sale-gosseSale gosse, de Mathieu Palain, éd. L'Iconoclaste, 352 p., 18 €
On commence par le coup de cœur de cette rentrée. Évidemment, chez L'Iconoclaste, vous trouverez aussi l'excellent Une bête au Paradis, de Cécile Coulon. Mais on a dit qu'ici on évoquait les livres dont vous n'entendrez pas parler ailleurs. Alors, on parle du premier roman de Mathieu Palain. La grosse claquasse de cette rentrée. Et un demi-orgasme pour tout gros lecteur : celui de découvrir un nouveau excellent écrivain. Un filon. Mathieu Palain est journaliste. Il a suivi pendant un an l'encadrement de jeunes difficiles, des professionnels qu'il a aussi côtoyés dans sa vie personnelle. Il en ressort un livre qui sonne comme un documentaire et qui percute comme un épisode de Strip Tease. Le parallèle avec Polisse est un peu facile, mais l'auteur assume aussi la filiation et l'effet sur nous est le même. Un peu du fabuleux Fief de David Lopez aussi. Bon, en plus, comme L'Iconoclaste a fait un tour de France pendant l'été pour présenter ses trois livres de la rentrée, on peut vous dire que Mathieu Palain discute aussi bien foot que ciné ou littérature autour d'un verre de vin et qu'à chaque fois, tout ça sent l'intelligence à plein nez.
Couve-1_leRugissantLe Rugissant, de Raphaël Malkin, éd. Marchialy, 256 p., 20 €

On continue avec un autre journaliste. Non ce n'est pas du corporatisme islamo-gauchiste, judéo-maçonnique ou reptilien. On va même commencer par une critique : l'écriture de Raphaël Malkin dans ce
Rugissant est inégale et le plaisir de lecture peut s'en ressentir. Mais quel pied quand même que de suivre la vie de Marc Gillas, dit Rud Lion. Une figure de l'ombre du rap français dans son émergence. Un mec qui se tient derrière Big Red ou Expression Direkt, entre autres. Mais qui, aussi, fait dans la violence, le vol et le viol. Une figure. Une gueule. Pas un ange ou un modèle, loin de là. Mais un fou, qui brûle la vie et finira consumé. Raphaël Malkin, comme souvent, prend le parti du portrait pour parler d'un monde. Nous plonge derrière les yeux d'un homme pour contempler son époque. Un bouquin inclassable, qui ne permet pas de briller dans les dîners en ville, qui dérange et hypnotise. 
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L'Incivilité des fantômes, de Rivers Solomon, éd. Les Forges de Vulcains, 368 p., 20 €
On situe l'affaire : nous sommes à bord d'un vaisseau spatial qui amène ce qu'il reste d'humanité vers une hypothétique nouvelle planète. Bon, déjà, on avait envie de mettre un peu de SF dans cette liste. Parce qu'il en faut pour tous les goûts. Et puis, comme tout bon titre de science-fiction, L'Incivilité des fantômes utilise une situation extraordinaire comme une loupe sur l'humain. Et on y retrouve l'univers de Bong Joon-ho. Des espaces clos, des classes sociales ultra-marquées, des luttes... Et comme dans tout ça, on se met aussi des coups de tatanes, qu'on s'empoisonne et qu'on se fusille, et ben ça nous donne un page turner hyper-efficace. Pour la rentrée, ça s'avale comme vos huit litres de rosé hebdomadaires pendant la canicule. 
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La Lame, de Frédéric Mars, éd. Métropolis, 506 p., 21 €
Certes, La Lame est sorti en mars dernier. Oui mais bon, on n'a pas le temps de tout lire tout le temps. Et comme celui-ci vaut le détour, on s'est dit qu'on allait le glisser discrètement dans la sélection de la rentrée : c'est le polar irréprochable qu'il vous fallait. Comme tous les bons livres, films, séries, du genre depuis quelques années, il repose sur le malthusianisme. On a une impressionnante liste de personnages, tous bien approfondis. Une intrigue world wide. Une bonne vieille conspiration en toile de fond. Et de la violence quotidienne de quartier pour saupoudrer. C'est du rarement, pour ne pas dire jamais, vu. Un thriller plus que complet. Une myriade d'univers. Juste un parfait kif. 
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Civilizations, de Laurent Binet, éd. Grasset, 384 p., 22 €
À Bordeaux, nouvelle capitale du royaume de France, l'empereur Inca, qui domine l'Espagne et une bonne partie de l'Europe, entame les pourparlers avec son ennemi mexicain, allié des Anglais. L'avenir du Vieux Continent va se jouer ici, alors que le corps de François 1er est encore chaud au pied de la pyramide dressée au milieu du Louvre, aux côtés des cadavres de ses fils Charles et Henri et d'une centaine de nobles français. Laurent Binet nous livre donc une nouvelle uchronie. En l'occurrence, imaginons un instant qu'en l'an mille, la fille d'Érik le Rouge, Freydis, après sa dispute avec les Islandais, mette le cap sur le sud, au lieu de retourner au Groenland. Non seulement elle apporta de nouvelles connaissances aux peuples américains, mais en plus et surtout, elle les exposa une première fois aux microbes transportés par les peuples de l'Est. Saut d'un demi-millénaire en avant : Christophe Colomb se pointe en Amérique. Les Indiens ne tombent pas malade. Ne meurent pas. Et, pour faire simple, massacrent tout ce petit monde sans oublier auparavant de saisir fusils, chevaux et bateaux.

Forte de tout cela, 40 ans plus tard, une tribu Inca poussée à fuir le continent prend la mer et se retrouve en Europe.  Et voilà comment on se retrouve à Bordeaux avec un Inca et un Mexicain qui se partagent le Vieux monde. Tout ça se termine par une cinquantaine de pages où Laurent Binet nous narre la vie de Cervantès façon Don Quichotte. Un exercice de style réussi avec brio. Un petite fantaisie d'écrivain qui referme en douceur cette réécriture de l'Histoire. romangosLe roman des Goscinny, de Catel, éd. Grasset, 344 p., 24 €
C'est la BD qu'on a refilée à notre mère, qui pense qu'«une BD n'est pas un vrai livre» : une biographie de l'homme qui a vendu 370 millions d'albums d'Astérix. Mais aussi l'histoire de la construction du livre par sa fille. Une mise en abîme servie par les dessins élégants de Catel. Et la découverte de René Goscinny, plus aventurier que scénariste. Un homme qui a autant échoué que réussi. Qui est parti outre-Atlantique couler un journal. Qui a créé mille personnages. Qui a bu des milliers de bouteilles. On parle d'Astérix, parangon du Français type, mais que dire de René Goscinny qui a suivi le flot de son pays, baladé entre une guerre mondiale, une explosion économique, un besoin d'exister face à l'Oncle Sam, l'utopie créatrice et le pragmatisme culturel ? Le roman des Goscinny est aussi le roman d'un pays, d'une époque, et surtout un pur plaisir de lecture. escapeEscape this, de Stéphane Betbeder et Frederico Pietrobon, éd. Glénat, 128 p., 9,99 €
Voilà ce que la bande dessinée peut apporter aujourd'hui — un vrai polar, où le dessin ajoute une immersion proche du cinéma. Un univers suffocant d'un escape-game métaphysique et complotiste où le lecteur tente lui-même de trouver une clé qui n'existe pas. On pourra regretter un dénouement un peu rapide. Mais une déception qui ne naît que de l'envie de ne pas sortir de cette histoire. De la voir se prolonger sur plusieurs tomes. Parce qu'il y a là matière à créer une série. Si Netflix met le nez dans ce petit bijou...CAPTAIN DEATH_C_300-page-001Captain Death, d'Alexis Bacci Leveillé, éd. Casterman, 220 p., 14 €
Le bonbon de la rentrée (même si la BD est sortie en juin). Encore un énorme kif ! Une ode à la liberté créatrice. Les fans de BD connaissent déjà le pote de Bastien Vivès : Alexis Bacci a compris que la bande dessinée est le support narratif le plus libre. Et il est bien décidé à exploiter cette liberté à fond. Donc nous voilà embarqués dans une course-poursuite à la vie, à la mort. Une tentative de survie qui ferait passer Terminator 2 ou Duel pour une balade de santé. Et pour cause, c'est la Mort elle-même qui est après vous. Bon, une mort dotée d'une énorme paire de seins, mais on ne se moquera pas de cette faucheuse impitoyable. Les personnages archétypaux sont tout droit sortie d'une série Z ou B. Et ils succombent sans préavis comme dans un délire de George R. R. Martin. Captain Death a pour mission d'éliminer les espèces nuisibles à l'équilibre de l'univers. Malheureusement, après avoir détruit la Terre, quelques humains ont survécu. L'espèce va-t-elle s'éteindre à la fin de ces 220 pages ? On ne va pas spoiler, mais pas sûr qu'il soit si facile de choisir son camp entre Bip-Bip et le Coyote. LA FIN DU MONDE EN TRINQUANT_C_300-page-001La fin du monde en trinquant, de Jean-Paul Krassinsky, éd. Casterman, 232 p., 25 €
Quelle beauté ! La plume de Krassinsky donne vie à ce que votre cerveau créait en lisant Tolstoï ou Dostoïevski. Un bestiaire volé par Bismarck à La Fontaine. Une Russie despotique où la connaissance scientifique ne pèse rien face à la semelle du pouvoir. Un astronome qui veut sauver son pays d'une météorite apocalyptique. Et qui va se sauver lui et son acolyte, sorte de Rantanplan fait homme. De l'amour, de la violence, du désespoir. On ressent le froid des neiges éternelles sur des chaussures usées par les larcins. On ressent le froid qui enlise les cœurs fatigués de leur propre utopie. On ressent la profondeur et l’insouciance de l'âme russe. On ressent tout ça grâce à Jean-Paul Krassinsky et on l'en remercie.