Paroles violentes, lifestyle de voyou et gros billets : le monde du hip-hop suinte la testostérone et la rage de vaincre. Au micro, la street cred est le maître-mot ; alors ça parle de drogue, de la dure vie dans les cités, de conquêtes féminines... mais surtout pas de ses sentiments. À une exception près : l'amour pour sa maman. Là, le thug tatoué tombe le masque, et sur une instru mélancolique, sort ses plus belles rimes à la gloire de celle qui lui a donné la vie, façon poème qu'on nous fait écrire pour la fête des mères en CE2. On se rappelle du titre à succès Avant qu'elle parte de Sexion d'Assaut, où Maître Gims et sa clique de mâles alpha laissent tomber l'ego trip le temps d'un morceau pour se livrer, avec une sincérité touchante, sur les daronnes  : "T'aimerais lui dire ce qu'elle représente pour toi avant qu'elle ne perde la vie / Mais tu n'oses pas, tu n'oses pas, tu n'oses pas lui dire". Qui l'eût cru : sous les pectoraux saillants de notre lascar préféré bat en fait le coeur d'un fils à sa maman. Paradoxal pour un genre musical qu'on dit misogyne ?

Une oasis dans le ghetto
Pour comprendre ce phénomène, il faut remonter à l'âge d'or du rap old school. Nous sommes au milieu des années 80, dans les quartiers chauds afro-américains des États-Unis : c'est là, au milieu de la misère et des gangs, que les premiers rappeurs voient le jour. Au cœur des ghettos du Bronx ou de Compton, leur maman était bien souvent leur seul havre d'amour dans un tourbillon de violence. Cette image d'une femme forte et courageuse, élevant son fils seule dans la tourmente, on la retrouve chez de nombreuses stars du gangsta rap de l'époque : 2pac  (Dear Mama), Snoop Dogg (I Love My Momma), mais aussi en France avec Une femme seule de IAM ou encore Mama Lova d'Oxmo Puccino, qui dédie son morceau à "toutes les mères de scarlas".

Au-delà de l'amour, la mère inspire aussi le respect : dans des quartiers désertés par la police et des foyers abandonnés par les pères, c'est souvent le seul garde-fou, la seule figure d'autorité reconnue dans la street... Une influence que le rappeur Féfé résume ainsi : "Aucun laser mais le regard tue / T'as mal si dans ses yeux tu lis de l'amertume."
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Une villa pour la mama
Si la mère est adulée, le père, lui, en prend plein la tronche : irresponsable, violent, quand il n'est pas carrément absent, le rappeur ne le rate pas (non, ne me parlez pas de Big Flo et Oli). Et quand le jeune freestyler Moha La Squale chante "Maman, t'inquiète pas, j'suis plus fort que papa", on sent pointer le complexe d'Œdipe. 

C'est que, comme le célèbre incestueux grec, le rappeur cherche à assouvir deux fantasmes : tuer le père, en dominant ses rivaux par sa verve et sa street cred, mais aussi épouser sa mère, à sa façon, c'est à dire en la mettant en sécurité financièrement une fois le succès atteint. Dans un monde néo-capitaliste désabusé où l'argent ne suffit plus, on ne frime plus avec sa Lambo ou un harem, mais parce qu'on a mis la mama à l'abri. Des superstars comme Drake ou Tyler the Creator en sont l'exemple : multi-millionnaires grâce à leur musique, ils couvrent aujourd'hui leurs mères de cadeaux et affichent leur bonheur partagé sur les réseaux sociaux. #relationshipgoals #Iloveyoumommy
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Au nom de la Mère 
Avec la popularisation du rap, l'image d'Épinal de la maman héroïque se propage. La daronne devient un symbole, une figure vénérée du hip-hop. De l'Algérino à Diams, on ne jure plus devant Dieu mais sur la tête de sa mère.  

Si on peut parler crûment des femmes en général, la maman, elle, est intouchable. C'est ainsi toute la gent féminine qui est divisée en deux catégories bien distinctes : il y a d'un côté les mères – dévouées, aimantes, sacrées –, et de l'autre les amantes – charnelles, séduisantes, érotiques, et que l'on retrouve en bikini dans des clips hypersexualisés. Cette dualité entre deux figures féminines antagonistes et tout à fait incompatibles, les sexologues lui ont donné un nom : le syndrome de la Madone et la Putain. Une dichotomie bien illustrée par le rappeur Jul, petit prince de l'Autotune qui insulte ses rivaux dans l'éloquent Nique sa mère (celle des autres), avant d'enchaîner sans pression sur une ode à la sienne dans Mama

Hé oui : l'affront ultime, c'est de tailler les mamans. Au point d'en devenir un gimmick, voire un jeu. Sur ce principe apparaissent les "Yo momma", ces concours d'insultes sur les daronnes qui fleurissent chez les rappeurs pour pratiquer leur verve et leurs punchlines : "Ta mère est tellement grosse que quand elle s'achète un manteau de fourrure, elle met toute une espèce en voie de disparition". Mais au fond, insulter les mères des autres reste de bonne guerre. Alors quand Booba nous rappelle dans ses paroles que "niquer des mamans, c'est [sa] lutte", ça fait partie du jeu, motherfuckers

Le vrai blasphème, il a lieu en 2002, quand l'enfant terrible Eminem s'attaque à sa propre mère. Dans Cleanin Out My Closet, il la tacle pendant plus de 5 minutes, la traite de junkie et lui souhaite carrément de brûler en enfer.  Un lavage de linge sale en public qui brise le tabou de la maman sacrée, et lui vaudra d'ailleurs un procès par sa génitrice. Dix ans plus tard, Lomepal osera lui aussi les confessions sur sa mère alcoolique dans le morceau Sur le sol : "T’es-tu déjà dit que la mort de ta mère te ferait du bien ? Moi, oui".

Un tabou brisé ? 
Si ce genre de sacrilèges reste anecdotique dans le hip-hop, un tournant dans l'imagerie daronnesque est pourtant en train de s'opérer dans une autre frange du rap. Issus de classe moyenne ou bourgeoise, ces nouveaux rappeurs qui n'ont pas connu la même enfance que les jeunes Afro-Américains de Harlem n'hésitent pas à se libérer des codes du rap conventionnel. À commencer par désacraliser leur mère — qu'ils ont de toute façon sûrement déjà déçue en choisissant de faire du rap plutôt que HEC. 

C'est le cas d'artistes comme Vald ou Orelsan, qui égratignent le tabou de la maman au détour de titres parodiques comme Bonjour ("Il a niqué la mère de sa mère / Pour enfin niquer sa mère") ou de vrai foutage de gueule comme Défaite de famille ("J'crois qu'papa baiserait maman sur la table si vous trouviez ça marrant"). Et puis parfois ça va plus loin : on retrouve ainsi le rappeur Alkpote, connu pour son style hardcore et vulgaire à base de "pute, pute, pute", aux côtés de Philippe Katerine dans le titre Amour, une ode lubrique aux mamans. Dans ce clip hallucinant (sorti le jour de la fête des mères), les deux hommes, grimés en bébés et entourés de figures maternelles hypersexualisées, s'auto-psychanalysent dans des couplets troublants : "Je vois l'amour partout (pute, pute) Je vois l'amour, jamais sans ma maman". Pas sûr que le complexe d'Œdipe soit tout à fait résolu, finalement…
alkpote-2-1 (1)Que ce soit dans les ego trips macho du hip-hop gansta ou les réflexions torturées du rap plus sensible, la mère reste un thème universel pour les freestyleurs de tout bord. Mais peut-être ces pensées incestueuses sont-elles inhérentes à un milieu presque exclusivement masculin, un univers de fils qui aiment tous, à leur façon, leur maman ? On attend avec impatience que les filles prennent le pouvoir dans le rap game en tout cas. Ça va niquer des pères.