Le Docteur T. est un homme comblé. Il a deux filles magnifiques, une femme aimante et un métier dont tout homme peut rêver : gynécologue. Quoi de mieux qu’une flopée de bourgeoises en fourrure qui se crêpent le chignon dans votre salle d’attente pour avoir l’honneur de vous ouvrir leurs jambes ? Mais le Docteur T. n’est pas du genre à profiter bassement de la situation. C’est un gentleman qui préfère aller chasser avec ses copains, faire du golf, ou les deux en même temps - véridique, ils appellent ça le golf-trap. Alors que toutes les femmes de Dallas en veulent à son spéculum, sa femme à lui est complètement zinzin. Au centre commercial, elle se déshabille et patauge dans une fontaine devant des ménagères outrées. Le Docteur T. la fait interner illico. Apparemment, c’est la marche à suivre quand votre femme ne veut plus faire de shopping.  Et voilà que le Docteur T. tombe amoureux d’une prof de golf. Et voilà qu’il apprend que sa fille est lesbienne. Et voilà que c’est à nouveau l’émeute dans sa salle d’attente. Mais ça, c’est le pain quotidien quand on travaille avec le sexe faible. 
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Il y a clairement deux mondes à Dallas. Le monde des hommes : calmes, doux, rationnels, pragmatiques. Quand ils ne jouent pas au golf, ils veillent sur la cité. Et le monde des femmes : hystériques, angoissées, caractérielles. Elles ne pensent qu’au mariage, au shopping et au bon vieux Docteur T., évidemment. Richard Gere est une sorte d’intermédiaire impartial, qui veille sur son cheptel de patientes avec un flegme très texan. 
docteurTVoici quelques rôles féminins, tous d’une subtilité rare comme vous pourrez le constater : la mère de famille alcoolique en instance de divorce, la pom-pom girl lesbienne, la diva hypocondriaque, la sexagénaire tout juste ménopausée, l’octogénaire sur le retour... Comme le Docteur T. aime à le rappeler, les femmes ont toutes quelque chose de spécial.
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Il y a heureusement des rôles un peu plus ambivalents, comme Carolyn, la secrétaire. Une femme à la poigne de fer qui s’occupe des affaires quand le chef est à la chasse. Bon, elle finit tout de même par se mettre en nuisette dans son bureau pour le séduire. On peut être une power woman, on n’en reste pas moins une woman.
docteurT3Et puis il y a Bree, la farouche prof de golf dont le Docteur T. s’entiche : elle porte des pantalons et elle conduit elle-même sa voiturette de golf devant les yeux éberlués du praticien. Peut-être que les femmes saoudiennes auraient dû y aller par étapes et revendiquer d’abord le droit de conduire des voiturettes de golf. Bree, c’est un peu la caution féministe du film : elle est indépendante, elle travaille, elle boit du vin dans son appartement dont elle paye elle-même le loyer... et vous saviez qu’elle savait conduire ?! Bref, à la fin, le Docteur T. apprend qu’elle a un autre mec et il pique une crise. Être une femme libérée, tu sais, c’est pas si facile.
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On saluera donc les tentatives des scénaristes pour développer des personnages féminins dépassant leur anatomie. Mais le cliché n’est jamais bien loin. De toute façon, ces quelques personnages légèrement plus subtils sont noyés par les caquètements incessants de la salle d’attente. Tout le monde sait qu’une femme qui glapit, c’est plus rigolo qu’une femme qui pense. 

Il ne faudrait pas oublier l’épouse du Docteur T. Elle ne souffre pas d’hystérie comme le commun des mortels féminins, mais d’un mal bien plus profond. Une maladie rare et mystérieuse nommée « complexe d’Hestia ». Au début du film, le brave Docteur T.  décrit ce mal inconnu avec cet air de chien battu séduisant dont il a le secret. Il toucherait :  

« (…) des femmes aisées qui sont trop aimées par leur mari. Un mari qui les aime, qui les adore, leur est fidèle et les respecte, les fait passer avant tout, elle et leurs désirs. Qui les fait se sentir belle. Elles n’ont donc plus de raison d’améliorer les choses puisque leur vie est parfaite. Ces femmes retomberaient en enfance, une tentative désespérée de retrouver un peu de mystère ». 
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Comme vous pouvez le constater, le Docteur T. n’a pas peur de se lancer des fleurs. En gros, sa femme est zinzin parce qu’il l’a trop bien traitée. Vous l’avez saisie, la morale ? Ne soyez pas trop gentil avec votre femme ou elle finira par péter une durite. Les femmes ont besoin de mystère, c’est bien connu. La pauvre Kate régresse donc à l’hôpital pendant que son mari batifole pépère avec la belle Bree aux pantalons. Quand il daigne aller la voir, elle le prend pour son frère, gambade joyeusement au milieu des dépressifs et lui fait une aquarelle. Bon, aux deux tiers du film, elle demande quand même le divorce entre deux coloriages. Parce qu’une femme folle, c’est bien, mais une femme folle qui demande le divorce quand vous voulez tringler votre prof de golf, c’est mieux. Évidemment, ce fameux « complexe d’Hestia » n’existe pas. Il leur fallait juste une excuse pour mettre Farrah Fawcett toute nue dans une fontaine. Habile.
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Vous allez sans doute reprocher à cet article de ne pas parler des rôles masculins. Encore une rubrique misandre dans notre ère de féminazies en voiturette de golf. Le Docteur T. est en soi parfaitement insipide en mari idéal - qui les aime, qui les adore, leur est fidèle, les respecte, les fait passer avant tout et gnagnagna. Les autres rôles masculins se comptent sur les doigts de la main. Il y a bien la bande de copains du Docteur, Bill, Jim et Billy Jim. On oublie rapidement leurs prénoms et on ne retiendra d’eux qu’une scène. Comme d’hab’, ils sont en train de chasser entre couilles. Il commence à pleuvoir, la voiture de Richard Gere est mouillée, alors ils enchaînent les blagues sur le fait qu’il les aiment mouillées. Objectification de la femme, décapotable, rire gras : on reste dans le ton.
docteurT7Bref, ce film ressemble à une parodie du calibre d’OSS 117. Peut-être que ce type d’ironie dépasse des millenials dans notre genre. Après tout, la jaquette du DVD parle d’une « comédie acide sur l’Amérique contemporaine ». Le problème, c’est que cette même jaquette indique que l’intrigue principale du film tourne autour du fait que le pauvre Docteur T. est « perpétuellement harcelé par toutes ces femmes »Et c’est bien là le hic. Dans ce film, les hommes sont systématiquement des clowns blancs posés et les femmes des augustes gesticulantes. Le Docteur T. est l’homme idéal qui laisse tous ces talons aiguilles lui marcher dessus : quand elles ne sont pas folles, elles sont caractérielles, quand elles ne sont pas caractérielles, elles sont trop libérées, quand elles ne sont pas trop libérées, elles sont lesbiennes, quand elles ne sont pas lesbiennes, elles sont nymphomanes. De la bonne grosse déconne, quoi.