Bon, autant vous le dire tout de suite et arracher le pansement d’une traite : non, nous n’avons pas vu le concert très attendu de The Cure. Ni celui de Kompromat. Car, hélas, nous n’étions pas là en ce premier jour de festivités. Mais rassurez-vous, le samedi a eu son lot de surprises et d’émotions fortes. Jorja Smith a charmé la foule amassée devant la grande scène avec ses chansons R’n’B à l’ancienne porté par un petit groupe de zikos sympathiques. Certains de ses titres très 90's rappelaient les Fugees et on ne peut pas nier la ressemblance de sa voix chaude un peu cassée avec celle de Lauryn Hill. Sur des instrus au tempo caribéen, tout ce qui sortait de la bouche de Jorja sonnait comme du beurre chaud étalé sur une tartine. Même de simples gazouillis marmonnés dans le micro entre deux phrases rendaient le public chèvre. Derrière, sa silhouette de jeune femme fatale en Nike s’étalait sur grand écran, ce qui ressemblait à des boules de bain Lush qu’on viendrait de plonger dans l’eau frémissante, suivi d’un joli jeu d’ombres de sa silhouette et de son visage. Puis, après, il y avait sa tête vraiment partout, mais on s’est dit que nous aussi, on en ferait autant si on avait son physique avantageux. Séquence émotion sur le titre Blue Lights, construit autour d’un sample de Dizzee Rascal et qui parle de keufs qui ont la main lourde sur les arrestations gratuites. La scène plongée de lumière bleue ne laissait place qu’à la voix pure et sensuelle de celle que la presse surnomme la «princesse de la soul». Et que Drake – n’ayant malheureusement pas pu faire le déplacement –  adoube comme l'une des chanteuses les plus talentueuses qu’il connaisse, tant pis pour l’ego de Rihanna. 

La journée s’est enchaînée avec le concert de Jungle, sans doute aussi fade que la saucisse végétale que nous étions en train de déguster. Le genre de musique qui passe parfaitement bien chez H&M un jour de fin de soldes mais qui a du mal à agripper l’attention d’un festivalier survolté. On a eu de la peine pour le batteur qui n’a pas pu se défaire de ces inlassables rythmes mous et linéaires qui font passer une chanson pour une autre et la suivante pour la précédente. Des morceaux ficelés comme un petit rôti dont absolument rien ne dépasse et qui ne laisseront aucune miette sur la table. Mais si on s’est ennuyé sur Jungle, le prochain concert promettait de passer tous nos organes à la machine à laver en cycle long, essorage compris. Major Lazer s’est posé sur Rock en Seine comme un hélicoptère vrombissant, emportant avec lui toute once de bon goût. D’une minute à l’autre, on s’est retrouvées dans un festival d’EDM à l’américaine et le voyage était exaltant. Fruit du pétage de câble de Diplo qui ne vit que pour les mash-ups dingos et le dancehall depuis Hollertronix jusqu’à ses collaborations avec tout le gratin pop, Major Lazer n’était pas à Saint-Cloud pour plaisanter. Ribambelle de danseuses qui twerkent autour du MC Jamaïcain Walshy Fire, visuels plus psychédéliques que les fonds d’écran mouvants Windows, des wobble bass de dubstep bien grasses et du «pull up» à toutes les sauces : tout était réuni pour s’abandonner à cette parenthèse inattendue. Pendant une bonne heure, Major Lazer est passé des trompettistes peu farouches de Destination Calabria aux Yeah Yeah Yeahs. Ils ont passé Bob Sinclar à la râpe à fromage et n’ont pas oublié le medley d’Aya Nakamura car, en France, on aime les clins d’œil à notre chère nation. Avec eux, c’est un peu le jeu de «combien de samples vais-je pouvoir reconnaitre pendant le set», et ça a le mérite de rendre cette folle mascarade distrayante. On repart avec la version triturée de Djadja en tête, prêtes pour une deuxième journée hors du temps.
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Le dimanche commençait avec Décibelles, et même si parler de météo dans le compte-rendu d’un festival n’est pas très inspiré, force est de relater qu’il faisait une chaleur de plomb. En plein cagnard devant la seule scène sponsorisée par des pneus, on a sué à grosses gouttes sur les morceaux énervés de ce groupe lyonnais 66% féminin et 100% badass. Les riffs sont fun, la voix est limpide et débite des paroles qui parlent de solitude, de clito et de manger son ex. Des sujets banals, quoi. On va vous épargner la comparaison avec d’autres groupes de meufs des 90's car Décibelles n’a pas grand-chose à voir avec L7 et les Lunachicks mais en revanche, ils font du bon rock français - et c’est d’ailleurs le titre de leur dernier album. Clairo était aussi de la partie et on était intriguées de voir en chair et en os la star de la webcam-music, passée d’une vidéo virale sur YouTube à un album signé chez Fader sorti début août. De sa chambre d’ado couverte de cartes du monde, en playback sur sa chanson Pretty Girl bricolée sur Garage Band, elle avait réussi à capter l’attention de millions d’utilisateurs. En live à Rock en Seine, c’était une autre histoire. Si on avait l’impression qu’elle nous offrait un concert privé sur Skype dans son premier clip, là, on sentait Clairo si distante, la moue boudeuse et le regard fuyant. On avait peine à se sentir touchées par ses balades pop de girl next door mais c’est sans doute de la faute de notre petit cœur de pierre, insensible à une mignonne millennial qui chante un peu faux. 

Ensuite, il y a eu Bring Me The Horizon, un groupe qui faisait jadis du deathcore puis qui s’est mis à faire du pop-rock emo, donc le truc le plus premier degré que vous trouverez au rayon metal de la Fnac. Le chanteur Oliver Sykes est visiblement très énervé par tout un tas de problématiques sociales : le capitalisme, les réseaux sociaux, les gens «toxiques», les hypocrites… décidement, tout le monde en prend pour son grade. Entre deux chansons, Sykes l’écorché vif nous interpelle d’un air narquois en nous rappelant que nous allons tous mourir et que la vie n’a aucun sens de toute façon. C’est un authentique nihiliste, toujours à deux doigts de se suicider, et il veut qu’on le sache. Mais il veut aussi qu’on achète ses fringues. Celles qui sont disponibles sur le site de sa marque Dropdead et qui habillaient tous les fans hardcore du groupe à Rock en Seine. La dernière collection est plutôt sympa d’ailleurs, avec ses t-shirts aux imprimés manga de «fille qui avale des cachetons» ou encore «fille qui porte un flingue à sa tête». 

Calling Marian a ouvert les vannes de la musique électronique planante et cérébrale qui clôturerait cette édition de Rock en Seine avec son set sur la toute petite scène Ile-de-France, remplie à craquer de curieux et de disciples de cette jeune productrice française. Progressivement, elle a fait onduler les corps sur des boucles liquides et lancinantes jusqu’à atteindre le climax sur le morceau Rainmaking. Derrière les machines, elle sautille comme un gumball au rythme des percussions tribales, piétinant le sol secoué par le son explosif que crachent les enceintes. Un bel échauffement avant la claque sonore et visuelle qu’on s’est prise en pleine tronche devant Aphex Twin, créateur d’ambiances sinistres et de délicieux malaises. Les vingt premières minutes du set pèsent lourdement sur nous ; on se sent comme engourdies, victimes des plages ambient abrasives et de cette voix féminine qui parle dans la langue des Sims. On se fait doucement anesthésier. C’est plaisant et plutôt étrange d’assister à un concert aussi expérimental et sans concession à un festival de cette envergure, surtout en clôture. On le sent, certains attendent le kick, le moment où ils pourront se dégourdir la nuque. Et ça arrive - Aphex Twin balance sa techno hypnotique bizarroïde et les visuels se font de plus en plus insolites. Sur les écrans titanesques de la grande scène, le public du premier rang se retrouve distordu et glitché, et certains des plus lookés (comprendre : ceux qui semblent tout droit sortis de la vidéo Thunderdome 1997) ont carrément droit à des cadres photos et effets personnalisés. Comme Major Lazer le jour d’avant, Aphex Twin a glissé quelques références à la France dans son set en réunissant le meilleur de ce qu’on peut produire chez nous. Ont défilé successivement les visages déformés de François Hollande tout sourire sur son scooter, Anne Hidalgo devant la Dame de Fer, Omar Sy, Elise Lucet, PNL, Jul, Coluche, Claude François, Samy Naceri et même Bilal Hassani. Grisées par tout l’amour que le producteur prodige porte à notre culture, nous repartons satisfaites, toujours convaincues du rayonnement de la France sur le reste du monde. 

BONUS : LE REPORT 
DESSINÉ DE MARINA SAVANI 
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