Il paraît que tu souhaitais faire un album plus cool et romantique. Tu as l’impression de ne pas t’être éclatée assez sur tes précédents disques ? 
Natasha Khan (Bat For Lashes) : Ce qui est sûr, c’est que beaucoup de gens pensent que j’aime surtout les choses obscures, les ambiances un peu glauques. Or, là, le fait de quitter mon label, EMI, et de quitter l’Angleterre pour la Californie m’a permis de me libérer sur certains points. Ce qui a grandement participé à la couleur de Lost Girls. Ces trois dernières années, je me suis remise à la peinture, à la photographie, j’ai beaucoup créé, tout un tas de choses, et je crois que cette volonté de me faire plaisir se ressent dans ce disque.

Ça fait quoi de passer de la grisaille de l’Angleterre au soleil californien ?
Je pense que ça m'a permis de mettre un peu d'espoir et de fantaisie dans ma musique. Je suis heureuse, je suis quelqu'un qui aime rire et danser, mais ma musique a toujours été très sombre, comme si c'était un moyen pour moi de libérer mes pensées obscures. Cela dit, je reste profondément anglaise : j'ai besoin des saisons, de l'humour britannique, du contact avec les gens, ce qui est plus compliqué dans une ville où tout se fait en voiture... J’aime Los Angeles, attention, mais cette ville n’incarne pas un idéal chez moi. C’est juste un endroit parmi tant d'autres où j'ai eu envie de me poser.

En tant qu’artiste, ça ne fait pas un peu cliché d’emménager à Los Angeles pour se « réinventer » ?
Non, parce que j’avais envie de rejoindre un vieil ami à moi qui y vit depuis plusieurs années et parce que j’avais envie de rencontrer une nouvelle communauté d’artistes. Surtout, à la base, mon idée était d’y écrire un film et d’en composer la bande-son. J'avais envie de développer un film influencé par les longs-métrages des années 1980 avec des gamins comme héros. La plupart, finalement, ont été tournés en Californie, alors ça me paraîssait évident de m’y installer. Sauf que ce projet n’a jamais vu le jour, tout était un peu trop flou, donc j’ai préféré avancer sur Lost Girls.

Vu que Lost Girls était censé être un film, j’imagine que tu avais quelques références en tête au moment de travailler dessus, non ?
C’était surtout des films des années 1980, des trucs comme E.T., les Goonies ou même The Lost Boys, qui est une référence assez évidente. Mais il y avait aussi ces films de vampires ou des longs-métrages comme Halloween. J'avais vraiment envie d'explorer l'ambiance de tous ces films réalisés à Los Angeles dans les années 1980.

Du coup, j’imagine que tu avais quelques idées pour la bande-son ?*
Je ne voulais pas que Lost Girls ressemble trop à quelque chose de déjà connu, mais il est évident que le travail de Bowie continue de m’influencer, et que les bandes-son de John Williams restent essentielles pour comprendre la magie des films dont je te parlais. 

Tu disais t’être remise à la peinture et à la photographie. Tu envisages ces pratiques artistiques de la même façon que la musique ?
Oui, je pense qu'il y a quelque chose de similaire. Je vois ma musique comme une succession de collages et d'illustrations, quelque chose qui me permet de capter quelque chose, une ambiance ou des sentiments contraires. De la même façon que j'aime mélanger les couleurs dans une peinture, j'aime mélanger les instruments. D’ailleurs, je pense que ce processus de superposition est ce qui me caractérise le plus. 

Ça veut dire que tu associes chaque chanson à des images ?
En quelque sorte, oui. Et je pense que c'est quelque chose d'inévitable sachant que je me suis réellement mise à la musique lorsque j'étudiais les arts visuels. Je me passionnais pour le lien entre les images en mouvement et leur bande-son... Il faut croire que c’est resté : j’aime m’imaginer des personnages et des paysages lorsque je compose. Après tout, The Bride, mon avant-dernier album, racontait l’histoire d’une femme dont le fiancé se tue en voiture en se rendant à leur mariage.

Le premier titre de Lost Girls s’appelle Kids In The Dark. Comment étais-tu lorsque tu étais une enfant ?
Je voulais être une scénariste, puis peintre, puis pianiste et, enfin, biologiste marin. J’ai toujours ressenti une forte connexion avec la mer et la nature, et je pense que ça m’aurait plu de conserver ce lien avec les animaux, d’explorer le monde et de prôner des valeurs écologiques. Au point de m’être fait tatouer des animaux sur le corps (une chauve-souris au poignet gauche et une plume de paon au poignet droit, ndlr) et de profiter de ma musique pour entretenir cette mythologie animale.

Tu n’as jamais pensé à t’investir davantage dans la cause écologique ?
J'aimerais, sincèrement, mais je suis beaucoup trop affectée par cette situation pour pouvoir agir. Ça m'angoisse tellement que je préfère consacrer mon temps à des choses positives. C’est peut-être incompréhensible, mais ça me paraît essentiel de transformer des drames en quelque chose de plus beau.

Lorsqu’on écoute tes albums, on a l’impression que tu es quelqu’un de très introvertie, très pensive. Tu as toujours été comme ça ?
Non, je ne pense pas. Pour tout dire, mes professeurs pensaient que je deviendrai politicienne tellement j’étais autoritaire étant gamine… Quand j’avais 14 ans, il m’arrivait même de m’échapper de l’école pour jouer du violon toute la journée, ou d’aller en boîte avant de revenir à l’aube chez moi sans que mes parents ne le sachent… J’avais besoin de ce contact humain. Cela dit, c'est vrai que j'ai toujours été assez imaginative et créative. Je me façonnais mon propre monde, je rêvassais, je regardais en boucle des films comme Le Magicien d'Oz ou Mary Poppins, je créais mes propres robes... Je ne m’en rendais pas compte à l’époque, mais je comprends désormais que tous les enfants ne sont pas comme ça.

Et là, maintenant que tu approches la quarantaine, comment tu te sens ?
Tu sais que beaucoup de gens commencent à me poser cette question ?

Ah merde… Et ça t’embête ?
Non, disons simplement que ça m’étonne parce que ça ne m’effraie pas du tout. Bien sûr, ça fait bizarre de se dire que l'on a 40 ans, mais je me sens extrêmement épanouie dans ma musique et dans tout ce que je peux accomplir. Je me dis que la composition me permet de conserver une part d'enfant en moi. D'autant que tous les artistes que j'aime s'améliorent avec le temps. Ce qui fait que j'accepte parfaitement mon âge. Après tout, quarante ans, ce n'est pas si vieux. Je t’invite donc à me poser à nouveau cette question dans vingt ou trente ans ! (Rires)

Justement, tu te vois encore produire de la musique à 70 ans ?
Si ma santé me le permet, je ne peux décemment pas me voir faire autre chose que de la musique. J’aimerais simplement la lier de plus en plus à d’autres projets artistiques.

Le fait d'être indépendante devrait t'aider à mettre en place de tels croisements, non ? 
Je l'espère. J'ai l'impression d'être à ma place désormais, de ne plus avoir cette petite voix dans ma tête qui me dit : "Il faudrait un single", "Il faut que l'album soit plus comme ceci", “Qu’il soit comme cela”, etc. Travailler avec un label peut rendre certains aspects de la création plus difficiles à gérer, donc le fait d'être indépendante et d'avoir désormais mon propre écosystème devrait me libérer sur certains points. C’est sûr.

Tu as l’impression d’avoir déjà été dépendante à la musique ? De t’y être investie de façon déraisonnable, au point d’oublier le reste ?
Ça a probablement été le cas sur mes deux premiers albums. J'étais jeune, je voyais la musique comme une évasion, une catharsis, et il m'a fallu du temps pour comprendre que j'avais besoin de vivre à côté de tout ça, des studios et des concerts. Je vieillissais et j'avais besoin de m'affirmer en tant que femme, assumer mes choix et m’ouvrir autrement au monde extérieur.

++ Le nouvel album de Bat For Lashes, Lost Girls, est disponible ici.