Tu t’es lancé quand dans la musique ? 
Lény Bernay (Jardin) : Franchement, j'ai commencé très jeune, je rappais dès le collège avant même d’arriver à Bordeaux pour faire les Beaux-Arts. Je faisais partie d’un collectif, Dispersion, qui organisait des rave parties, je me trimballais dans les fêtes avec une enceinte amplifiée. Ce truc de MC est revenu et c'est comme ça que Jardin a commencé, en faisant ce que j'ai appelé ensuite des “mix and vocals“, des  DJ-sets avec un micro. L'avantage de la scène bordelaise c'est qu'elle est très mélangée, il y a une grosse culture électronique de cave avec des artistes comme Kap Bambino ou Harshlove, et ça m’a beaucoup nourri. 

Se balader avec un speaker, c'était de la performance artistique ?
Non ! Vraiment, c'est l'époque où à Bordeaux, on pouvait se trimballer pendant la nuit, tu voyais des appartement allumés où se déroulaient des teufs, et comme à l'époque, les night shops n'avaient pas d'heure de fermeture, tu montais avec des packs de bière et tu te faisais des nouveaux potes. Je me suis mis à me balader avec une enceinte  comme ça, au moins on était sûrs qu'on allait avoir du son pour danser.  

T'écoutais que tu rap à l'époque ? 
J'avais un spectre super élargi. Mes deux parents avaient beaucoup de vinyles à la maison et sont passés par des expériences musicales où il fallait aller chercher un cri. Du coup, ben j'ai appris à crier.

Jardin, en fait c'est une sorte de cri primal ?
Je ne sais pas ! (Rires) Mais en tout cas, ça part de cette impulsion qui s’est muée en boucles. Après avoir navigué dans cette énergie très punk, j'ai découvert la musique électronique où les paroles sont plutôt simples et j’ai eu envie de redéployer de la complexité dans le texte. Alors comme ma base, c’était le rap, je me suis mis à écrire à nouveau des textes de rap. C'est ce qui s'est passé avec mon dernier album Épée. Déjà, le morceau Épée, c’est vraiment le retour au flow ; et là, avec le dernier EP One World One Shit, je suis complètement dans cette direction. Et ça fait un an et demi que je bosse sur un nouvel album qui va être très rap au niveau du texte.

Tu penses que tu vas bouger en permanence, ou à un moment, tu vas te figer dans un style ?
(Rires) Quand j'étais plus jeune,  l'un des artistes qui m'a le plus impressionné, c'était Herbie Hancock, et toute la gamme de couleurs de ce que peut aborder un artiste dans sa carrière. J'essaie de ne pas avoir trop de complexes avec cette question-là, style ou pas. Au contraire, quand on m'attend à un endroit, il y aura toujours de moi de toute façon. Je suis quelqu'un d'assez entier, donc ce que je produis, je le fais honnêtement et j'ai l'impression qu'il y a un fil conducteur : ma personnalité, mon parcours et mes expériences. Elles se lient, elles sont toujours présentes et elles se répètent dans des formes différentes, même si ça part toujours de la même histoire. Donc non, je ne crois pas que je vais m'arrêter dans un style.
Photo by Hélène Mastrandréas 000080100037 (1)

Se mettre en scène, comme tu le fais, c'est aussi une manière de singulariser ta musique ?
Ça a été très compliqué. J'ai quand même ce luxe, ce privilège, d'être un grand homme mince à la peau claire. Mais contre toute attente, j'ai un rapport au corps un peu compliqué, je ne peux pas dire que je m'aimais beaucoup, et avant Jardin, j'étais dans pas mal de projets collectifs où je ne me mettais pas forcément en avant. Avec Jardin, c'était se mettre d'accord avec soi-même et avec son corps, et ce qu'on peut dire et faire avec. Je l’ai abordé dans mes textes, il y a un rapport à l'intimité un peu de l’ordre de ce que Paul B. Preciado appelle les biopolitiques. Donc voilà, je me mets beaucoup en scène, même si j’ai l'impression qu'on sent qu'il y a encore parfois des filtres et des pudeurs. Je pense important de travailler avec son corps, mais avec méfiance ! car il y a beaucoup de sens à cet endroit-là — et donc, il faut le faire avec sérieux.

La scène, le flow, la gestuelle, c’est une forme d'exutoire pour toi ?
Bien sûr — et d'une manière générale, la musique, c'est l'endroit où je trouve du sens dans un monde qui est parfois insensé. On parlait du cri tout à l'heure. C'est une manière d'avoir un endroit où ça peut sortir et être transformé, parce que la colère, la violence, la joie sont aussi des moteurs pour changer notre réel. C'est un exutoire, mais c'est aussi un transformateur.


Tu évoquais Paul B. Preciado, et ça me fait penser à ces histoires de flux qu’on retrouve dans ta musique, ces éléments en transition qui en deviennent d’autres. 
Quand j'ai lu Testo Junkie, ça a été fulgurant, c’est le récit d’une expérience : Preciado prend de la testostérone pendant, je ne sais plus exactement... un peu moins d'une année, et il raconte son expérience, avec à chaque fois tous les enjeux sociétaux et politiques impliqués. J’ai ce rapport à la musique, à ce mouvement, à la réaction qu’on adopte face à la multitude de sons qu’on reçoit, et surtout ce qu’on en fait. On est sans cesse entraîné dans un flux et dont on fait partie, on est en permanence en train de mélanger et d'être mélangés par les autres et c'est assez beau, quoi !

Pour ce live, que tu vas présenter dans le cadre du Red Bull Music Festival, tu es sur scène avec Wutangu. Pourquoi ?
Au départ, ça va de pair avec ce retour à des boucles rap sur mes dernières productions. Ça fait un peu plus de deux ans que j'ai envie de monter sur scène avec quelqu'un d'autre. Au départ, je pensais à une performeuse pour qu’il y ait justement ce rapport au corps, et que lorsque je suis derrière les machines, cette performeuse puisse incarner mon corps trop contraint par les machines. C'était l'impulsion de départ, puis comme je reviens de manière plus pragmatique au rap, j'ai envie d'incarner plus le texte et donc d'être vraiment front de scène. Et du coup, Wutangu va faire la DJ backeuse, balancer les tracks mais aussi des samples, que j'aime bien utiliser dans les productions et qu'on a étoffés ensemble. J'avais aussi besoin de dialoguer sur Jardin pour pousser le truc un peu plus loin. Mais on a vraiment fabriqué ce live ensemble depuis le début elle et moi. 
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Le rap est encore, même si ça change, chargé de références misogynes, homophobes, transphobes et tutti quanti. Tu penses qu'on peut changer ça ou que ça imprègne la culture hip-hop ?
C'est sûr que dans ce milieu, je suis un outsider —  et même dans la techno d’ailleurs, quand je rajoute des voix sur mes sets, y'en a pas mal qui comprennent pas. Mais c'est aussi ça qui m'a donné envie de déplier du texte ; la track Épée parlait clairement de ça, avec cette punchline de Kaaris que j’utilise à ma sauce : «Tous ces pédés, je leur ouvre le front à l'épée». Je me suis remis à faire du rap parce que je trouve qu’on vit un nouvel âge d’or. Ce qui se passe en ce moment au niveau international, mais aussi particulièrement en France, est super intéressant et puissant. La fulgurance de la carrière de MHD, ce qui est arrivé avec PNL, mais aussi la scène belge (dont font partie Shay, Kobo et Isha par exemple). C'est devenu la nouvelle pop et je suis bien d'accord avec ce que tu soulignes, mais j’ai envie de repolitiser le rap dans tous les sens. On est dans une époque où on a beaucoup de choses à dire, plein de sujets à soulever, c'est cette énergie qui me fait revenir au rap. C'est quand même le style de musique où l'on peut déblatérer le plus de mots à la minute, donc autant s'en servir !

Tu dirais que la musique est quelque part nihiliste ?
Non, pas du tout ! Je pense qu'elle est pleine de rêves et j'ai toujours en tête ce statement : “With no future, everything is possible“. Je suis un Yes future si tu veux !

++ Rendez-vous le 28 septembre à la Maroquinerie pour voir Jardin sur scène dans le cadre de la soirée « Double Jeu » du Red Bull Music Festival 2019. 

Modèles photo  : Jardin & Wutangu // crédit photos :  Hélène Mastrandréas.