ggallinGG Allin
Pour commencer, on va prendre un spécimen pas piqué des hannetons, comme dirait pépé. Un chouchou de votre humble serviteur qui possède un lien très étroit avec Joker. Ou plutôt son réalisateur, Todd Phillips. Car c’est grâce à lui que beaucoup ont pu découvrir l’abomination qu’était GG Allin avec son premier documentaire Hated : GG Allin And The Murder Junkiessorti en 1994. «Il n’y pas de séparation entre Jésus-Christ, Dieu et le Diable parce que je les suis tous», disait-il dans son manifeste torché en prison. Icône de la scène hardcore underground des années 90, GG Allin se fait connaître plus pour ses performances scéniques chaotiques que sa musique en elle-même. Celui qui se décrivait comme «le dernier vrai rockeur» défonçait chaque salle qui avait le malheur de l’accueillir, se lacérait sur scène, cognait son public, lui-même jusqu’au sang et chiait partout à coups de laxatifs. Héroïne, cocaïne, alcool, GG cumulait tous les vices, souhaitant aussi légaliser le viol et le meurtre (tant qu’à faire). Mais ce n’est pas les plaintes ou ses incarcérations à répétition qui eurent raison de lui mais son propre chaos. Son décès en juin 1993 : une overdose dans une after en appart' que personne ne remarqua après une performance épique à Manhattan. Nul doute que Todd Phillips a toujours été fasciné par les parias anticonformistes durant toute sa filmo'. «Grains de sable dans la mécanique», Alan Garner de Very Bad Trip voire tout le cast d’Old School en sont des exemples criants. Nihiliste et bouffon, Joker semble néanmoins l’électron libre le plus proche de GG Allin avec sa folie meurtrière et sa quête anarchiste.
johnjohn
John Wayne Gacy
Définir John Wayne Gacy comme un fripon serait un euphémisme. Encore aujourd’hui, il demeure l’une des ordures les plus célèbres des États-Unis, exerçant une fascination morbide jusqu’à nos jours. Ce serial killer au
body count terrifiant (33 victimes) continue d’inspirer Pennywise et mille autres croquemitaines plus de vingt ans après son injection létale. GG Allin lui écrivait des lettres et lui a même rendu visite en prison : Gacy a aussi tiré le portrait du punk psychopathe. Ah les parloirs, c’était quand même plus mignon que Grindr ! Ce qui démarque cette belle personne de tous les autres bouchers de son espèce, c’est son alter ego de Pogo le clown et ses «talents» de peintre. Si ses photos costumé ne vous donnent pas la nausée, alors ses tableaux, vendus un prix d’or chez les collectionneurs malsains, vous traumatiseront pépère. Cette figure démoniaque du clown tueur a bien infusé la culture populaire et Joker n’y échappe pas. Sans preuve avancée, le maquillage de Joaquin Phoenix (yeux bleus triangulaires, grande bouche rouge) possède des similitudes troublantes avec celui de John Wayne Gacy. De quoi alimenter un peu plus les théories sur la portée politique du film et sa supposée métaphore des tueries de masse aux U.S.rupertRupert Pupkin
Ça reste l’inspi la plus évidente. Lorsque Martin Scorsese sort The King of comedy en 1983, il a déjà tout connu : la gloire avec Taxi Driver, les affres de l’échec et de la drogue avec New York, New York et la résurrection avec Raging Bull. Qu’est-ce qui peut succéder à un chef-d’œuvre total ? Juste un long-métrage bâtard et un bide de plus au box office. Méconnu mais essentiel, The King of comedy n’a cessé de voir son culte grandir au fur et à mesure des années. Avec un pitch pré-réseaux sociaux, le film posait les bases de ce qui sera défini plus tard comme les stalkers, voire les fanbases toxiques. Doublon de Travis Bickle, Rupert Pupkin, interprété par Robert De Niro, n’a pas besoin de maquillage pour foutre les jetons. En témoigne son épilogue onirique glaçant. Précurseur, Scorsese raconte le parcours tragi-comique d’un comédien obsédé par Jerry Langford (Jerry Lewis), star d’un talk-show. Persuadé qu’ils ont une connexion et qu’il deviendra une vedette du stand-up, Pupkin fera tout pour intégrer l’émission, quitte à dépasser les limites de la loi et du fantasme. Ça ne vous rappelle rien ? Joker narre la descente aux enfers d’un comédien raté, Arthur Fleck, au chevet de sa mère malade. Si son quotidien est déjà assez triste, tout s’accélère lorsque Murray Franklin, un animateur télé, l’humilie devant tout Gotham City. Pour résumer, voilà comment naît le Joker. Et qui joue le présentateur du programme ? Bobby De Niro himself ! De là à dire que l’histoire se répète, il n’y a qu’un pas…
denzel (1)Denzel Curry
On quitte les monstres pour revenir aux artistes plus accessibles. Avec ses dreads et son énergie, Young Raven Miyagi détonnait de la scène «Soundcloud rap» en 2012. Très vite repéré par Odd Future, le jeune rappeur ne chôme pas et s’assoit maintenant, à juste 24 ans, sur une discographie imposante, bardée de quatre albums et trois mixtapes adulées par la critique. Ce qui le rapproche de cette nouvelle génération de sales gosses buveurs de lean, c’est sa capacité à mixer les ambiances, aussi à l’aise sur du Rage Against the Machine que de la trap bête et méchante. Ce qui le différencie du mumble rap est l’hyperconscience de ses textes sur sa condition d’Afro-Américain. Mais aussi sur son pays, Trump, ses proches morts et les drogues à l’ère de Snapchat et Instagram. Cette réflexion, Denzel la polit et la perfectionne sur Ta13oo, son album-concept. Œuvre-somme sortie presque à la suite du meurtre de son ami XXXTentacion, l’artiste construit une épopée en trois actes (Blanc, Gris, Noir), y traversant les cercles de l’Enfer avec une lucidité bouleversante. Un clip résume bien toute la profession de foi du projet : Clout Cobain, diffusé en juillet 2018, soit deux mois avant le premier clap du Joker à New York. Grillz aux dents, grimé en clown, Denzel Curry s’exhibe sous un chapiteau rempli d’influenceurs, de dealers et d’un Monsieur Loyal esclavagiste. Pas besoin des paroles pour comprendre l’image : la société est un cirque qui exploite le rappeur jusqu’à son dernier souffle. Un monde qui fait de nous une blague, où nous sommes tous notre propre clown : une idée qui aurait fait rire Arthur Fleck.andykaufman-mentalhospitalAndy Kaufman
Le comédien Andy Kaufman serait mort le 16 mai 1984 d’un cancer des poumons. Bien qu’il ne soit pas fumeur. Bien qu’il soit végétarien. Bien qu’il ne boive pas. Alors pourquoi utiliser le conditionnel ? Ben parce qu’il avait pris l’habitude, de son vivant, de se foutre de la gueule du monde. Grosse inspiration de Kanye West, Andy Kaufman s’amusait mais n’aimait pas qu’on le définisse comme un humoriste. Son passage lunaire au SNL, son imitation d’Elvis Presley (reconnue par le King lui-même comme la meilleure), son troll du catch féminin, tant d’évènements qui l’ont rendu insaisissable, inaccessible. Au point de rendre fou Jim Carrey lorsqu’il l’interprétait dans le fantastique biopic Man on the Moon de Milos Forman. Question fripon, on peut difficilement faire mieux. Kaufman interrogeait la place du clown dans la société et changeait en une fraction de seconde la place du dupeur et du dupé entre le showman et le spectateur. On ne savait pas à quel moment la performance commençait et se terminait, à quel moment le vrai Andy nous parlait, à quel moment il fallait rire ou pleurer. Mené par un désespoir profond, il ne se prenait pas au sérieux et forçait la société à le suivre dans sa folie. Embrasser le surréalisme et le danger de l’inconnu, un chaos que Mr. J. soutiendrait sans problème. Même si Andy Kaufman n’a pas connu l’ère d’Internet, les Eric André et autres Zack Fox doivent beaucoup à ce prêtre magique de l’absurde. Et quel bordel ç'aurait été si Tony Clifton avait eu accès à Twitter.
raspoutine
Raspoutine
Lorsque tu fais tomber une monarchie, on peut dire que tu es un sacré chenapan. Homme de toutes les légendes, Grigori Raspoutine a connu mille vies lorsqu’il devient célèbre dans la Russie tsariste du début du XXème siècle. Mais c’est en tant que guérisseur que le mystique gagnera une aura légendaire sur plusieurs décennies. Notamment auprès d’Alexis Romanov, fils du tsar Nicolas II atteint d’hémophilie. Une ascension fulgurante pour un simple moujik. En effet, Raspoutine vient d’une famille fermière sibérienne modeste. Son éducation, il l’a construite durant son pèlerinage dans la secte des khlysts. Leur philosophie ? «Pour se rapprocher de Dieu, il faut beaucoup pécher.» Un programme que Raspoutine va mettre en pratique jusqu’aux plus hautes instances de l’aristocratie, y dévergondant les duchesses et courtisanes, habité par un appétit sexuel débordant. Outre ses «miracles», le mage noir apporte la débauche et la décadence au sein de la cour, perturbant l’ordre établi. Mais là où le starets en devient presque terrifiant, c’est dans ses prédictions d’une exactitude perturbante. «Si je suis tué par des hommes ordinaires, stipulait-il dans son testament, toi, tsar Nicolas, tu vivras. Tu resteras sur le trône et tes enfants vivront. Si je suis tué par des seigneurs, des aristocrates, mon sang coulera sur toute la Russie, et ils devront quitter le pays qui basculera et sera vaincu.» Deux mois après son assassinat / massacre, la Russie tombe dans une révolution sanglante en 1917. Comme le Joker, Raspoutine était un homme du peuple, hissé aux plus hautes sphères par son charisme et appelé à détruire les institutions. Il ne crée pas le chaos ; il l’appelle.
hommequirit
Gwynplaine
Un jour, il faudra calmer Victor Hugo. Ça suffit d’influencer comme ça la pop culture ! Qu’il prenne une pause depuis la tombe, merde ! Saviez-vous que le Joker s’inspire en premier lieu du gros Victor ? Enfin, de l’adaptation ciné sortie en 1928 de son roman,
L’homme qui rit. Plus particulièrement du design de son héros pathétique, Gwynplaine, qui nourrit Bob Kane, Jerry Robinson et Bill Finger pour la première apparition du méchant dans le comics Batman #1 en 1940. L’intrigue : le roi Jacques II condamne Lord Clancharlie à mort et le fils de ce dernier, Gwynplaine, est défiguré à vie d’un grand sourire tranché dans le visage « pour se moquer à jamais de la bêtise de son père ». Un point de départ sympa qui monte encore dans le mélo lorsque l’enfant est recueilli par des forains et qu’ils sauvent une jeune fille aveugle, Dea, dont Gwynplaine va tomber amoureux. Ce n’est qu’au moment où la cour du roi s’apercevra que Gwynplaine est toujours en vie que le destin s’emballera. Pour le meilleur et surtout pour le pire. Durant la promo de Joker, Todd Phillips a avoué avoir revu le film de Paul Leni pour réinventer le personnage avec son scénariste. Ajoutons à cela que Conrad Veidt, l’interprète de Gwynplaine, est aussi l’acteur principal du Cabinet du Docteur Caligari (chef-d’œuvre du muet et base du cinéma d’horreur sur un homme fou piégé dans une illusion) et l'on se rend compte que le Joker descend des origines les plus nobles du 7ème Art. Pas étonnant que son rire résonne encore en 2019 et continuera bien après nous.