Landru-meta-886x590La conversation a commencé depuis quelques secondes à peine que déjà, Stéphane Bourgoin (que nous avions déjà interviewé ici, ndlr) lâche une statistique à affoler les producteurs de Faites entrer l’accusé : entre la sortie du Silence des agneaux en 1991 et 2018, plus de 8 000 films auraient eu pour thématique les serial killers. «Sans compter les séries télévisées, les livres et les documentaires. Ce qui constitue bien évidemment un chiffre énorme», renchérit ce spécialiste, qui a rencontré plus de 70 tueurs en série ces cinq dernières décennies. Une véritable passion, donc, qui lui permet de relayer quotidiennement des dizaines d’articles sur son Facebook, visité environ 45 000 fois par jour, mais aussi d’expliquer en quoi les tueurs en série fascinent tant le grand public. Un phénomène ancien, visiblement : «Henri Désiré Landru, pendant son procès, recevait des dizaines de demandes de mariage, tandis que de nombreuses personnes trempaient leur foulard dans le sang du guillotiné, soi-disant parce que c'était censé porter chance».

Sauf que, comme n’importe quel phénomène depuis l’arrivée d’internet, tout semble s’être intensifié. Désormais, il existe même des sites de murderabilia tels que Supernaught, le Bon Coin du serial killer, le genre de site auquel on n’aurait jamais pensé (parce qu’il ne nous est jamais venu à l’idée d’acheter des objets ayant appartenu à des tueurs en série, tout simplement - lire ou relire notre long entretien au sujet des murderabilia, toujours d'actualité, ndlr) et qui pourtant cartonne. Dès lors, comment comprendre cette fascination morbide pour des êtres humains capables des pires abominations ? Parce que le tueur en série est en quelque sorte notre «monstre contemporain», parce qu’il représente le négatif de l’être humain et qu’il suscite par là une fascination au-delà du raisonnable. À entendre Stéphane Bourgoin, les exemples de vénération envers les serial killers seraient d’ailleurs nombreux. Il cite notamment cet exemple d’une chauffeuse de taxi américaine qui a quitté mari et enfants pour vivre pleinement son amour et se contenter d’une visite hebdomadaire derrière une porte vitrée avec son nouveau petit copain. Il cite également Guy Georges, obèse et vieillissant, qui rencontre sa petite amie de 22 ans tous les quinze jours. «Ces gens ne peuvent pas séduire des Brad Pitt ou des Bruel, donc ils se tournent vers d’autres types de célébrités… C’est comme s’ils omettaient de qui il s’agissait réellement.»

Stéphane bourgoin AVEC DONALD HARVEY SERIAL KILLER AUX 87 VICTIMES...Le crime parfait
C’est vrai, ça : qui sont réellement les tueurs en série ? Des êtres humains qui ne peuvent supporter leur époque ? Des mecs qui ont mal vécu la mise en vente des pantacourts ? D’anciens mélomanes qui ne digèrent toujours pas la discographie de Big Flo & Oli ? Des paumés ? Des génies qui planifient avec minutie leurs crimes et ont toujours un coup d’avance sur les autorités façon Kevin Spacey dans Usual Suspects ? Psychanalyste et auteur du livre Le tueur en série, Arnaud George coupe court à cette dernière théorie : «Dans la réalité, la plupart des tueurs en série sont régulièrement des pauvres types, pas forcément intelligents, qui ont un handicap physique ou mental et qui transpirent bien souvent la misère sociale. Mais les choses ne sont pas figées pour autant. Pour un Guy Georges, ancien SDF, il y a aussi un Ted Bundy, plutôt beau mec, inséré dans la société et diplômé.»

Dans la foulée, Arnaud George balance sa punchline : «On ne naît pas tueur en série, on le devient». Ce qui est sûr, en revanche, c’est que ce statut résulte le plus souvent d’un traumatisme, très profond et donc difficilement définissable. «Le crime, poursuit le psychanalyste, devient pour le meurtrier un moyen de projeter ses pulsions de mort et de destruction sur sa victime. C’est un moyen pour lui de ne pas se tuer. Il tue pour survivre, en quelque sorte».

Alors, bien sûr, chacun pratique sa petite tambouille après coup. Car si le revolver, l’étranglement et le poignard restent les trois modes privilégiés par les tueurs en série, d’autres font preuve de beaucoup plus d’imagination. Et de sadisme, forcément. Ainsi en va-t-il de Jeffrey Dahmer qui, dans les années 1970 et 1980, perçait des trous dans le crâne de ses victimes pour y injecter de l’acide avant de les étrangler - bon, il a fini par se faire battre à mort par ses co-détenus. Ainsi, également, de Marcel Barbeault qui, entre 1969 et 1976, tue de multiples femmes, toutes brunes, et toujours selon un mode opératoire rodé (elle se déshabille, il leur pique leur sac à main et leur tire une balle une fois la nuit tombée), avant de rentrer chez lui et d’être le mari «parfait», «banal», celui-dont-on-ne-pouvait-pas-se-douter-que. Ainsi, enfin, de Gerard Schaefer, «l’image même de la perversion et du mal absolu», selon Stéphane Bourgoin, encore horrifié à l’idée de se rappeler de sa rencontre avec le tueur américain. «Quand on regarde l'interview filmée, il paraît très souriant et charmant. Mais ce qu'il dégage en vrai est terrifiant : on dirait qu'il entre en transe à chaque fois qu'il évoque ses crimes, au point de faire frémir sa langue à l'extérieur de sa bouche. »

STEPHANE BOURGOIN & RODERICK FERRELL -LE TUEUR VAMPIRE DEUSTIS- A FLORIDA STATE PRISON (MARS 2008) - PLUS JEUNE CONDAMNE A MORT DE LETAT DE FLORIDEPsycho killer
À discuter avec ces deux spécialistes, et en fouillant sur le web comme tout bon journaliste de 2019, on comprend aussi que les tueurs en série sont dans la majorité des cas conscients de leurs actes. «Sur les soixante-dix-sept serial killers que j’ai eu l’occasion de rencontrer, un seul exprimait des remords… Et encore, il s’agissait de remords égocentriques. Maintenant qu’il était en prison, il regrettait que ses pulsions criminelles aient gâché sa vie, pas celles de ses victimes…» On apprend aussi qu’ils sont majoritairement blancs (52%) et que, neuf fois sur dix, ils ont souffert d’une enfance dysfonctionnelle : abus sexuel ou psychologique, abandon, maltraitance, etc. «Ce qui n’excuse rien», tiennent à préciser Stéphane Bourgoin et Arnaud George, presque d’une même voix.

Enfin, et sans doute est-ce la partie optimiste de ce papier, on apprend que les serial killers tels que nous les connaissons ne devraient plus exister à terme. Des cas comme Joseph James DeAngelo, arrêté après quarante ans de traque, ou Michel Fourniret, qui a sévi des années 1980 aux années 2000, appartiendraient donc au passé ? C’est du moins ce qu’avance Stéphane Bourgoin : «Ça ne veut pas dire qu’il n’y aura plus de crimes, mais ce sera de plus en plus compliqué de ne pas se faire arrêter rapidement grâce au fichier national automatisé des empreintes génétiques». Là encore, les chiffres le prouvent : depuis les années 1980, le nombre de serial killers a été divisé par sept. Parce que de nouveaux outils ont été mis en place, parce qu’on relâche moins de potentiels dangers pour la société et parce que des structures ont fini par émerger, comme l’Office Central de la Répression de la Violence aux Personnes (OCRVP), censé vérifier qu’un crime n’ait pas de lien spécifique avec un autre.

STEPHANE BOURGOIN & ELMER WAYNE HENLEY (-THE HOUSTON MASS MURDERS-) A MICHAEL UNIT (PALESTINE, TEXAS) JANVIER 2009

Reste que s’il y a quelque chose qui continue de s’accroître, c’est bien la passion du grand public pour ces figures du crime. Stéphane Bourgoin lui-même avoue travailler actuellement aux côtés du créateur des Revenants au développement d’une série basée sur ses enquêtes. Quant à Arnaud George, ce seraient les médias qui entretiendraient ce mythe. «Ce que je comprends parfaitement : un tueur en série, ça nourrit des fantasmes, des peurs, des craintes. Alors, en raconter l’histoire, c’est excitant. Le problème, je pense, c’est que l’on a tendance à donner des surnoms à la plupart des tueurs en série, et donc à leur offrir une singularité : Guy George est le "tueur de l’Est parisien", Francis Heaulme le "routard du crime", Denis Waxin était "le prédateur", etc.».

Quoiqu'il en soit, résumons. Les tueurs en série ont-ils toujours une signature qui leur est propre ? «Elle n'est pas nécessaire, nous dit Arnaud George, mais elle est constante. Ça peut être une façon de disposer les victimes, un objet volé, etc.». Les tueurs en série sont-ils systématiquement des cinglés de la trempe d'Ed Kemper, prêts à décapiter leurs victimes et à enterrer leurs têtes dans le jardin de leur propre mère ? Là encore, non : «Ils sont bien plus basiques que ça, confirme Stéphane Bourgoin, même si c'est vrai qu'ils savent comment sont menées les enquêtes, et que ce sont en général d'excellents manipulateurs et menteurs». En clair (attention : instant politique !), et pour reprendre les mots de Richard Ramirez, condamné à la peine de mort pour avoir commis onze viols et quatorze meurtres : «Les serial killers font à petite échelle ce que les gouvernements font à grande échelle». Démerdez-vous avec ça.