Ainsi donc, nous sommes avec Joyce Carol Oates. Inoxydable écrivaine de 81 ans dont les livres sont attendus comme une parole prophétique. De retour avec un joli parpaing de 858 pages. Mais il faut bien ça. Oates prend une énorme pelote de laine. Un tourbillon de vies illisible, incompréhensible. Elle saisit un petit bout de ficelle et commence à tirer dessus ; on suit avec elle cette petite histoire et, sans qu’on s’en aperçoive, Oates nous déroule des kilomètres d’existence jusqu’à ce qu’on réalise que c’est la biographie d’une époque, d’un pays, qu’on nous a tricoté entre les neurones. Sans grands mots. Comme si Oates captait les cris insupportables de notre temps, mais nous les livrait en murmures pour qu’on puisse les digérer. 

Un livre de martyrs américains part du meurtre d’un médecin avorteur. Acte fondateur autant que symptomatique. Et l’on se dit : «D’accord, elle va nous parler du martyr des progressistes aux US… Facile». Non, pas si facile que ça. Parce que le martyr est chez le médecin, mais aussi chez le meurtrier, agent de Dieu. Et chez les épouses des deux protagonistes, incapables de reprendre leurs vies. Et chez leurs enfants, détruits. Marqués au fer rouge par l’acte d’un autre. Pris dans une impasse qu’ils n’avaient pas décidé d’emprunter. 

Oates a trouvé toutes ces vies dans sa grande pelote de laine. Elle les a déroulées, tranquillement, tout doucement  il le faut bien pour saisir la complexité, les nuances de tous ces choix qui font des destins. Et à la fin, Oates nous a donc tricoté un monde : le nôtre, celui qui gratte au cou, qui est un peu moche et qu’on n'aurait jamais voulu enfiler si l’on ne nous avait pas détourné l’attention avec une belle histoire. On n’a rien vu venir. On pensait se divertir avec un bon bouquin et voilà qu’on a plongé les neurones dans la crasse sirupeuse de notre temps. 
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Le passage
Edna Mae s’était procurée une lampe de poche. La ruelle sentait le fruit pourri, la viande pourrie. Une odeur aigre et rance. La gorge serrée, Dawn lutta contre son envie de vomir. Edna Mae lui empoigna la main avec une force étonnante. «Dawn ! Viens avec moi.»
Elle n’irait pas : elle enfonça ses talons dans le sol. Malgré cela, sa mère l’entraîna. Qui aurait cru Edna Mae Dunphy aussi forte ? Derrière la clinique, dans une puanteur écœurante, ils renversèrent des poubelles pour fouiller dans les déchets. Hardiment, ils ouvrirent des bennes à ordures pour fouiller à l’intérieur à la lumière de leur lampes. 
Un cri s’éleva : ils avaient découvert des boîtes en carton dans l’une des bennes. En sortant la première, ils virent qu’elle était soigneusement enveloppée de chatterton. Ils le coupèrent avec un couteau et ouvrirent la boîte. À l’intérieur se trouvaient cinq ou six sacs à glissière, et dans chacun des sacs, quelque chose qui avait la forme d’une étoile… D’autres cris s’élevèrent, angoissés et jubilatoires. Edna Mae dit, d’un ton farouche : «Tu vois ? Des bébés… qui n’ont pas eu la chance de naître comme toi.» Mais Edna Mae était effrayée, elle aussi. Dawn le voyait. Elle avait le visage crispé et terreux, un sourire figé de mannequin sur les lèvres. Sa main était glacée. À la lumière tremblotante des lampes électriques, le premier des bébés fut examiné. Car (comme le dit le révérend Trucross) il fallait déterminer s’il était vraiment mort.
Il était pourtant évident que ce pauvre être n’avait jamais vécu. Minuscule, de la taille d’un chaton, avec une tête d’une grosseur disproportionnée. Il avait des membres rabougris, et il lui manquait un bras. 

Incipit
Dis seulement un mot et mon âme sera guérie. 

Excipit et explicit
Dans la consolation du chagrin, elles se tenaient embrassées et voulaient ne jamais se déprendre. 

Vous avez aimé, vous aimerez…
Vous réfugier dans une grotte, Dostoïevski et tous les romans russes en général, White de Bret Easton Ellis, Les jours enfuis  de Jay McInerney, les films de Paul Haggis, Don Quichotte et se battre contre des éoliennes, foutre le bordel dans l’Olympe… 

++ Un livre de martyrs américains, de Joyce Carol Oates, éd. Philippe Rey, 858 p., 25

Crédits photo : Dustin Cohen .