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Stress et stade anal
Nous partons à l’aube vers les terres de l’Est, mi-excités mi-inquiets de ce que vont nous réserver ces deux jours en milieu sonore inconnu. Notre bien-être déjà fort entamé par un trajet en OuiGo où le concept même de confort a été abandonné dans un poubellator comme un vulgaire emballage de sandwich triangle, nous arrivons à Strasbourg. Nous ne le savons pas encore, mais la fascinante reprise du My Heart Will Go On de Céline en version reggae world qui résonne dans le salon de l'hôtel sera la dernière forme musicale reconnaissable que nous entendrons de tout le week-end. Direction la Chaufferie pour un laboratoire d’écoute dont la description annonçait une expérience bien mystérieuse. On commence par nous prendre quelques constantes vitales (pouls, tension) puis on nous enferme dans une boîte, d’une dizaine de mètre carrés, seuls. Devant nous, une table sur laquelle étaient posés divers objets comme des lentilles corail, des fruits, une balle antistress et une plante. Au même moment, une voix retentit pour nous expliquer que nous sommes filmés et entendus. Nous commençons à être pris d’une légère panique, notre quasi seule connaissance de l’art contemporain étant la pièce «Quatuor chorégraphique pour deux anus et godemichés», on se demande si on ne doit pas s’insérer l’un de ces objets dans le rectum pour l’art. Heureusement il n’en est rien, nous passons un délicieux moment à réaliser des expériences mignonnes en écoutant divers sons pour voir si notre façon d’écouter de la musique peut être impactée lorsque l’on effectue des tâches comme dessiner, chanter, danser… A la sortie notre tension est à nouveau mesurée et elle a d’ailleurs baissé : nous sommes enfin relaxés et totalement disponibles pour tout l’art qui va s’offrir à nous.

Capture d’écran 2019-10-07 à 17.51.02Einstein à la plage (aou cha-cha-cha) 
Arrivés au Palais de la musique et des congrès, on apprend que nos prochaines trois heures et demie vont être consacrées au Einstein on the Beach de Philip Glass. Mais si, le roi du minimalisme répétitif, copain de Eno, Bowie, Mick Jagger ou Aphex Twin, déjà dans vos coeurs sans que vous le sachiez grâce à sa présence dans la B.O du Truman Show. On est donc un peu circonspect de découvrir qu'il a composé en 1975 une comédie musicale zouk sur la théorie de la relativité, tout en saluant l'effort de vulgarisation scientifique. En entrant dans la salle immense, nous comprenons que l'ambiance ne sera pas au punch coco et aux chemises à fleurs. Devant nous, un choeur se met à chanter des suites numériques à l'infini et la gamme de do majeur, pendant que des synthétiseurs obsessionnels déclinent les mêmes accords en boucle. A force d'être exposé à ces algorithmes chaloupés, la réalité commence à se déliter et on se met à voir nos voisins tout en code vert, façon Neo dans Matrix. A notre gauche, une personne du troisième âge frappe frénétiquement sa cuisse jusqu'à la nécrose, comme si on était au Hellfest. C'est à ce moment-là que surgit Suzanne Vega, avec sa voix plus suave que Barry White tout nu dans une baignoire de miel, pour déclamer un texte féministe. Face à sa prestation, deux vérités absolues émergent dans nos consciences : un, l'auteure de Tom's Diner devrait créer sa chaîne d'ASMR sur Youtube et, deux, il est possible de ne pas être ridicule avec un chapeau melon, si et seulement si on est Suzanne Vega. Puis, des instruments à vent chicos (clarinette, saxophone, flûte) et un violon se joignent à la fête, Suzanne revient nous bercer plusieurs fois et une soliste avec des cordes vocales de dauphin nous titille les glandes lacrymales. En fait, c'est une oeuvre qui fonctionne comme un bain de minuit naturiste dans le Finistère Nord : au début, c'est un peu difficile d'y rentrer, on est parfois submergé par quelques grosses vagues mais au final on est content de l'avoir fait parce c'est putain de trop beau quand ça se calme. D'ailleurs, le concert se termine par une standing ovation plus nourrie que dans un meeting du Parti en Corée du Nord. Quand on a appris que la durée originale de l'oeuvre est de cinq heures et que l'opéra aurait pu avoir comme sujet Hitler, on s'est dit que l'aventure aurait pu être autrement plus compliquée. Après cette première ascension réussie sur les pentes ardues de la musique savante, nous décidons de rentrer à l'hôtel pour reposer nos esgourdes. Capture d’écran 2019-10-07 à 17.42.47

Jouer du piano is the new MMA
Le lendemain matin, nous nous glissons sur les chaises pliantes disposées dans la Salle de la Bourse pour découvrir un portrait du compositeur Hugues Dufourt, l'inventeur de la "musique spectrale". On serait bien incapable de vous dire en quoi ça consiste précisément, une musique spectrale, mais on peut déjà vous affirmer que ça n'a rien à voir avec la salsa. Parce que sous ses airs d'opticien, le Hugues Dufourt, il a composé des pièces (c'est comme ça qu'on dit chanson quand on est distingué) foutrement punk, où on dirait que le pianiste est en octogone sans règles avec son instrument. L'interprète, Jean-Pierre Collot, a un toucher surpuissant, il tabasse franchement les touches d'ivoire, pas comme ces gros babtous fragiles de Richard Clayderman et Vincent Delerm. Ça donne un truc hyper-corporel et même transgressif de violenter comme ça un Steinway. Il y a même ce morceau, Erlkönig, où la partition indique que le piano doit sonner "comme une fraise de dentiste", qui nous a fait un détartrage gratuit. Epatant. C'est une relecture brutale de Schubert le romantique, ce qui fait l'effet d'un coup de boule pendant un dîner aux chandelles. En fait, l'oeuvre de Dufourt, fasciné par les enfers, est la bande son parfaite pour assister à l'Apocalypse, en slip dans une chaise en rotin en dégustant un martini. A la fin du concert, on l'ajoute donc à notre playlist Destruction totale de la planète, avant de nous rendre dans un deuxième laboratoire d'écoute dont la promesse est de réussir à nous faire  vivre la musique sans l'usage de nos oreilles. Rechignant à débourser 150 euros pour des Airpods et lassés de devoir démêler nos écouteurs durant une heure chaque jour que Dieu fait, nous trépignons de découvrir des alternatives.

Capture d’écran 2019-10-07 à 17.31.59Bonnes vibrations et capital dentaire
Depuis les gradins du Centre chorégraphique, on observe une jeune femme faire du air clavier avec une dextérité déconcertante, suivie d'un duo proposant une danse étrange où ils se touchent l'un l'autre, nous offrant par la même occasion la plus belle série de gifles depuis Une nuit au Musée, où Ben Stiller se marave avec un singe capucin. L'idée derrière tout ça, c'est qu'on peut suggérer de la musique juste par des gestes. Comme quand vous voyez Nicolas Sarkozy rouler des épaules à la téloche et que vous l'imaginez courir comme Passepartout sur le générique de Fort Boyard, en gros. On se dit que si le mime devient l'avenir des festivals, ça laisserait un peu plus de place à notre imagination et ça nous éviterait de collectionner les acouphènes comme les peines de coeur. Après ces amuse-bouches, le plat principal : nous descendons dans une salle où des tiges de bois sont tendues et reliées à de drôles de claviers avec des lamelles en métal. Après nous être assuré que les morceaux de bois sont bien lavés entre chaque groupes, on ouvre bien grand les mâchoires et, miracle, ça carillonne dans notre boîte crânienne. Mais comment c'est possible, Jamy ? Et bien c'est très simple, les dents et les os transmettent les vibrations à l'oreille interne, qui va les traduire en sons, de la même manière que si ces infos venaient du tympan. On tente également l'expérience en collant notre front au dispositif, nous donnant l'air d'une réunion des dépressifs anonymes. Mais foin de cynisme, c'est une super innovation pour les personnes sourdes et malentendantes. Pour terminer d'ouvrir les portes de notre perception, on se regroupe devant un grand gong qui est en fait un tam-tam, terme qu'on associe trop souvent avec les djembés. Attention aux amalgames, c'est la pente glissante vers le fascisme. Le temps d'un long crescendo, on nous propose de ressentir les vibrations produites et, chose rare, on nous autorise à toucher l'instrument. Certains badauds osent l'expérience totale et plongent leur tête la première. Plus timides, parce que normalement on ne touche jamais une percussion au premier rendez-vous, nous minaudons et passons doucement nos paumes sur l'engin. Surprise, les fréquences nous font (presque) autant de bien que le best-of de Bob Marley. Note pour nos prochaines crises d'angoisse : trouver un tam-tam pour s'y lover comme si demain n'existait pas. Capture d’écran 2019-10-07 à 17.44.09

Double Impact
Dernière étape de notre périple, le théâtre Hautepierre, pour assister au spectacle Doppelgänger. Grands fans de Double Impact avec Jean-Claude Van Damme, on ne pouvait pas rater un concert où des musiciens interagissent avec leurs alter ego. Des geeks assis en tailleur contrôlent des avatars virtuels avec des manettes de Playstation, qui se superposent avec les vrais musiciens, enfermés dans des cages. Passons le volet juridique, parce que, bon, à moins que Hautepierre soit l'équivalent de Guantanamo, pas sûr qu'ils ont le droit de mettre des artistes au gnouf et de les obliger à jouer. C'est fini les zoos humains, les gars, zut, quoi. Conçue comme un hommage à L'Homme orchestre du génial George Méliès, où il se multiplie six fois, l'expérience donne un sacré tournis, même si c'est un peu moins impressionant que les hologrammes de 2Pac et Mélenchon. Et puis comme on dit sur Facebook "sa fé réfléchir", parce que aujourd'hui, on a un peu tous l'ombre de notre nous numériques qui parasite nos existences. C'est donc totalement lavés de tous les oripeaux de la post-modernité, la musique facile et l'orgueil 2.0, que nous rentrons à Paris, le portable éteint et les oreilles aux aguets du moindre bruit. Les couinements de la porte des toilettes du Ouigo ne sont pas si dénués de grâce si on y prête attention. Merci Musica pour avoir remis un peu de biodiversité dans nos canaux auditifs.Capture d’écran 2019-10-07 à 17.45.02

Pour finir de vous convaincre de vous aussi ouvrir vos chakras, on vous propose de découvrir tous les bienfaits d'un festival de musique contemporaine, comparés à vos lieux de débauches habituels.

Ce que vous ne trouverez pas à Musica (et ça fait du bien) :

_Un mec avec un drapeau breton
_Des anglais en train de vomir tout leur soûl
_ Des influenceuses avec des couronnes de fleurs
_ Des types d'écoles de commerce déguisés en licorne
_ Des food trucks aux prix prohibitifs
_ Un monsieur très grand qui vous empêche de voir le concert
_ Une queue indécente pour aller aux toilettes
_ L'intérieur desdits toilettes qui ressemble à une scène de crime
_ Shaka Ponk

A vous les studios.