Pourquoi utiliser le mot «pute» et pas «prostituée» ?
Emma Becker :
Prostituer est un verbe passif. On retire encore un peu plus le libre arbitre des femmes. J’aime bien le terme pute parce que les mecs l’ont enfermé dans leur affect de tout ce qui leur fait peur sur les femmes. En allemand, les filles avec qui je bossais utilisaient aussi «pute». Un pute est une loupe sur les conditions masculines et féminines. Une exaspération de ce que les hommes ont voulu faire de nous.

Quelles qualités faut-il pour être une bonne pute ? 
C’est une question de contexte. Pour bien faire son boulot, il faut s’écouter. Son corps. Sa petite voix intérieure qui te dit de faire une pause ou de ne pas dépendre seulement de ce boulot. Sinon, c’est surtout capter ce que le client attend. Comme tous les commerciaux. Sauf que nous, on ne vend pas, on loue. Il faut donc de l’empathie. Il faut également savoir ne pas tout donner pour ne pas se perdre. Au début, j’étais entière avec mes clients. Mais avec six ou sept mecs par jour, c’est impossible. 

Est-ce que faire ce métier en sachant que tu étais là pour observer n'a pas créé une distance salvatrice ? 
C’est vrai, mais quand j’écris Monsieur, j’étais là aussi. C’est vrai, mais en même temps, mon statut d’écrivain ne m’a pas protégée de la quantité de sexe. Il n’y a pas de quête d’objectivité dans le journalisme. D’ailleurs, de mes trois bouquins, c’est celui où je suis le moins complaisante vis-à-vis du sexe. Dans un bordel, je dirais que c’est à 60% du sexe conjugal. Le sexe n’est pas intéressant en soi, c’est ce qu’il y a à côté. 

Ce qui frappe en premier dans ton livre, c’est que les filles n’ont pas l’air misérables. 
C’est aussi ce qui m’a frappé en premier. Ce n’est pas l’image misérabiliste qu’on colle d’habitude. Mais l’image de la pute qui n’a pas le choix est plus rassurante que celle d’une femme qui s’assume. Une pute est plutôt maîtresse d’elle-même et des mecs. En fait, je me suis même marrée comme une bête. Certains jours, on avait des conversations tellement passionnantes que je détestais le client qui se présentait et nous dérangeait. Surtout que j’avais beaucoup de clients. J’étais la Française. Ils ont encore une image des Françaises. Ils n’arrivaient pas à croire qu’il n’y ait plus de bordels en France. La vérité derrière un bordel, c’est que les mecs ont envie de baiser et les femmes ont besoin de gagner de l’argent. C’est de la pudibonderie de ne pas l’accepter. La femme est un produit de luxe. On ne la vend pas sous le manteau. 

Ton livre est déstabilisant pour les hommes parce qu’il nous oblige à faire face à deux réalités qu’on préfère ignorer. 1) Notre sexualité n’est pas très glorieuse, et 2) toutes les femmes font parfois l’amour sans envie. 
Les hommes ont besoin d’éjaculer. Ça vous fait un truc physique. Ce n’est pas un secret que les femmes se forcent un peu de baiser avec leur mec. Et qu’on demande un peu d’argent en échange, ce n’est pas fou. Dans le couple, on le fait aussi. Pour demander un truc ou pour calmer un mec un peu casse-couilles. 

On a une sexualité plus pulsionnelle, et pourtant c’est vous qui avez le seul organe dédié seulement au plaisir. Un bouton magique, presque. 
On est comme vous avec l’orgasme clitoridien. Après, tu ne peux plus y toucher pendant un moment. Mais avec l’orgasme vaginal, on peut y aller encore et encore. Il y a une jalousie de l’homme devant l’appétit dévorant de la femme, de son plaisir et de son désir. Mais j’avoue qu’il y a une énigme. Moi, après quinze ans de sexualité, je suis encore fascinée par l’érection d’un homme. Bon, ma sexualité est plus calme depuis que je suis maman. Forcément. D’ailleurs, payer une femme pour coucher ne me paraît pas fou, je ne trouverais pas dingue non plus de payer les mères au foyer. On fait des journées de dingue. La maternité est un merveilleux esclavage, mais parfois le poids de la charge mentale me donne envie de hurler.
BECKER_Emma_1_3 (2) (1) (1)
Quand on a une vie intellectuelle très nourrie comme la tienne, est-ce que ce n’est pas difficile de dissocier le corps et l’esprit ? 
Tu dois absolument séparer les deux. Mais c’est ce qu’on fait dans la vie courante. Il y a aussi une nécessité de mettre tous les clients dans le même panier. Tu finis par ne plus les voir comme des hommes. Mais j’ai vraiment aimé retrouver le plaisir physique après. C’était encore plus fort. aujourd’hui, mon plaisir m’importe plus. J’ai aussi appris à connaître mon corps. Je me suis goinfrée pendant deux ans. Maintenant, je fais dans le qualitatif. 

La séparation du corps et de l’esprit, c’est le principe du Siècle des Lumières. 
Pour les femmes, c’est vieux comme le monde. Au Moyen Âge, les femmes pensaient à torcher le cul des enfants pendant que les mecs les entreprenaient. Il faut que les femmes l’écrivent et le disent, sinon les mecs ne le découvriront pas d’eux-mêmes. En même temps, on n’est pas les bonbons tout doux qu’on veut nous faire croire. Ils pensent qu’on ne regarde pas les mêmes pornos que les mecs ? Si on ne faisait que des pornos féminins, on se ferait chier. Chez la femme, il y a presque un besoin d’être anéantie. De ne plus penser. Un truc presque de sorcière. De l’ivresse. 

C’est dur de ne plus être une pute ? 
Non. Ce qui est dur à la limite, c’est de ne plus faire autant de fric. Surtout quand t’as un gosse, ce serait mieux que de bosser dans un magasin. Ce sont des horaires plus compatibles avec ceux de la crèche. Mais aujourd’hui, j’ai retrouvé le plaisir. C’est le plus important pour moi. Il y avait un truc un peu éteint en moi, un peu monacal. Vous, vous ne pouvez pas bander sur commande ou rarement, donc vous ne pouvez pas être des putes. C’est aussi pour ça que les hommes rejettent le bordel. Cette liberté de profiter de son corps. Mais je me demande souvent : si l'on faisait des bordels pour femmes, est-ce qu’on y irait ? Ou alors, ce serait vraiment pour réaliser des fantasmes très, très chelous. Je me dis que pour une femme, le premier con dans la rue peut faire l’affaire. Mais je parle du haut de mes 30 ans. À 60 ans, on ne sait pas, peut-être que c’est quelque chose que je pourrais faire. 

Quels conseils donnerais-tu à un homme qui veut aller voir une prostituée ? 
Être un peu relax avec l’idée de faire jouir les femmes. Au bordel comme dans la vie. Savoir qu’on n’est pas là pour tomber amoureuse ou pour être sauvée. Au bordel comme dans la vie là aussi, d’ailleurs. Ce sont des nanas qui bossent, donc comme avec toutes les nanas qui bossent, tu peux être sympa. En fait, c’est comme dans la vie, vraiment ! Le bordel est une caricature de la vie. Et ne jamais faire chier une pute avec la capote. Juste même proposer de faire sans… Putain, ça me met hors de moi ! Comme ces clients qui suivent les putes après leur travail. Tu ne ferais pas ça à ton coiffeur pour un petit coup de brosse entre deux portes, non ? Ça ne m’a pas empêché de lier des relations avec deux ou trois clients, avec qui je suis devenue pote. C’est aussi gênant pour nous, parfois. Quand tu sens un feeling avec un client, que tu te dis que t’aurais pu être pote avec lui en dehors, ben, tu n’as pas forcément envie de porter ce statut de pute. Tu te dis «merde, il va me voir comme une pute maintenant, et juste ça». Après, perso, j’ai appris quelques techniques au bordel, dont je me sers toujours. Comme le lubrifiant pour démarrer, je le conseille. Ou mettre une capote avec la bouche. Tu la pose sur le bout de la bite, tu commences à la dérouler avec la bouche et tu finis avec la main. Le mec ne s’en rend même pas compte. Les clients, ils hallucinaient. «Ah ? On a mis une capote ?» Mais tu croyais quand même pas que tu allais me baiser sans, non ? Franchement, même pour un date Tinder, c’est un bon plan, comme ça le mec ne pose même pas la question !

++ La Maison, d’Emma Becker, éd. Flammarion, 384 p., 21 €

Crédit photos : Pascal Ito.