«C’est vraiment un film très lacanien». À la terrasse d’un café, sous le ciel bleu ardéchois. «Ah mais c’était ÇA, l’histoire ? J’avais pas compris», confesse-t-on une table plus loin. Il est midi et les cerveaux chauffent : pas de doute, avec mes acolytes Clémence Allezard et Julia Maura, nous sommes bien à Lussas. Organisé autour de deux rues principales, ce petit village de près de 1 500 habitants accueille chaque année depuis 31 ans les états généraux du film documentaire, devenant une semaine par an au mois d’août la Mecque du documentaire d’auteur. Plus d’une centaine de bénévoles et des milliers de festivaliers arpentent joyeusement le village et boivent des coups entre deux projos.
Le village (1)Dans la foule, des documentaristes de tout âge, des amateurs de docu en tout genre, des familles et quelques jolis mecs à boucles d’oreille sont noyés dans une formidable énergie lesbienne – la gouine quechua étant un spécimen nettement plus commun que le pédécathlon, me fait remarquer à juste titre Julia, et ce au plus grand plaisir de Clémence. Car si certains louent des baraques dans les villages avoisinants, les plus téméraires – ils sont nombreux – optent pour le camping, les toilettes sèches et les douches collectives. Presque tout le monde est logé à la même enseigne et le midi, du dirigeant du CNC à l’étudiante en première année à la Fémis, on fait la queue au food truck pour manger des bo-buns ardéchois en parlant du film du matin (pour ceux qui se sont levés) ou des frasques de la veille (pour les autres).

Dans près de six salles en simultanée, dans une ancienne grange ou un gîte aménagé pour l’occas’, à la vidéothèque ou en plein air, Lussas présente toute la journée des films venus des quatre coins du monde : là, des ouvrières vietnamiennes parlent de leur travail dans une grande entreprise japonaise ; ici, un réalisateur allemand filme avec tendresse son père atteint d'Alzheimer pendant qu’un autre consacre un film entier à l’eau dans une mise en scène digne de Game of Thrones. Du côté des productions françaises, trois films plutôt engagés auront retenu notre attention : La guerre des centimes, où Nader Ayach, caméra embarquée, donne la parole à Omar et Marwen venus en France des rêves plein la tête mais devenus livreurs à vélo pour survivre ; Delphine et Carole, insoumuses, où Callisto McNulty raconte les combats et expérimentations féministes, insolentes et joyeuses de la vidéaste Carole Roussopoulos (sa grand-mère) et de la comédienne Delphine Seyrig dans les années 70 ; et enfin L'Époque, déambulation de Matthieu Bareyre parti à la rencontre de la jeunesse parisienne parfois aliénée, parfois révoltée, souvent alcoolisée, et qui aura donné lieu à un débat animé dans la salle.

C’est là, d’ailleurs, la force de l’utopie Lussas : sortir le documentaire des salles de ciné confortables mais poussiéreuses et l’emmener ailleurs, remettre de la vie et du collectif dans le cinéma et du cinéma dans la vie, même quand ça veut dire s’engueuler en sortant d’une séance quant au regard voyeuriste de tel réalisateur ou à la place du consentement dans le documentaire, pour mieux de se réconcilier un verre plus tard. Et quand on a vu trop de films ou bu trop de mauresques, on va s’échouer au bord de la rivière – devenue cette année une petite mare, réchauffement climatique oblige – pendant que certaines s’isolent à deux ou plus dans les vignes ou les bois alentours le temps d’un séminaire pratique. Le soir, on boit des coups au Green Bar jusqu’à sa fermeture puis, en l’absence cette année du très regretté Blue Bar – la préfecture ayant sifflé la fin de la party, m’explique Victor, chef-opérateur – on part chasser les teufs improvisées ici et là, une partie des Lussassiens semblant ne jamais vouloir dormir. Une nuit, on danse autour d’une voiture dont l’autoradio résonne à plein volume près des vignes ; un matin, le fameux «after au stade» se transforme en rave dans les vestiaires où de nouvelles amitiés se nouent et ou d’autres se mettent à nu ; et le lendemain, on tape joyeusement du pied dans une salle de cinéma transformée temporairement en club par des bénévoles zélés (merci à eux).

L’un des temps forts de la semaine reste la Nuit de la Radio, organisée par la SCAM, l’INA et Radio France. Dans le joli village de Saint-Laurent-sous-Coiron, près de deux cents personnes s’installent derrière le rempart avec vue sur la vallée et s’équipent de casques audio pour un moment d’écoute collective concocté, cette année, par Antoine Chao, et prenant – de façon un peu attendue mais nécessaire – la défense du service public face aux attaques budgétaires de la Macronie. La nuit de la radio (1)Face à la Grande Ourse, en écoutant les éclats de rire de la foule et en se faisant passer la bouteille de marquisette (une autre spécialité régionale), on se dit à nouveau la larme à l’oeil que la vie devrait ressembler tous les jours à Lussas et qu’on reviendra l’année prochaine, pour le cinéma et tout le reste.

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