supermaxC’est parfois le destin de ceux qui ne font pas autant de bruit que les autres : ils suivent leur chemin avec une persévérance qui finit par forcer le respect, et tout le monde se demande pourquoi ils n’ont pas percé avant leur mort. Kurt Hauenstein, par exemple : à son décès en 2011, à 62 ans, le peu de nécrologies s’étant penchées sur son cas se sont fixées pour l’essentiel sur Lovemachine, tube publié en 1977, classé dans le top 10 de trois pays européens (Allemagne, Autriche, Suisse) et dans le top 100 du Billboard américain. Pourtant, résumer l’existence nomade du producteur autrichien à ce succès, fut-il glorieux, serait foutrement injuste. Un peu comme limiter Chaka Khan à Ain't Nobody, son hit d’envergure, alors qu’elle a écrit pour Prince, inspiré Stardust et collaboré avec De La Soul… Pendant deux décennies, le bon vieux Kurt a écoulé des disques par paquets de dix mille, investi les discothèques du monde entier avec des succès imparables, prolongé sur disque les velléités exploratrices de Pink Floyd et tourné dans le monde entier. Tout le contraire, en somme, d’un quart d’heure warholien.

Moog selector
Il faut dire que chez Kurt Hauenstein, la musique a toujours occupé un rôle central – il n’a jamais été question de la considérer comme une simple distraction : c’était une passion entière, profonde, dévorante. Fou de Kraftwerk comme de science-fiction, il était surtout curieux de tout, voyageait aux quatre coins du monde en quête d’expériences, expérimentait différentes configurations en studio et aimait balancer des phrases toutes faites. Du genre : «Quoi qu'il puisse arriver dans la vie et ce que cela peut amener, ne perdez jamais vos rêves ou votre fantaisie». Ça sonne faux, voire un peu niais, un peu comme ces envolées pseudo-philosophiques ornant différents calendriers, mais ce précepte a le mérite d’avoir guidé toute la vie d’un homme qui a toujours su manier l’art du grand écart. Une faculté non négligeable lorsqu’on ambitionne de traverser les époques et, donc, de coller aux attentes et aux goûts des nouvelles générations.

À la fin des années 1970, quand la mode est au disco et aux synthétiseurs, l’Autrichien sort ainsi son plus beau Moog, s’associe à cinq autres bidouilleurs de sons, recrute plusieurs chanteurs et chanteuses (dont sa fille, malin le gars !) et balance une ribambelle de tubes taillés pour dandiner des fesses sur la piste de danse, juste en-dessous de la boule à facettes. Ses morceaux (Lovemachine, donc, mais aussi l’entêtant World of Today) s’entendent alors comme des pépites électro-funk, hyper-groovy. Seulement, le reggae commence à s’exporter de Jamaïque et à toucher toutes les classes sociales. On l’entend dans le punk des Clash, dans le rock propret de Police ou sur les plateaux de variété française grâce à Gainsbourg. Kurt a ainsi une révélation : «Les bonnes vibrations de la Jamaïque me donnent de nouvelles inspirations», déclarera-t-il.

Good vibes
On est alors en 1980 et Kurt vient de revenir à Francfort, loin de la démesure et du soleil de Los Angeles où il s’était installé pendant un temps. Là, il écume les heures en studio, à l’abri du froid, mais pas de ce qu’il se passe autour de lui : Types of Skin, quatrième album de Supermax, contient ainsi une avalanche de clins d’œil au reggae, que ce soit dans le rythme des morceaux, dans la façon dont ils ont été pensés ou à travers cette pochette, où des esclaves noirs défilent derrière un grand blond possiblement fan de heavy metal – une influence visiblement importante à l’écoute de morceaux comme Hollywood ou Gotta Be Something New. Surtout, il permet à Kurt de tourner un peu le dos à son label (Elektra, visiblement peu satisfait par les «seulement» 230 000 copies écoulées…) et entreprend une tournée en Europe de l’Est et en Afrique du Sud. Supermax devient ainsi le premier groupe métis à se produire au pays de Nelson Mandela pendant l'apartheid, et Kurt le premier Blanc à être invité au festival Reggae Sun Splash.

Forcément, ça force l’admiration. Mais pas que : au même moment, Supermax reçoit des menaces de mort, se fait interdire l’entrée de certains pays et voit son nom apparaître sur la liste noire de plusieurs organisations politiques. Étonnant pour un groupe qui passe plus temps à réviser les grands classiques de Pink Floyd qu’à apprendre par cœur les chapitres d’un petit livre rouge cher aux communistes ? Pas tant que ça quand on s’intéresse aux paroles. Ça parle de racisme, ça aborde l’écologie (chose rare à l’époque !) et ça s’oppose frontalement aux guerres qui surgissent ça et là en Afrique ou ailleurs. À croire qu'il faut se méfier d'un type qui ressemble vaguement à une sorte de croisement entre Lemmy Kilmister et Hulk Hogan.

Derrière ce look de motard au cœur tendre, Kurt Hauenstein a pourtant tout du mec à qui l’on a envie de faire confiance. Musicalement, du moins. Ses enregistrements datés d’après 1985 ont certes pris un sérieux coup de vieux, bien que l’Autrichien ait eu le mériter de travailler en 2008 avec Buddha Monk, un proche du Wu-Tang, les premiers albums de Supermax continuent à l’inverse d’émerveiller. Parce que tout y est : la modernité des mélodies synthétiques comme le kitsch assumé de certains riffs prog-rock, la joie d’inventer, de créer du futur, comme de violenter les habitudes des auditeurs, les longues expérimentations comme les refrains irrémédiablement groovy. Ça n’a jamais permis à Kurt Hauenstein d’accéder au statut d’« artiste culte », mais ça ne l’a jamais empêché de conserver ses «rêves» et sa «fantaisie». C’est déjà ça.