Je crois savoir que vous étiez actrice avant de vous spécialiser dans la coordination des scènes de combat et d’intimité, n'est-ce pas ?
Claire Warden : 
Vous êtes bien renseigné ! J’ai été actrice pendant plus de vingt ans avant de coordonner les scènes de combat pour des pièces de théâtre. J’ai aussi donné des cours de théâtre, en m’intéressant particulièrement aux rôles chargés émotionnellement. J’avais fini par me rendre compte que beaucoup de comédien(ne)s n’étaient pas prêts pour ce genre de rôles, parfois très lourds à préparer et à digérer.

Est-il plus facile d’être coordinatrice d’intimité que «fight director» ?
Non, du tout. Dans les deux cas, il s’agit de raconter une histoire avec le corps, mais être coordinatrice d’intimité nécessite sans doute plus d’expertise. Quand il s’agit de chorégraphier une scène de combat, vous devez veiller à ce que les acteurs respectent les mouvements pour que la scène soit la plus réelle possible et qu’ils ne se fassent pas mal. Mais quand on parle de scène de sexe ou de nudité, on a aussi besoin de connaître l’acteur, de comprendre ses traumas, sa sensibilité, sa timidité, etc. On doit aussi comprendre les attentes de la production, ce qui fait que l’on passe finalement un temps fou à donner des conseils et à dialoguer. C’est beaucoup plus de pression, mais j’espère qu’à l’avenir, tout se fera beaucoup plus facilement et que toutes les personnes impliquées dans un film, à tous les échelons, auront connaissance des enjeux inhérents à ce genre de scènes.

Vous-même, en tant qu’actrice, vous avez été confrontée à des abus ?
Personnellement, j’ai de la chance : je n’ai jamais eu de mauvaises expériences sur un tournage. Ceci dit, je sais que ce n’est pas le cas pour beaucoup de mes collègues. Alors, j’ai voulu agir, mettre à profit l’expérience que j’ai pu acquérir ces deux dernières décennies, et défendre des valeurs qui me sont chères depuis que je fais du théâtre : l’équité, l’égalité et le respect des partenaires de jeu. Être coordinatrice d’intimité, c’est l’aboutissement d’une vie, finalement. 

Est-ce pour cela que vous avez décidé de fonder Intimacy Directors International, aux côtés d’autres coordinatrices d’intimité comme Alicia Rodis (The Deuce, Deadwood, Watchmen) ?
Pour tout dire, je suis arrivée juste après la création de la structure. C’est Alicia Rodis et Tonia Sida qui l’ont fondée. Moi, j’apporte simplement mon expérience et contribue du mieux possible à améliorer cette industrie pour prévenir tout abus ou harcèlement.

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Concrètement, que faites-vous sur un tournage ?
La première chose à faire, c’est d’entrer en discussion avec tous les comédiens impliqués dans une même scène de nudité ou de sexe. Il faut être sûr qu’ils sont enthousiastes à l’idée de tourner cette scène, qu’ils ont bien compris pourquoi ils la faisaient. Mais on sert aussi d’intermédiaire entre les différents pôles d’un film : les réalisateurs, les scénaristes, les producteurs, etc. L’idée, c’est de préparer au mieux ces scènes et s’assurer que les acteurs soient le plus à l’aise possible. Par exemple, il y a le «nudity rider», l'addendum au contrat de l'artiste qui énonce les exigences et les restrictions à respecter avant d'interpréter ce genre de scènes. Mais il y a aussi la nécessité de tourner ces scènes explicites en comité restreint, avec uniquement les personnes essentielles à la réalisation sur le plateau. Ça peut paraître bête, mais ça n’a pas été le cas pendant des années.

Il y a donc un travail avec les réalisateurs et scénaristes en amont ?
Généralement, on reçoit le script et ma première mission est de savoir ce qu’ils veulent montrer, de comprendre si ces scènes correspondent à la personnalité des différents personnages, d’être sûre que l’on a vraiment besoin de voir leurs corps nus ou non. Le ton de la scène est également important. On ne tourne pas de la même façon, et on ne se prépare pas non plus de la même façon, pour des scènes de sexe selon qu’elles soient comiques, sensuelles ou un peu glauques. Tout l’enjeu est vraiment de comprendre l’ambiance et la volonté du réalisateur.

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Vous pensez que certaines scènes de sexe auraient été tournées différemment si l'on avait fait appel à une coordinatrice d’intimité par le passé ?
Je pense qu’elles auraient été réalisées dans des conditions plus respectueuses et plus sûres pour les comédiens. Il y aurait aussi eu moins de moqueries ou de harcèlements. C’est le grand avantage de notre métier : ça réduit drastiquement ces risques potentiels, dans le sens où l'on sert de barrières à tous ces travers qui pourraient survenir suite à une scène de nu ou de sexe. Ce qui, bien évidemment, permet de limiter les traumatismes psychologiques. Quelque part, je pense aussi qu’on permet aux scènes de sexe d’être plus détaillées et précises, de ne pas être simplement la vision fantasmée d’un réalisateur ou d’une réalisatrice. Les acteurs savent ce qu’ils font de leurs corps, donc ils proposent quelque chose qui paraît plus juste, plus nuancé et plus en phase avec l’ambiance souhaitée. Un peu comme si le pouvoir qu’on leur accordait désormais leur offrait une liberté suffisante pour tenter des choses.

Si je vous posais cette question, c’est parce que certains réalisateurs prétendent que votre travail peut déboucher sur une censure de leur vision. Vous pensez que les scènes de sexe vont diminuer ?
En fait, c’est tout l’inverse qui se produit – et puis nous ne sommes pas là pour censurer, mais pour leur demander l’histoire qu’ils veulent raconter et leur permettre d’y arriver de la façon la plus juste tout en restant la plus respectueuse possible. Nous sommes parfois amenées à leur dire qu’ils risquent d’abuser de leurs comédiens s’ils restent campés sur leur position, mais on ne leur interdit aucunement de tourner la scène. On leur suggère simplement de la nuancer. S’ils travaillent avec leurs acteurs, s’ils ont une discussion avec eux en amont, ils peuvent faire ce qu’ils veulent. Personnellement, je n’ai jamais interdit quoi que ce soit, je respecte énormément leur vision. Tout est une question de réalisme et de considération. Ça ne sert à rien d’avoir un acteur effrayé à l’idée de jouer une scène pour laquelle il expose son intimité sans en connaître les véritables raisons.

0ee70163e29bae5db9d4be0d088a4c1c_LTout à l’heure, vous parliez de l’industrie. Vous pensez que le mouvement #MeToo a eu un véritable impact au sein de l’industrie hollywoodienne ?
Oui, je pense que ça a rééquilibré la balance et que ça a incité les détenteurs d'autorité à écouter davantage les acteurs. Avant, personne n’écoutait ce qu’ils avaient à dire. Et ce pouvoir a permis aux acteurs d’être mieux pris en compte, d’être plus confiants sur un plateau. On a désormais la possibilité de changer les choses, de mettre de côté toutes ces histoires de harcèlement ou de viol, mais aussi de mettre en avant une représentation du sexe que l’on voit moins régulièrement, comme des histoires d’amour plus variées, moins hétéro-masculines.

Dans ce cas, j’imagine que vous pensez que les producteurs de films et séries feront de plus en plus appel à des coordinatrices d’intimité à l’avenir ?
C’est déjà le cas : de plus en plus de producteurs ou de chaînes nous contactent pour assurer ce travail. Des acteurs ont également la possibilité d’exiger notre présence sur les plateaux, et nous formons une ribambelle de personnes à notre métier, que ce soit dans les facultés, les écoles ou directement dans les studios. L'idéal, ce serait de parvenir un jour à imposer une coordinatrice d’intimité sur chaque tournage où il y aurait des scènes de sexe ou nu.