Ce fut plus fort que moi. Un post sponsorisé sur Facebook par Les Inrocks, une photo de vieille bourge en tailleur avec une iroquoise, un titre comme une palpation de la prostate sans gants ("Le Punk façon Rive Gauche" !!!), il y avait tout.  Attiré comme une scathophaga furcata (communément appelée "mouche à merde") par Gérard Collomb, je ne pouvais pas ne pas cliquer sur cet article. En découvrant le texte, mon excitation grimpait encore d'un cran : l'expo So Punk au Bon Marché vanterait une "certaine idée du punk (...) twisté par une sophistication toute parisienne", et le papier de se conclure par cette phrase stratosphérique : "En 2019, être punk semblerait être un art de vivre, mais aussi un idéal : on trouvera des pièces upcyclées et une sélection de pièces de seconde main, remettant le combat à l’heure actuelle". Je ne savais pas qui était l'auteur de ce manifeste radical, signant sous le mystérieux nom de plume de "Contenu Partenaire", mais sa prose fougueuse d'EnjoyPhoenix de la critique rock me donnait une envie de me ruer rue de Sèvres pour m'injecter dans les veines ma dose vitale de rebellion direct dans l'avant-bras, façon Sid Vicious.  Capture d’écran 2019-09-18 à 15.16.53

Le jeu des 158.000 erreurs
Arrivé à la lisière du VIIème, le quartier de tous les dangers, fief historique du chasseur de skins Michel Drucker, je sentais l'esprit de révolte qui émanait des lieux. Je dépassais le squat de l'Hôtel Lutetia et me faufilais au milieu de la foule interlope pour accéder aux portes battantes du Bon Marché, aka le CBGB-LVMH. Très vite, je compris la pertinence du projet et son souci du détail historique, en tombant nez-à-nez avec un T-shirt Bruce Springsteen, le fameux "Godfather of Punk", à trente balles. Et ce n'était que le début : bar à thé, jus de fruits tomate-poivron-piment de Cayenne "sans filtre",  Saint-Pierre raffermi au Saumur au menu du resto, barres chocolatées végan garanties sans "bullshit inside", vestes Nirvana faussement déchirées, bracelets ficelles à 355 euros, salon de coiffure qui propose des tresses et une barrette destroy pour 65 deniers... Rien à redire, les organisateurs ont capté toute la philosophie du mouvement : les vrais keupons ne jurent que par les produits dérivés "décalés", le tissu écossais et les sets de tables avec des lettrages fluos. Les Sex Pistols seraient ravis de voir qu'ils sont associés à des carnets représentants la Reine d'Angleterre. Le féminisme des Slits et des Riot Grrrls est même mis à l'honneur grâce à la présence de la Barbie aux cheveux arc-en-ciel à paillettes dans les étals. Une exhaustivité sans faille, je vous dis. 
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Do it pas yourself et développement personnel
Soucieux de rendre hommage au fameux adage du Do It Yourself, des stands où des employés personnalisent pour vous vos Stan Smith ou vos accessoires en cuir de luxe Louise Carmen ont été disposés au rez-de-chaussée. Même les iconiques épingles à nourrice sont devenues des broches dorées "customisées" qui coûtent un rein. Il y a bien un coin où jouer des instruments, mais c'est plus une occasion de refourguer des Gibson qu'autre chose. Au rayon librairie, c'est l'apothéose : des livres de développement personnel en pagaille tels que Méditer, c'est se rebeller, méthode pour cadres sup' qui propose d'accèder à la punk mindfulness grâce au yogaet des cartes Carreer Crisis : Refocus Your Ambitions, pour gérer son anxiété professionnelle et oser démissionner. Un clin d'oeil au Career Opportunities des Clash qui dénonçait le chômage sous Thatcher, sans doute. Apparemment, être punk en 2019, c'est kiffer la précarité, croire en soi, sniffer la start-up nation comme de la Super Glue, être un "jedi" de LinkedIn et se masturber devant des TedX, ou un truc comme ça.

Capture d’écran 2019-09-18 à 15.02.43Appropriation culturelle 
Fils de punk, biberonné aux Clash, Pistols, Buzzcocks et Cramps depuis ma plus tendre enfance, en voyant tout ce barnum, je me sentais comme un Africain au Quai Branly ou un Antillais à un concert de Keen'V : dépossédé et ankylosé par la gêne. J'avais beau savoir que c'était le mouvement perpétuel de l'Histoire, le même qui a fait que le jogging à boutons-pression est devenu "trendy" et que le mot "rave" est devenu synonyme de "fête payante avec de l'alcool trop cher", j'ai eu mal à mon No Future. Même quand il prône le nihilisme, l'anarchie ou la révolution, rien ne paraît pouvoir empêcher un mouvement culturel de terminer en mug sur la table basse des CSP++, à côté des revues d'art. Ah, tiens, d'ailleurs, je vous ai parlé de la présence de la marque de pulls en cachemire trop déglingos From Future dont le slogan est "The Future Is Bright" ? Soupirs...

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Malcolm McLaren avait raison 
En rentrant chez moi la queue entre les jambes,  je me disais que cette baltringue de Malcolm McLaren avait finalement remporté la partie. Le punk n'est plus qu'un produit, un business, une arnaque. Ou peut-être l'avait-il toujours été ? Peut-être que le Bon Marché m'avait donné la plus punk des leçons en chiant directement dans les Creepers des fans du genre, le majeur dressé bien haut ? Le tout en osant appeler "expo" une grande braderie ? Chapeau les mecs. Sans rancune, je vous souhaite une bonne euthanasie...