Avant d'entrer dans le vif du sujet, disons que le Joker de Phillips est symptomatique de notre époque : accumulation de références, en particulier scorsesiennes (Taxi Driver, La Valse des Pantins... De Niro a même été convoqué pour l'occasion, le mimétisme allant jusqu'à des flashs d'ultraviolence inédits dans l'adaptation de comics au ciné) mais aussi échos de la série des Justicier Dans La Ville et de V For Vendetta (version Wachowski, pas Alan Moore), Moore, Frank Miller et Steve Englehart étant toutefois - et comme d'hab' - allègrement pompés. Ce reboutiquage, symptomatique de la vision panoramique engendrée par le net, souffre sans surprise de manque de profondeur. Ainsi, le pseudo-côté subversif du film un peu risible qui choquera seulement les plus conservateurs des lecteurs du Figaro et fera ricaner le plus épais clerc de Wall Street. Il n'empêche, le film de Phillips est malgré tout emballant. À une époque où la «pop culture» est devenu un argument marketing, où France Inter consacre au sujet des nuits animées par le gentil ignare Antoine De Caunes, lequel n'a pas peur d'affirmer que «les superhéros étaient des personnages de fanzines pour les mômes américains dans les années 40 et 50» (interview dans Ozap, le 19 septembre) alors qu'ils sont nés dans des revues professionnelles dans les années 30, il est enthousiasmant que le Joker défraie toujours la chronique, que le film récolte le prix ultime à Venise et déclenche une petite polémique à cause de sa violence, le plus important étant certainement qu'un grand acteur se soit emparé de ce personnage archétypique pour livrer une performance littéralement magnétique.

JOKER 2Un épisode célèbre du golden age de Batman paru en pleine Seconde Guerre mondiale (Detective Comics n°69, 1942)

Le Joker est apparu au printemps 1940 dans le premier numéro du comic book Batman, titre créé pour surfer sur le succès du personnage qui avait été lancé un an plus tôt dans Detective Comics. Imaginé seulement deux ans après Superman, le premier superhéros à avoir vu le jour, le Joker a donc accompagné le genre tout au long de son histoire mouvementée, sauf pendant ses deux premières années. Il en aura donc partagé toutes les vicissitudes et en est l'un des miroirs les plus fascinants de leur évolution : débuts triomphaux et souvent naïfs, où les comics sont encore imprégnés de leurs ancêtres pulps ; coup d'arrêt au milieu des années 50 (la crise du secteur consécutive à la sortie du livre Seduction Of The Innocent du Dr. Wertham, 1954, qui bannit les thèmes adultes des comics) ; revival dans les années 60 initié par Stan Lee et Jack Kirby (ringardisé par le modernisme de Marvel, DC, l'éditeur de Batman réagit à la fin des sixties), et appropriation de thèmes adultes pendant la période punk – new wave (fin des années 70 – début 80) en particulier grâce à Frank Miller et Alan Moore mais pas seulement. Transfert ensuite dans un autre monde, celui d'Hollywood qui mise massivement sur les superhéros et les images de synthèse à partir des années 2000, la guerre Marvel / DC figurant le front le plus brûlant de la lutte sans merci à laquelle se livre Disney (propriétaire de Marvel) et Warner (DC) pour dominer l'entertainment mondial.

JOKER 5À la fin des années 70, Steve Englehart (scénario) et Marshall Rogers (dessins) transforment le Joker en véritable psychopathe. Une vision du personnage qui est toujours d'actualité (Detective Comics n°476, 1978).

Et le Joker dans tout ça ? Ses origines sont troubles. Bob Kane, le créateur officiel de Batman, mais aussi le scénariste Bill Finger et le dessinateur Jerry Robinson revendiquent sa paternité. Kane, apparemment une belle tête de lard (Jim Steranko, l'un des plus grands dessinateurs de Marvel dans les années 60 avait failli lui mettre une tête à cause, justement, d'une embrouille sur ce genre d'histoires) avait la réputation de s'approprier le boulot de ses collaborateurs. Vrai ou faux, ce que l'on sait c'est qu'à la recherche d'un adversaire digne de ce nom pour Batman, les trois larrons imaginèrent, ensemble ou pas, le Joker. Visuellement inspiré (c'est criant) par le personnage incarné par le fabuleux Conrad Veidt dans le film post-expressionniste L'Homme Qui Rit (1928), le Joker est le dernier avatar de la longue tradition des vils et rusés méchants du type trickster, héritier des goupils, fous, fourbes et autres jokers des légendes et jeux immémoriaux. Comme bon nombre de personnages importants de la grande saga des comics, les origines du perso évoluent avec le temps et les auteurs.

JOKER 10Le seul Batman réalisé par le surestimé Christopher Nolan qui tient vraiment la route est sans aucun doute The Dark Knight. Comme les autres, il pille allègrement Miller et Moore, mais il est transcendé par la vision hallucinée du Joker de feu Heath Ledger (2008).

En ce qui nous concerne, nous resterons sur l'essentiel : coursé par Batman, le criminel Red Hood tombe dans une cuve de produits chimiques. Le résultat est ravageur : l'apparence physique du truand est transformée, il devient fou : le Joker est né. Avec le temps, le curseur du personnage évolue. Violent comme les gangsters des années 30/40 à ses débuts, il se métamorphose en bouffon au milieu des fifties, édulcoration des comics post-Wertham oblige, puis, à la faveur des sixties et seventies, bascule dans la folie et la cruauté comme jamais. Il devient l'un des patients les plus célèbres de l'asile d'Arkham, lieu géométrique de la terreur où les pires criminels de l'univers DC sont enfermés, une splendide idée de Dennis O'Neil qui connecte l'univers de Batman avec celui de Lovecraft. Comme Moriarty et Sherlock Holmes, le Joker est donc le reflet négatif d'un autre grand psychopathe, Batman. Une ambivalence illustrée de manière grandiose par une scène aussi inattendue qu'exaltante dans le film de Todd Phillips. Pendant cette fameuse scène, pendant cette poignée de minutes grandioses, Hollywood se hisse au niveau des meilleurs comics. Enfin.