«Je suis esclave de mon amour de l'action. Ce n'est pas obligatoirement la seule approche. Mais je pense que je suis simplement un mec d'action. J'adore le mouvement, la vitesse et la puissance*.»
Frank Frazetta, 1993.

Et la puissance, Frank Frazetta connaissait. D'aucuns diraient que c'était un mec à l'ancienne. Fils d'immigrés italiens, Frazzetta (avec deux «z», il en laissera tomber un), naît à Brooklyn le 9 février 1928. Dans les années 50, il rejoint l'écurie des fameux EC Comics de l'éditeur William Gaines (Tales From The Crypt, Weird Fantasy, etc.), à savoir la crème de la BD américaine des années 50. Quand Gaines lui apprend que les dessinateurs qu'il publie doivent lui abandonner leurs planches, Frazetta refuse. Conscient de la valeur de son art, il préfère être payé 50% moins cher mais garder ses dessins plutôt que de les abandonner à l'éditeur. Bien vu : rapidement, ses œuvres se vendront des fortunes, le record à date étant le tableau Egyptian Queen. Réalisé en 1969 pour le magazine d'horreur Eerie, la peinture a été vendue aux enchères 5 millions d'euros en juin dernier ! Un record pour le marché de la BD. C'est cinq fois plus que la première couverture de Tintin, elle aussi vendue en juin.

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Au-delà de leur valeur marchande spectaculaire, les œuvres de Frank Frazetta comptent parmi les plus importantes de l'imaginaire contemporain. Comme Jack Kirby, le Roi des Comics qui a écrit les Tables de la Loi du superhéros moderne, Frazetta a modelé l'inconscient collectif en posant les fondations de l'imagerie de la sword & sorcery (épée et sorcellerie), ce sous-genre de l'heroic fantasy peuplé de barbares et de personnages féminins aussi sexy que sauvages. On ne trouve pas de gentils hobbits et de jolis elfes chez Frazetta : ses peintures mettent en scène des guerriers et guerrières indomptables qui affrontent des troupeaux de monstres surgis du plus profond de la Préhistoire, des animaux gigantesques ou de sadiques sorciers. Brutales, sanglantes et superbes, les peintures de Frazetta sont surtout parcourues par une sensualité païenne et une irrésistible animalité. D'aucuns y ont vu le reflet de la libération des mœurs de la société américaine dans les années 65–75, décennie au cours de laquelle Frazetta réalisa ses œuvres les plus marquantes. En ce qui le concerne, l'auteur n'a jamais su expliquer d'où lui venaient ses visions protohistoriques. Par ailleurs connu pour la vitesse sidérale à laquelle il exécutait ses tableaux, il disait simplement qu'il avait ces images en lui, n'hésitant pas à traîner dans la boue les rapins en tout genre. «Il y a un nombre épouvantable d'artistes talentueux qui savent interpréter et dessiner, mais qui utilisent de la documentation au lieu de chercher l'illustration au fond d'eux-mêmes», écrivait-il, toujours en 1993*. «Et cette attitude qui consiste à chercher l'illustration dans la documentation est une attitude de peur. Peur de la critique, peur de je ne sais quoi. Je me moque de savoir si mon illustration est parfaite du point de vue de l'interprétation, je veux qu'elle soit parfaite en tant qu'œuvre d'art.»

FRAZETTA 11En fait, dès son enfance, le talent de Frazetta sidère son entourage. À l'école primaire, ses maîtres restent bouche bée devant les dessins de l'enfant, qui est envoyé dans une école d'arts graphiques où, dit-il, «les professeurs ne lui ont rien appris»Trop jeune pour faire la guerre, il commence à piger en 1944, à seize ans. Comme tous les artistes de sa génération, il touche à tout : aventures, comique, illustrations pédagogiques (la drogue, c'est mal), assistanat en tout genre et en particulier sur Flash Gordon, qui est à l'époque confié au grand Dan Barry. Ce dernier s'entoure d'un brelan d'assistants géniaux : Frazetta, mais aussi les fantastiques Harvey Kurtzman et Jack Davis, deux futurs piliers des EC Comics. Le résultat est fabuleux : les épisodes de Flash Gordon réalisés par Barry et son équipe entre 1951 et 1953 sont sans aucun doute les plus beaux depuis la création du personnage par Alex Raymond en 1934, mais aussi certaines des plus excitantes planches de S-F classique jamais produites !comet (1)La beauté hors-norme de ses dessins vaut à Frazetta de pouvoir lancer sa propre série, Johnny Comet, laquelle raconte les aventures d'un pilote de course (1952). Frazetta travaille aussi avec le grand Al Capp sur Lil' Abner. Par ailleurs chargé de réaliser des couvertures de Buck Rogers pour le comics Famous Funnies (1954), Frazetta stupéfie les professionnels et les fans avec ces planches d'une beauté et force peu communes. L'une de ces planches étant jugées trop violentes pour Famous Funnies, Frazetta l'adapte et la place chez EC Comics, dont il rejoint l'équipe.

Une caricature de Ringo Starr parue dans Mad (Frazetta est aussi un grand caricaturiste) lui vaut d'être repéré par Hollywood. Les studios se mettent à lui commander des affiches de film (What's New Pussycat, 1965 ; Hotel Paradiso, 1966), Clint Eastwood lui-même faisant appel à lui pour L'Épreuve De Force (1977).FRAZETTA 8Mais c'est en réalisant les couvertures de l'intégrale des nouvelles de Conan de feu l'écrivain texan Robert E. Howard que Frazetta devient... Frazetta (1966-71). Jusqu'à présent représenté comme un guerrier plutôt fin (cf. la représentation de Conan par Druillet à la même époque) voire un héros de péplum (les illustrations des pulps dans lesquels Conan est apparu dans les années 30), Conan devient le colosse sauvage que l'on connaît aujourd'hui. Lucide, Frazetta disait d'Arnold Schwarzenegger, peu de temps après la sortie du film de John Milius (1982)* : «Il est gentil mais ce n'est pas un tueur, soyons lucides. On ne trouve pas Conan en allant dans une salle de sport. J'aurais pu leur trouver des gars comme Conan, des gars qui sont comme ça à cause de ce qu'ils mangent, avec les cicatrices et tout (…). Des mecs qui ont une force incroyable, des brutes, des animaux. Il aurait fallu un type capable d'abattre un arbre d'un seul coup !»FRAZETTA 2Avec ces couvertures, Frazetta définit rien de moins que les codes visuels de la sword & sorcery. Signe qui ne trompe pas, ses visions inspireront des centaines d'artistes, de cinéastes et de designers de jeux vidéo, mais aussi des rockeurs, bon nombre de groupes de rock bien lourd s'appropriant allègrement son univers pour les pochettes de leurs albums. Devenu une légende vivante grâce à ses Conan, Frazetta continue de peindre jusqu'à son décès, en 2010. Jusqu'à la fin, il racontera qu'il ne savait pas d'où lui venaient ses visions des Âges Farouches. Il les avait en lui, c'est tout. Comme une sorte d'atavisme.

++ Il y a un Musée Frank Frazetta, et si jamais vous êtes de passage... il se trouve au 141 Musem Lane, East Stroudsburg, en Pennsylvanie.
++ Les avez-vous tous lus ? Si vous êtes branché comicologie - ou tout simplement intéressé par découvrir l'oeuvre et l'histoire des grands noms derrière la bande dessinée US -, retrouvez ici tous nos articles précédents sur le sujet : Ép. 1 - Jack Kirby, Ép. 2 - Bernie WrightsonÉp. 3 - Frank MillerÉp. 4 - Gil KaneÉp. 5 - Jim SterankoÉp. 6 - John BuscemaÉp. 7 - Gene Colan & Jim StarlinÉp. 8 - Dave StevensÉp. 9 - Basil Wolverton, Ép. 10 - Wallace Wood, ainsi que nos hors-séries consacrés à Ralph BakshiGeof Darrow et William Stout.

*Toutes les citations de Frank Frazetta sont ici extraites de Writers Of The Future vol. VII (1993) et Comics Interview n°42 (1984).