JEUDI : DANSE ET TURBULENCES  

Après un vol mouvementé en direction de Belgrade, nous sommes accueillis à l’aéroport par le chauffeur de la navette censée nous conduire dans la ville de Novi Sad, à environ 70km de là. Un trajet d’une heure ponctué par les morceaux du hit parade local, avant de découvrir l’hôtel quatre étoiles qui fera office de camp de base durant toute la durée du séjour. Dans le hall de l’établissement, Luka et Marija, les deux responsables de l’équipe de journalistes, nous étreignent chaleureusement. On comprendra au fil des jours que le sens de l’hospitalité et l’amabilité sont véritablement ancrés dans la tradition serbe, au même titre que les shots de rakia. 
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C’est un peu éreintés par le voyage que nous entamons notre première soirée de festival, malgré un line-up chiadé qui promet de mettre à rude épreuve notre rythme de sommeil habituel. The Cure ouvre le bal avec un incroyable show d’environ deux heures, qui nous donnera l’occasion de replonger dans tous nos meilleurs souvenirs de rupture sur fond de cold-wave et d’interrogations existentielles à propos de l’implantation capillaire de Robert Smith. Le chanteur n’a rien perdu de sa présence scénique et la pluie, qui s’est invitée au concert pour contraindre la moitié des spectateurs à dissimuler leurs tenues d’apparat sous des ponchos dégueulasses, est tout de même de circonstance puisqu’elle plante le décor du mélodrame qui sert de fil rouge à la discographie du groupe britannique. panneau (1)On assiste ensuite, fascinés, à la cérémonie d’ouverture du festival, sorte de croisement entre un show made in Broadway, un Ted Talk de Greta Thunberg et le grand final de la cinéscénie du Puy du Fou. En effet, une vidéo épileptique de plusieurs minutes sermonne le public à propos de la nécessité de protéger la nature, avant qu’une troupe ne monte sur scène et commence à entonner en choeur la bande-son du Roi Lion, tandis que des feux d’artifice crépitent au dessus de nos têtes. 
000073440014 (1)Copyright : Claire Olivier 

Nous regagnons ensuite notre chambre d’hôtel rincés, au propre comme au figuré, la fatigue et l’averse ayant eu raison de notre motivation. Nous apprendrons le lendemain matin que le set de Carl Cox, grand chanoine de la musique électronique depuis plus de 30 ans, valait à lui seul le déplacement dans les Balkans. Le DJ ayant réussi l’exploit de tenir éveillé le public jusqu’à l’aube, et fait entrer la foule de fêtards dans une transe mystique, attisée par la chaleur du soleil levant, et les quelques allées et venues aux toilettes des festivaliers les plus prévoyants... 

000073440013Copyright : Claire Olivier 

VENDREDI : ET POUR QUELQUES DINARS DE PLUS...  

Nous retrouvons toute notre petite troupe de journalistes parisiens autour d’un copieux buffet, garni de nombreuses spécialités gastronomiques locales (dont le célèbre poulet-aigre doux slave) avant de nous rendre à l’office du tourisme de la ville, point de départ d’une très belle visite guidée de la perle de la Voïvodine. Les terrasses animées du coeur historique attirent de nombreux jeunes, venus s’abriter de la chaleur et cuver leurs pintes de bière à l’ombre d’immenses parasols équipés de brumisateurs, qui offrent aussi ponctuellement aux badauds quelques instants de répit.  
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Nous faisons une halte salutaire à l’hôtel avant de repartir vers la Forteresse qui domine Novi Sad, et accueille les concerts durant toute la durée du festival. Cette fois ci, nous sommes bien décidés à veiller jusqu’au petit matin. Le parcours vers le site est semé d'embûches, puisqu’il nous faut éviter des dizaines de vendeurs à la sauvette qui agitent sous notre nez des fioles au contenu indéfinissable, que l’on refuse poliment, animés par notre rigueur professionnelle, la crainte de rendre le poulet aigre-douce sur nos nouvelles baskets et l’angoisse de louper le set de Peggy Gou, aux alentours de 3h du mat’.  
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Nous flânons de scène en scène avant de nous rendre au pas de course sur la plateforme qui surplombe la Dance Arena, sorte de tribune aménagée qui permet d’avoir une vue imprenable sur les platines des DJs, moyennant quelques dinars de plus et l’ascension périlleuse d’une succession d'escaliers montés sur des échafaudages. Ravis de ce bel hommage aux plus belles épreuves d’agilité de Fort Boyard et à deux doigts d’hurler “Félindra tête de tigre” du haut de la passerelle, on se met doucement dans l’ambiance, alors que les puissantes baffles commencent tout juste à diffuser les premières notes du live de la Sud-coréenne.

soleil (1)Nous sommes bientôt rejoints par Yannick, grand manitou de la com’ francophone du festival, dont l'impressionnant dynamisme n’a d’égal que la bienveillance. Nous dansons, verres à la main et sourire aux lèvres, jusqu’aux premières heures du jour, ne sachant plus vraiment quand s’arrête le set de Paul Kalkbrenner et quand débute celui de Boris Breija, mais néanmoins ravis d’avoir tenu la distance. 

SAMEDI : DES SAUCISSES SINON RIEN

Le réveil est compliqué et nous loupons le petit dej’ d’une bonne grosse heure. Contrariés par la faim, l'oeil vitreux et frustrés d’avoir loupé la farandole matinale des mini saucisses, nous nous mettons en tête de trouver un endroit pour déjeuner. Après de longues pérégrinations dans les rues de la ville, nous trouvons finalement un resto végétarien qui fait l’affaire, sans pour autant satisfaire notre envie de cochonaille. 

Nous nous rattrapons le soir même en commandant un plat local à base de côtes de porcs, de pommes de terre en robes des champs et de compote de pommes, arrosé d’une bière locale qui termine de nous transformer en grosses barriques. Un choix judicieux qui nous contraindra à marcher/rouler vers la sortie en plein milieu de l’excellent set de Tales of Us, exténués par la fatigue et accusant le coup d'un régime alimentaire composé pour l’essentiel de féculents et de houblon.
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DIMANCHE : LA CROISIÈRE ECLUSE   

Pour notre dernier jour sur place, les organisateurs ont prévu une croisière sur le Danube. L’occasion de découvrir le deuxième plus grand fleuve d’Europe, qui traverse ou longe pas moins de dix pays. Il sert par ailleurs de point de ralliement à de nombreux jeunes gens venus se désaltérer sur les berges, que l’on s’empresse d’imiter en descendant quelques canettes. 
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Dès notre retour à l’hôtel, nous tentons aussi d’imiter les grands leaders du Monde Libre en optant pour une “power nap”, une technique de micro sieste censée revigorer le dormeur sans pour autant l’ensuquer, récemment adoptée par tous les entrepreneurs auréolés de succès de la Startup Nation. Nous ouvrons les yeux 2h plus tard avec l’impression de s’être pris le Ouigo du sommeil en pleine face, et l’intuition d’avoir trahi les contributeurs de notre campagne de financement participatif. 000073450007 (1)Copyright : Claire Olivier 

Pas démontés par notre échec pour autant, nous nous rendons à la Forteresse afin d'encourager Luka, notre guide dévoué, qui attend son tour à l'espace "karaoké" du festival. C'est d'abord sa soeur qui prend le micro et obtient le silence dans l'assistance grâce à son interprétation magistrale du tube Umbrella de Rihanna. Puis Luka monte sur scène et livre une performance digne de la douzième tournée d'adieu de Johnny. 
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Nous nous attardons quelques minutes devant le show de Skepta, grand pionnier du Grime anglais qui fait pogoter le public en toute décontraction (une certaine idée du flegme britannique à la sauce dancehall). Vient enfin le tour de Jeff Mills alias Le Sorcier de Détroit, qui, à défaut de sortilèges, enchante la foule avec ses platines et la puissance incantatoire de la techno du Midwest. Complètement happés par son set, nous rechignons à partir, mais décidons finalement de rentrer au bercail, histoire de limiter les dégâts avant notre vol retour. 

C'est avec un pincement au coeur et un probable ulcère à l'estomac que nous reprenons l'avion vers Paris le lendemain, charmés par l'ambiance et la programmation d'un festival qui, comme son nom le laissait deviner, sort décidément du lot. 

Crédit photo de couverture : Claire Olivier