Tu viens d'où ?
Rouge Mary : De Beauvais en Picardie, de parents algériens venus en France juste avant l'indépendance. Mon père est du sud, côté Sahara, et ma mère du nord, côté Constantine. Ils s’aimaient comme des fous, mais on le leur interdisait car les gens du sud ont la réputation d’être des sauvages et les femmes du nord des filles faciles. Du coup, ils ont dit «Allez tous vous faire foutre», et ils sont venus en France faire leur vie plutôt rock 'n' roll et totalement laïque alors que mon père était prof dans une école coranique (dans le Sahara à l’époque, pour les hommes, c’était soit ça, soit l’armée). Et ils ont engendré une famille très nombreuse de dix enfants. On est neuf garçons et une fille. Enfant, je ne savais pas si j’étais une fille ou un garçon. Quand je posais la question à ma mère, elle me répondait: « Tu es un garçon, mais tu es beau comme une fille. » J'ai grandi avec une liberté totale concernant l'identité.

À quel moment t'es-tu rendu compte du pouvoir de ta voix ?
Accidentellement. Ma mère adore les films de Bollywood, et enfant, je chantais ce que les femmes chantaient, mais je me cachais - et un jour, ma mère m’a surprise. Je suis devenue toute rouge, elle m'a dit «C'est magnifique, t'as une belle voix».  J'avais sept ans et une voix de fille, pas cette voix de baryton d’aujourd’hui. Mais mon père n’était pas du même avis ; un jour, il m’a chopé : «Ça suffit. Je ne veux pas que tu chantes comme une fille». J’avais 10 ans, il a déboulé dans ma chambre, il a déchiré tous mes posters d’Eurythmics et Cindy Lauper et m’a cassé la gueule comme un bonhomme : «Je ne veux plus jamais t’entendre chanter». Ça m’a bloquée. C’est à 14 ans, quand mes parents ont divorcé, que je me suis remise à chanter, mais entretemps j’avais mué, j’avais un larynx de 2 kilomètres et la voix de Marge Simpson ! Ça m'a permis de jongler avec ma féminité. Je me disais : je suis viril dans mon chant mais je peux rester féminin dans mon allure. Puis je suis arrivée à Paris, je traînais dans des boîtes comme le Scorpion ou le Scaramouche, remplies de travestis et de trans dont je me sentais plus proche que des gays qui me faisaient comprendre que j'étais trop efféminée. Les trans me disaient de prendre des hormones, «Tu peux pas rester comme ça, t'es un mec qui ressemble à une meuf, t'es un pédé en jean», comme elles disaient à l'époque. J’ai commencé à voir des psys qui, très vite, m'ont fait une ordonnance d'Androcur. Mais j'ai eu peur. Et puis un psychanalyste m’a demandé : «Est-ce que tu veux être une femme ?» J'ai répondu oui, depuis toujours. Il a ajouté : «Est-ce tu ne veux plus être un homme ?» Et j'ai répondu non. Il m'a expliqué qu’il était possible d'être un garçon et de se sentir féminin, d’être fluide dans son genre sans se catégoriser de manière binaire. Du coup, j'ai déchiré l'ordonnance et commencé à m'envisager comme dans un cocon étrange où les trans m’accusaient de ne pas être finie et où les gays me trouvaient trop féminin. J'ai continué comme ça mon petit bonhomme de chemin, enfin mon petit madame de chemin !

Du coup, tu te définis comme trigenre ?
Oui, parce que parfois je suis très féminin(e), d’autres fois très masculin(e) et souvent entre les deux ! C'est pour ça que sur la pochette de mon EP, je ne suis entourée que d’hommes trans. C'est une manière douce et élégante de dire qu'il y a aussi ça dans le genre.

Tu as travaillé avec Hercules & Love Affair pendant six ans. Vous vous êtes rencontrés comment ?
Un jour, Kiddy Smile, l'un de mes meilleurs amis, qui faisait une prestation pour la Flash Cocotte, me demande de chanter une chanson avec lui, même si je ne suis pas très fan de musique électronique. On arrive dans les loges et je vois un rouquin avec une jupe craquée, un peu angoissé car il allait monter sur scène. Pour le rassurer, et aussi qu’il nous file du champagne, je lui demande : «Tu veux que je prie pour toi ?» C’est l'une des choses que je fais toujours  avant de monter sur scène. Je prie, je chante, je lui pique sa bouteille de champagne et il me dit «Ne pars pas d’ici sans me filer ton numéro». Ensuite, il a dû m’appeler tous les jours en me disant «Il faut que tu intègres le groupe», et je lui répondais «Non, je n’aime pas ta musique». Un jour, à Paris, je lui ai fait écouter de la musique pour qu’il comprenne le genre de sonorités que j’aimais et lui m'a fait écouter une démo qu'il avait faite avec Krystle Warren, très blues et soul, comme j’aimais. Il m'a répondu «Viens dans le groupe m'apporter cette vibe, tu as carte blanche aussi bien sur tes costume, que sur les chansons que tu veux interpréter». Je venais de la comédie française, où je chantais dans Un Tramway nommé désir, donc j’ai saisi cette opportunité.

Tu as fait le Français ?
Oui, je chantais du blues dans l’adaptation d’un Tramway nommé désir, mais artistiquement, il y a quelque chose de très carré : tu gardes le même brushing, le même maquillage pendant un an. Mais c’était top d’être en costume Cab Calloway avec des talons aiguilles, j’ai vu des vieilles dames habituées du Français à deux doigts de la syncope, et puis ça m’a permis de voir Eric Ruf nu, car il était à poil sur scène !
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Tu aimes beaucoup la musique soul
C'est la musique qui m'a le plus inspirée. Au début, j’étais fan de Stéphanie de Monaco car c’était une fille qui ressemblait à un garçon. Et l'un de mes frères m’a dit «C’est pas possible, tu vas arrêter Stéphanie et écouter de vrais chanteurs, Janis Joplin, Joe Cocker, Aretha». Ce qui m’a permis de comprendre que pour chanter vraiment, il fallait transpirer et non pas minauder.

Tu as développé comment cette voix très soul ?
Enfant, mes parents me racontaient le coran comme on narre des contes et je leur demandais souvent : «Mais c’est qui Dieu, pourquoi on ne le voit pas ?» Je leur ai demandé ce qu’il y avait avant, et ils m’ont répondu que c’était le christianisme ; mais comme ils ne pouvaient pas bien me l’expliquer, ils m’ont inscrit au catéchisme et j'ai adoré l'histoire de Jésus et de Dieu. Quand j'ai commencé, je me suis dit «Mais merde, qu'est ce que je vais chanter ?» J’avais 18 ans, et dans Nova Magazine, j’avais lu un article sur le gospel à Paris. Je les ai appelés pour leur demander où je pouvais trouver une école de gospel et ils m’ont renvoyée vers l’Armée du Salut, où un pasteur chantait en kikongo. Je suis allée le voir, toute penaude, il m’a écoutée et m’a dit : «Tu chantes avec ton corps, mais pour le gospel, il faut chanter avec le cœur». Et très vite, il a accepté de me coacher.

T’as appris toute seule, en fait ?
Mes parents n’avaient pas les moyens de me donner des cours de musique ou de chant, et quand j’ai quitté Beauvais pour Paris, je me suis retrouvée coiffeuse chez un juif marocain qui avait trois boutiques, un salon de coiffure, une d’esthétique et une autre de vêtements. Comme il me faisait travailler dans les trois, j’ai appris la coiffure, le make-up et la vente. En même temps, je chantais à l’Armée du Salut : j’allais dans les églises congolaises vers Marcadet-Poissonniers animer des messes, et la nuit, j’étais au Scaramouche. Un jour, je me suis pointée avec des couettes et des talons hauts. J’ai lancé un bonjour et ils ont tout de suite compris, à la tonalité de ma voix, ce qu’il y avait dans mon slip. Je me suis pas décontenancée : j’ai dit que j’étais amoureuse d’un homme, que cet homme s’appelait Jésus et qu’il avait sauvé ma vie. Et tout s’est bien passé.


Pourquoi avoir quitté Hercules pour une carrière solo ? 
C'est pas trop que je désirais être seule - j'adore faire partie d'un ensemble, et d’ailleurs, sur mon projet solo, j’invite sur les lives un DJ et claviériste qui s’appelle Vikken ainsi que des chanteuses que j’ai connues pendant ma période gospel. Non, c'est plutôt qu'avec Hercules, ça a commencé à clasher quand Andy m'a dit, «S'il te plaît, quand le concert est fini, quitte la scène très vite parce qu’autrement, les gens crient Rouge Mary, Rouge…» Effectivement, j’attirais les regards, il y avait beaucoup de flamboyance dans mon jeu de scène, je changeais beaucoup de costumes et j’étais sur le devant de la scène quand Andy était au fond derrière ses machines. Je sentais bien qu'il avait un problème d'ego, et lors d’une tournée à Buenos Aires, on s’est pris la tête. Je lui ai dit : «Ton problème d'ego, il peut détruire ton groupe comme il peut le propulser, c’est à toi de savoir ce que tu veux». Juste après Buenos Aires, fin 2017, il y avait deux autres concerts de prévus à Moscou et Milan et, histoire qu’on reste en bons termes, j’ai refusé de les faire. J’avais aussi envie de proposer autre chose, de parler à plus de gens et surtout de m’exprimer en tant que trans-identitaire et pas juste comme une sorte de créature disco. Parce que ce n’est pas ce que je suis.

Le clubbing, ce n’est pas l’essentiel de ton univers ? 
Oh non ! J’aimais le clubbing des années 90 ; ensuite, j'ai eu une grosse coupure parce que je trouvais qu'on s'amusait beaucoup moins à Paris. Je regrette les années où j’arrivais en club et à côté de moi, il y avait une butch avec un perfecto en cuir, des hétéros, des trans, des gays, des vieux, des jeunes... la réalité du monde, en fait. Et à partir de la fin des nineties, j’ai senti la différence : les gays étaient avec les gays, les meufs avec les meufs, les trans avec les trans, et ça devenait boring. Alors je me suis mise à chanter dans les églises où je trouvais non seulement mon bonheur mais aussi une grande diversité de personnages.
6075 copie (1)En tout cas aujourd'hui, dans la nuit parisienne, il y a plein de bandes ; mais on a l’impression que tu fais attention de ne pas te fixer dans une seule d'entre elles. 

Je ne veux pas - du moins, j'essaie. Mais ce sont mes frères et soeurs, je les adore, j’ai envie de les voir et de faire la fête avec eux. La soirée où je retrouve le plus ce que j’aime dans le clubbing, c’est la Discoquette, avec des drags un peu trash, des gays, des hétéros, des vieux, des jeunes... J’aime cette diversité : c’est le contraire de ces soirées homos où si tu n’es pas un mec avec une petite barbe taillée et un petit cul moulé, tu n’existes pas, et quand tu arrives avec les cheveux longs et un sac à main, tu te prends des remarques comme quoi t’es trop efféminée. Tu sais, c’est dur à croire, mais je crois que j’ai plus souffert d’efféminophobie de la part des gays que d’homophobie !

++ Son premier EP, Remedy, est disponible ici
++ Rouge Mary sera au Point Ephémère pour un concert en soutien à l'association ARDHIS, qui lutte pour le droit des exilés LGBT, le 26 octobre. Plus d'infos ici.