image-113-classique-tonton-du-bledLes chiffres ne sont pas récents, mais en 2015, selon une étude du GTMO 5+5, plus de cinq millions d’automobilistes faisaient encore le trajet Europe-Maghreb. Un chiffre important à l’heure où des compagnies low-cost proposent des vols à moindre coût. Mais qui n’a rien d’anodin : après tout, le retour au bled par les autoroutes, c’est un peu une tradition, un trait d’union qui lie les nouvelles générations à celles de leurs parents, forcément nostalgiques de ces voyages de plusieurs jours, de toutes ces heures passées à charger la voiture, à écouter les conseils des anciens sur les routes à emprunter, à préparer les pique-niques, à manger rapidement entre deux aires d’autoroute, à compter les taureaux une fois arrivés en Espagne et à faire signe aux Ford Granada et Renault Nevada qui retournaient au bled depuis le même département.
Ces souvenirs, ce sont ceux de plusieurs générations. Celles des années 1960, 1970 et 1980, celles dont fait partie Rim’k du 113. Quoi de plus logique, donc, que de le voir débarquer en 1999 avec un hommage à ces voyages interminables, passés sans climatisation au sein de «voitures un peu penchées» : Tonton du bled, comme le confirme Rabah Mezouane, ancien journaliste aujourd’hui programmateur à l’Institut du Monde Arabe, c’est en effet «un manifeste de l’immigration, le titre d’un artiste qui a parfaitement su adapter le son du hip-hop américain à une réalité française : les relations compliquées en la France et l'Algérie, la vie du bled, le parcours des familles immigrées, etc. Le tout, sur un ton à la fois réaliste et humoristique».

L’hymne des blédards
À sa sortie, Tonton du bled est d’ailleurs un énorme succès, au point de sortir vainqueur de 43 matchs consécutifs sur Skyrock. Alors que les Marseillais de 3ème Œil racontent leur vie de rêve à bord d’une Testarossa, Rim’k, lui, évoque un «504 break chargé», les «cabas trop lourds», les achats de dernière minute pour satisfaire la famille restée au pays («Du tissu et des bijoux pour les jeunes mariés et des jouets en pagaille pour les nouveau-nés») et les nécessaires manœuvres avant d’entamer un tel voyage : «Le plein d’gasoil et d’gazouz pour pas flancher».

Plus qu’un tube, le rappeur du 113 compose donc ici un hymne, intemporel de par son sujet, et surtout voué à imposer sur les ondes hexagonales la musique maghrébine, mais aussi les traditions, l’histoire, les habitudes et le langage de toute une région d’Afrique. Un, deux, trois soleils est également passé par là quelques mois auparavant, suivi quelques années plus tard par les compilations Raï’n’b Fever et Maghreb United, mais Tonton du bled dit quelque chose de plus fort encore avec ses clins d’œil géographiques («Béjaïa» et sa «Place Guidon», «Wahran», «Boulémat»), son vocabulaire («fi dar», «Yémma») ses références culturelles (la darbouka, le verre de Selecto, la Zit-Zitoun, etc.) et son sample de Harkatni Eddamaa, standard originellement chanté par l’Oranais Ahmed Wahbi – au passage, grosse pensée à DJ Mehdi pour la prod’, une sacrée performance quand on sait qu’il avouait lui-même ne pas écouter de raï à cette époque.

Très vite, on comprend toutefois que Tonton du bled n’est pas qu’un pamphlet humoristique ou le carnet de voyage de Rim’k. C’est aussi le titre d’un homme qui se sait le cul entre deux chaises, qui sent le décalage entre son pays d’origine («Ils parlent trop vite, et en argot d’blédard») et l’accueil qu’on lui réserve en France, entre le quotidien d’un Algérien de retour au pays uniquement pour les vacances et la réalité du terrain («Mais j'peux pas fermer les yeux sur c'qui s'passe vraiment / J'dédie ce morceau aux disparus, aux enfants et aux mamans»). «On a toujours cherché à faire du rap "français" et non "en français", racontait Rim’k dans un entretien aux Inrocks. Il nous fallait donc adapter cette musique à ce qu’on vivait et non l’inverse. Et il se trouve qu’on est des Rebeus et des Renois de banlieue, qu’on part au bled avec nos parents l’été, avec tout le folklore que ça peut véhiculer.» Parce qu’on lui demande, Rabah Mezouane vient à son tour donner son avis : «Tonton du bled raconte le quotidien d’un fils immigré au sein d’une époque où le racisme avait été mis de côté, du moins pendant un certain temps. Ça a été le premier morceau qui rassemblait les anciennes générations d’immigrés, celles que j’aime à nommer les générations Peugeot-Renault-BTP, et leurs progénitures »

Rachid system
Indéniablement, Tonton du Bled dit donc quelque chose de son époque, raconte un moment important dans la vie des maghrébins de France. Il permet aussi au 113 d'incarner une certaine idée de l’Hexagone, multiculturelle, banlieusarde et proche des préoccupations de millions d’habitants - pas pour rien si, quelques mois après avoir tourné le clip de Tonton du bled aux côtés des membres de la Mafia K’1 Fry (en famille, toujours), le trio de Vitry fait la couverture de Tati Magazine. Pas pour rien non plus, si l’instru a depuis été samplée par SLM et Salut C’est Cool.

Vingt plus tard, alors que Rim’k a continué de mettre en avant ses liens avec l’Algérie (Immigri, Chef de famille, L’enfant du pays, etc.) et de parler du bled comme ce qu’il a de plus précieux, Tonton du bled continue de faire sens avec la réalité d’une large partie de la population française. À l’image de Yassine qui, dans un reportage de Society, disait : «Petit, quand j’arrivais au bled en voiture, il y avait une vraie émotion. La famille nous embrassait, il y avait des pleurs, de la joie, c’était très fort, parce que c’étaient des gens qu’on ne voyait qu’une fois par an. On n’avait pas les mêmes vies. Les enfants de mon âge jouaient avec des bouchons, moi je ramenais ma console de jeu… C’était une découverte permanente.» Avant de se montrer nostalgique de cette période : «Les réseaux sociaux ont un peu tué tout ça. On ne voyage plus dans l’inconnu. Désormais, je sais ce que font mes cousins grâce à Facebook. Du coup, quand on arrive sur place, l’émotion des retrouvailles n’est plus la même. Et puis, question technologie, on n’impression plus personne avec nos gadgets.» Un sentiment partagé par DJ Hamida qui, en 2016, concluait un post Facebook par ses mots : «Aujourd'hui tu mets 18 heures pour faire Maroc-Paris, y'a plus d'ambiance. Nos enfants ne sauront jamais ce que c'est ! Eux, ils ont la clim', les tablettes, les écrans DVD...»

Tout ça pour dire que les vacances au bled de descendants d'immigrés maghrébins, «symboles du maintien de relations concrètes avec le pays d’origine au même titre que l’envoi d’argent» selon la sociologue Jennifer Bidet, sont une tradition, une fierté pour des millions de Français issus de l’immigration maghrébine. Et qu’elles ne seront probablement jamais aussi bien retranscrites que dans ces «lé lé la» et ces «wah wah wah».