Lorsque j'ai appris que les éditions Lumen s'apprêtaient à sortir Suspicious Minds, la novélisation de Stranger Things, moi qui croyais ce genre littéraire définitivement tombé dans les mêmes oubliettes que celles où traînent la discographie d’Afida Turner, je me suis naïvement mis à repenser à tous ces "livres du film" qui ont accompagné mon adolescence et qui venaient renforcer mon amour pour les blockbusters américains de l'époque : Karaté Kid, Les Goonies, L'Arme Fatale, Die Hard, Indiana Jones... Alors, forcément, j’ai voulu comprendre pourquoi la novélisation avait fini par péricliter, pourquoi ces ouvrages ont longtemps été mal reçus par la critique et comment un auteur travaille ce type d’ouvrages, forcément sujet à l’avis des studios de cinéma, propriétaires des droits du film.

D’emblée, Gwenda Bond, auteur de Suspicious Minds et d’un bouquin consacré à Lois Lane, la copine de Superman, apporte une réponse à cette dernière question : «Pour Suspicious Minds, l’équipe de Netflix a été géniale, mais c’est peut-être parce que les Duffer Brothers sont eux-mêmes des écrivains à la base. Ils étaient donc très ouverts aux idées que j’avais et souhaitaient que chaque écrivain puisse poser sa patte. Quant à Lois Lane, il fallait bien évidemment avoir l’accord de DC Comics, très protecteur quand il s’agit de ses personnages emblématiques. Une grande partie du travail consiste alors à discuter avec les producteurs et les scénaristes, et les convaincre que notre idée est la bonne.» Dans un Ask Me Anything sur Reddit, James Kahn, auteur de multiples novélisations (Les Goonies, Le Retour du Jedi, Indiana Jones), disait peu ou prou la même chose : «Je commence toujours par suivre le script du film à la lettre, en changeant et en étoffant légèrement les dialogues. C’est mon premier brouillon. Ensuite, j’ajoute plus de profondeur aux personnages, des relations plus complexes, une toile de fond plus fournie, et de nouvelles scènes si l’occasion s’y prête».

ET

Back to the future
Pour bien comprendre ce que sont les novélisations, il faut enfiler son costume d’historien, grignoter la branche de ses lunettes, prendre un air sérieux et remonter brièvement aux années 1920, période où apparaissent les premières adaptations de films muets. Les débuts, forcément, sont timides, mais le phénomène prend peu à peu de l’ampleur pour finalement (attention, bond dans le temps !) permettre à la novélisation de devenir un genre extrêmement populaire au cours des décennies 1970 et 1980. Bon, forcément, les critiques la considèrent comme un sous-genre littéraire, si ce n'est carrément comme un simple outil marketing financé par les studios de cinéma, mais pour le grand public, comme d'habitude, qu’importe l’avis des ayatollahs du bon goût : il adopte en masse la novélisation. Ainsi, certains ouvrages accèdent même au rang de culte : 2001, L'Odyssée de l’espace d’Arthur C. Clarke (un auto-remaniement de sa propre nouvelle La sentinelle, ré-écriture effectuée parallèlement à l'élaboration du film, avec Kubrick dans la boucle), The Thing ou encore Alien, qu’Alan Dean Foster a écrit sans savoir réellement à quoi ressemblait un xénomorphe.2001_space_odyssey_coversDans une interview sur le blog In Darkness Dreaming, S.D. Perry, auteur de plusieurs novélisations autour du jeu vidéo Resident Evil, disait avoir besoin d’entretenir un lien particulier avec l’objet initial pour se lancer dans un tel projet. «Quand je travaille sur un univers à adapter, c'est que j’en suis déjà une fan — et donc je me dois de conserver cet enthousiasme quand j’écris». Passionné, il vaut mieux l’être, à en croire Gwenda Bond. À cause des délais, déjà : «Quand il s’agit de novélisation, ça a tendance à être très serré. En gros, vous avez en moyenne un an pour l’écrire, faire les modifications et le publier». À cause des tarifs, également : «Globalement, on est payé à peu près la même chose que pour un ouvrage classique, mais il faut aussi déduire à cela les parts à reverser aux studios, détenteurs des droits». Ce qui, en gros, à en croire une enquête du New York Times, permettrait aux auteurs de toucher entre 5 000 et 15 000 dollars pour un ouvrage. Un élément positif, toutefois ? Gwenda Bond : «C’est quand même jouissif de pouvoir contribuer à des histoires qui sont au cœur de la culture et qui, on peut l’espérer, peuvent nous permettre de faire connaître notre travail à des lecteurs qui finiront par s’intéresser à nos autres ouvrages». 

Sous licence
L’accès à la reconnaissance pour ces auteurs est pourtant loin d’être un long fleuve tranquille, et beaucoup voient ainsi leurs œuvres revendues dans des bacs «à débarrasser» sur les brocantes du monde entier — allez demander, par exemple, aux fanatiques des Dents de la mer (oui, il y en a) ce qu’ils pensent de l’adaptation faite par Peter Benchley… Quoi qu’il en soit, la novélisation n’en reste pas moins un exercice intéressant qui permet d’éclaircir certaines zones d’ombre, de développer un personnage, de raconter des histoires délurées aptes à provoquer un AVC chez les producteurs hollywoodiens attachés à leur chéquier ou encore de mettre en avant des aspects nettement plus immoraux de la personnalité des héros — à l’image du lieutenant Podovsky qui, dans Rambo II de David Morrell, peine à gérer son afflux sanguin dans le pantalon lorsqu’il assiste aux séances de tortures orchestrées par Rambo, voire dans le susmentionné E.T. de William Kotzwinkle, où le petit extraterrestre nourrit des intentions envers la mère d’Elliott que la morale réprouve… Ainsi, en se présentant comme «plus» (plus gore, plus cru, plus libidineux ou tout simplement plus précis), les novélisations réussirent à tenir en haleine une communauté grandissante de fans pendant presque deux décennies. Avec des succès parfois faramineux : E.T., vendu à plus d’un million d’exemplaires, donc, et rapidement suivi d’un deuxième volume (E.T. : The Book Of The Green Planet, aucunement lié au scénario original de Spielberg, bien évidemment), où William Kotzwinkle raconte le retour d’E.T. sur sa planète natale.

alan

Dès lors, comment expliquer le déclin de ce genre littéraire, dont le succès des ouvrages a toujours été proportionnel à celui des films qu'ils adaptent ? Et ce même si le New York Times précise qu’environ 1 ou 2% du public d’un long-métrage finit toujours par acheter sa novélisation ? «Pendant longtemps, les médias ont méprisé ces ouvrages, qu’ils considéraient comme secondaires», croit savoir Gwenda Bond. Avant de se montrer plus optimiste : «Après un sérieux creux dans les années 2000, on a la chance aujourd’hui de pouvoir compter sur une génération d’écrivains qui ont été biberonnés à ces histoires, qui sont motivés à l’idée d’écrire leurs propres version d’un film et qui ont tous les moyens pour le faire (les sites de fanfiction, finalement, œuvrent dans ce sens, ndlr). La novélisation est donc un genre traité avec plus de respect aujourd’hui. Aux États-Unis par exemple, les éditeurs ont commencé à recruter des écrivains réputés et talentueux, et parviennent désormais à produire des livres de façon nettement plus autonome vis-à-vis des studios.»

Depuis quelques années, les novélisations ont d’ailleurs le droit à leur propre cérémonie, les Scribe Awards. Cette année, c'est notamment Dayton Ward (Star Trek Discovery : Drastic Measures) et Daniel Kraus (The Shape Of Water, écrit aux côtés de Guillermo Del Toro, réalisateur du film La Forme de l'eau, en V.F.) qui ont remporté la mise. Ce qui tend à prouver deux choses : qu'à l’instar des héros, les bonnes histoires ne meurent jamais, et qu'il y aura toujours un public pour considérer une novélisation autrement que comme un simple produit dérivé.