Après avoir écumé plusieurs états, sillonné des kilomètres de bitume pendant 6 semaines, pris plus de 300 photos, pour toi, qu'est-ce que tous ces endroits interlopes ont en commun ?
Ce qui est intéressant, c'est de voir comment on produit une architecture suggestive : la prédominance du rose, les silhouettes de femmes aguicheuses, les pictogrammes de palmiers ou carrément par la construction même du bâtiment, comme ce club de Floride qui représente deux seins de femmes...

Il y aussi des noms qui claquent comme celui du club "La Chatte" à Houston...
C'est tout un art. Il y a beaucoup d'endroits dont les noms tournent autour des sucreries, comme Lollipop, pour symboliser le plaisir. Pas mal de références religieuses détournées aussi ("Temptation", "Paradise City"), qui subvertissent le puritanisme, ancré profondément dans la culture américaine depuis les Pères fondateurs. Mais bon, il y a aussi beaucoup de noms premier degré, très explicites, pas très pudiques : "Booby Trap", "Full Nude", "Totally Nude"... et "La Chatte", bien sûr.

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Pourquoi avoir choisi spécifiquement le Sud des Etats-Unis ?
D'abord je cherchais à obtenir des images solaires, avec une lumière forte et des couleur saturées pour que ces images apportent un sentiment de “cagnard". L’imagerie tropicale de Miami et Los Angeles ou celle désertique de l’Arizona me semblaient parfaites à cet égard. La deuxième est que le Sud jouit d’une réputation conservatrice et puritaine plus forte que dans d’autres régions, et cela m’intéressait d’étudier ces établissement et les codes qu’ils véhiculaient dans ce contexte. La troisième est ce que cette route passait par des endroits cultes de la culture des strip-clubs (Miami, New Orleans, Houston, Las Vegas, Los Angeles, etc…). J’ai commencé par la Floride, avec beaucoup de façades au ton pastel et des palmiers en pagaille, puis je suis passé par le golfe du Mexique et la région des ouragans (Alabama, Mississipi, Lousiane). J’y ai notamment vu des clubs encore détruits par l’Ouragan Michael en septembre 2018 à Panama City par exemple. Même chose à La Nouvelle-Orléans, où j’ai vu des endroits qui portaient encore les stigmates de Katrina. Je suis ensuite passé par le Texas, avec la région industrielle de raffinerie pétrolière et l’intérieur de l’état porté sur la culture des cowboys, pour ensuite arriver petit à petit dans le Grand Ouest et ses paysages magistraux de désert et de montagnes, pour finir dans le faste de Las Vegas et Los Angeles. A travers le prisme des strip-clubs, c’est une manière d’étudier et d’essayer de comprendre ce pays.  

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Finalement, on se rend compte à travers tes clichés que ces lieux sont aux milieux de parkings, perdus dans de grandes zones périphériques.
Les zones péri-urbaines en Europe représentent pas mal d’espace sur le territoire, mais les équivalents américains me semblent encore plus grands et spectaculaires. Certaines façades de magasins ressemblent à des choses qu’on peut voir dans des parcs d attraction, avec de grandes sculptures intégrées au bâtiment. Je pense qu’on peut également parler du rapport à la voiture, l’immensité des parkings et des zones commerciales qui ont été formatées pour la voiture dans les années 50. Et ces zones ne semblent pas avoir beaucoup évoluées depuis une cinquantaine d’années, à part qu’elles ont beaucoup grossi. 

Quelles sont les différences entre clubs hétéros et clubs gay ?
J'ai pris des clubs gays et aussi des book stores, qui sont souvent des lieux de rencontre pour la communauté gay. Un club de strip-tease “hétérosexuel“ cristallise le rapport de domination homme/femme : les hommes/clients de ces clubs payent pour voir des femmes danser nues devant eux, alors qu’eux restent habillés et consomment de l’alcool. Je trouve cela intéressant de se projeter sur ces rapports de domination dans un club gay, ça permet de se rendre compte que ces schémas de dominations ne sont pas uniquement calqués sur le rapport homme/femme.

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