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 Si en scrollant ce matin, voyant passer sur votre fil d’actualités des dessins de Casper le Gentil Fantôme ou de Captain America, des dessins qui ressemblent à des copies monochromes de cases de comics faites par un enfant, vous vous êtes demandé, devant les smileys en pleurs et les cœurs brisés des commentaires : "Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire, mon gosse de cinq ans dessine aussi bien" ?

Alors j’ai trois choses à vous dire : premièrement, vous avez raison, votre enfant de cinq ans pourrait peut-être dessiner aussi bien. Deuxièmement, si vous avez un enfant de cinq ans, il vous reste deux semaines pour vous rendre à la mairie avec vos avis d'imposition sinon vous allez payer la cantine plein pot toute l’année. Et troisièmement, laissez-nous vous expliquer pourquoi on pleure Daniel Johnston.

Daniel Johnston fait partie de ces musiciens particulièrement aimés des autres musiciens. Par exemple, il a eu droit à un album hommage de son vivant, Discovered Covered en 2004, avec au générique Beck, Gordon Gano (le man des Violent Femmes) ou Tom Waits. Parmi toutes les raisons qui font que Daniel suscite tant d'admiration chez ses collègues, l’une d’entre elles est évidente : quand un compositeur a une idée de chanson en marchant dans la rue, il va la chanter dans son téléphone pour ne pas l’oublier, puis plus tard il en fera une démo, puis il va ré-enregistrer ça au propre avec un professionnel pour en faire une version écoutable. Éventuellement, les plus aventureux auront les couilles de sortir la démo. Mais Johnston, lui, sortait carrément la version enregistrée au dictaphone, ce moment-même où l’idée a jailli, pure.

Daniel Johnston est un héros, un héros de film, le héros d’un film : The Devil and Daniel JohnstonSorti en 2005 au milieu de plein de documentaires de musique qui se ressemblent tous (des interviews face écran, le succès, la dark period, la rédemption…), celui-ci sort du lot parce que Daniel n’a connu ni le succès, ni la rédemption, et que sa dark period aura duré, en gros, toute sa vie.

Ce documentaire est l’un des meilleurs du genre parce que justement il est documenté. Daniel a toujours tenu un journal, mais audio : depuis l’enfance, il s’est enregistré sur des cassettes, pour raconter sa vie et chanter ses chansons. Du coup, tout le film est accompagné de sa voix off qui commente les choses au moment où elles arrivent, comme un Scorsese. C’est presque comme s’il avait toujours su qu’un jour on ferait un film sur lui. Et tous les moments clé, comme par magie, ont été filmés.

L’un d’eux a lieu en 1985 : MTV consacre un numéro de son émission Cutting Edge à la scène d’Austin, Texas. La caméra suit l'un des mecs cool de la ville, lunettes noires, cuir sans manche, coupe de veuchs, il emmène l’équipe au McDo pour leur présenter un artiste local qui, quand il n’est pas chez ses parents à faire des dessins ou des cassettes, prépare des burgers et des frites. En deux secondes, Johnston vole la vedette à tous les Austinites. C’est lui le plus cool de tous, parce que c’est le moins cool. Au lieu de faire style “c’est normal pour un artiste comme moi de passer à la télé”, il est tout fébrile et perd ses moyens, à base de “Wow putain j’en reviens pas, je suis sur MTV !” et de bigups à tous les gens qu’il connaît. Quand on le suit sur scène, il ne peut pas s’empêcher, tout le long de sa chanson, de regarder la caméra en souriant bêtement. Le mec n’en revient pas de la chance qu’il a d’être là. 

C’est là que naît sa légende et qu’il commence à vendre de plus en plus de ses cassettes enregistrées à la maison. L'un des grands moments du film est celui où un gars raconte que, trouvant une cassette de Daniel Johnston chez un soss', il lui dit : “Ah, toi aussi tu le kiffes, viens, on se l’écoute”. Et qu’il se rend compte que la version de son pote n’est pas la même que la sienne. Car Daniel Johnston n’avait pas de double magnétophone pour faire des copies de ses cassettes. Pour copier un exemplaire de son album, il s’asseyait devant son cromi et le ré-enregistrait du début à la fin : chaque version est unique - de même que la pochette n’est pas photocopiée, chaque illustration est un dessin original.

Petit à petit, Daniel Johnston devient la coqueluche d’un certain public, un public qui apprécie l’outsider art : car il faut bien nommer les choses, Daniel est ce que dans les écoles on appelle pudiquement un CLIS. C’est-à-dire que sur le spectre autistique qui va de un peu Asperger à complètement barré, il est plutôt de l’autre côté. L’écoute de ses disques, aussi plaisante qu’elle soit, provoque une certaine gêne. On rentre tellement dans son intimité, dans son cœur, qu’on se sent un peu comme à une soirée d’anniversaire de pote de pote, où on s’est plus ou moins incrusté sans avoir été formellement invité.
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Son accession à une toute petite célébrité se fera de manière inattendue : il imprime des T-shirts floqués de ses dessins, qui sont achetés par tous ceux qui veulent afficher leur bon goût sur leur torse. Notamment Kurt Cobain, qui porte le t-shirt Hi, How Are You d’autant plus régulièrement qu’il est sale et ne se change pas souvent. Daniel Johnston devient donc le seul mec à avoir jamais signé en major sur la foi d’un tish'. Il sort Fun, son meilleur album selon certains (bon, OK selon moi) en 1994 sur Atlantic Records. Sur ce disque, le plus sale jamais paru sur le label de Solomon Burke, Johnston fait de son mieux pour proposer un album grand public, et il échoue magnifiquement à chacune des sublimes 2768 secondes que dure ce chef-d’œuvre.

On n’en dira pas plus sur le film pour ne pas le spoiler : il faut le voir. Ajoutons simplement pour conclure que l’autre personnage titulaire de The Devil and Daniel Johnston, c’est le diable. Johnston est un mec perturbé. Elevé par des Texans très religieux, autiste, le cerveau cramé par le LSD, c’est dans la honte qu’il vit son désir de célébrité. Il oscille entre le bonheur d’être reconnu pour son talent et la conscience aigüe que ce besoin de validation – pourtant partagé par beaucoup d’êtres humains – fait super tiep'. Il se sent comme une sorte de Faust, mais un Faust qui se serait fait arnaquer en damnant son âme entière pour gratter un tout petit peu de reconnaissance.

C’est sûrement aussi pour ça qu’il est tant aimé des chanteurs, des musiciens, des artistes, et finalement de tous ceux qui envisagent la vie en société comme une représentation qu’on est bien obligé de donner puisque la seule alternative est la solitude. C’est Dorian Gray qui rougit à notre place pour qu’on puisse continuer à traverser la vie sans honte.

Hélas, hier, le 11 septembre 2019, le portrait de Daniel Johnston a cessé de vieillir pour toujours, et maintenant il va falloir qu’on se démerde tout seuls.
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