que réside, selon Christophe Barbier et notre charismatique président de la République, le principe de réalité. Quant à moi, payé 40 balles par session, il ne me reste plus qu'à me battre pour enchaîner 29 autres manifestations dans le mois. Et j'y arriverai. C'est le prix à payer pour relever l'économie de notre bien-aimée dictature paradis ultra-capitalissss’.

++ Cet article est extrait du Brain papier numéro 7, qui est disponible partout ou presque.

Crédit photos : Jacob Khrist.