On aurait bien voulu lui souhaiter son anniversaire. Hélas, le destin a vu les choses autrement puisque l'acteur albano-américain a fait une OD fatale le 23 juillet 1982. Un speedball (redoutable mélange d'héro et de coke) a eu sa peau à seulement 33 ans, au fameux  Château Marmont, sur Sunset Boulevard. Tout le monde savait que Belushi s'était engagé à fond sur la mauvaise pente mais son entourage n'a pas réussi à l'arrêter. Il faut dire que l'acteur était un sacré bestiau, du genre incontrôlable : raide, il aimait foncer la tête la première dans des murs et autres sains divertissements. Début 1982, dépité que les exécutifs de la Paramount aient refusé le scénario qu'il leur proposait, Belushi s'enfonce encore plus que d'habitude dans la dope et la picole. Le studio a beau lui proposer plus de dix millions de dollars pour tourner quatre films, une somme faramineuse pour les années 80, le comédien notoirement impatient part en roue libre. Il essaie n'importe quoi, fait de mauvaises rencontres jusqu'au matin fatal. Triste fin pour un garçon hors-norme, à la personnalité aussi extrême qu'attachante et aux multiples facettes. On se souvient bien sûr du comique irrésistible, mais aussi d'un comédien prometteur et d'un fou de musique, de rock et de blues en particulier (il détestait le disco).

BLUES BROS 3John Belushi est Jake Blues.

Il a fallu seulement quelques films à Belushi pour entrer dans la légende d'Hollywood. Propulsé star de la télévision dès 1975 grâce à ses apparitions dans le Saturday Night Live, la célèbre émission comique de NBC qui servira de matrice aux Nuls, Belushi et son ami Dan Aykroyd imaginent les personnages des Blues Brothers, deux «frères de sang» chanteurs de blues-soul. Jake (Belushi) et Elwood (Aykroyd) Blues sont appuyés par un groupe de pointures dont Steve Cropper et Donald Dunn, les respectivement guitariste et bassiste de Booker T. & the M.G.'s, le groupe maison du label Stax (Otis Redding, Wilson Pickett, etc.), des Rolls. Les apparitions endiablées du groupe cartonnant comme à peu près tout ce que font Belushi et Aykroyd, les Blues Brothers enregistrent un album en public. Briefcase Full Of Blues sort fin 1978 et se hisse à la première place du Top Albums américain, une prouesse pour un disque live


Les Blues Brothers en concert à San Francisco en 1978.

BLUES BROS 4BLUES BROS 5Entretemps, l'énorme succès du SNL n'a pas échappé aux studios hollywoodiens. Quelques mois plus tôt, Universal a débauché Belushi et lui a offert un rôle de premier plan dans la comédie National Lampoon's Animal House, un film sur les fraternités des sixties inspiré par le magazine National Lampoon, une publication qui taille des croupières à Mad dans le registre humour. La réalisation d'American College (le titre français du film) est confiée à un jeune réalisateur de vingt-huit ans, un certain John Landis dont on reparlera très vite. L'humour hénaurme du film doit beaucoup à Belushi, excellent dans le rôle du gros lourd sympa qui titube sur Louie Louie. Produit pour une poignée de millions, American College rapporte près de cinquante fois son budget, l'humour bien bourrin du film révoltant au passage le critique cinéma du Figaro

C'est nul autre que Steven Spielberg lui-même, fraîchement auréolé du succès de Rencontres du troisième type, qui fait ensuite appel à John Belushi et Dan Aykroyd. Peu connu à côté de la plupart des autres films du réalisateur, 1941 étonnera ceux qui ne connaissent que le versant familial de la filmo' de Spielberg. Cette superproduction complètement déjantée et hystérique raconte l'attaque ratée d'Hollywood par un sous-marin japonais dans la foulée de Pearl Harbor. Porté par un casting d'enfer (dont les grands Toshiro Mifune et Christopher Lee), 1941 donne l'occasion à Belushi (surtout) et Aykroyd d'en faire des tonnes. 

The Ravens, Listen To Me Now, groupe dans lequel John Belushi jouait de la batterie (1965).

Le tournage semble avoir été aussi hystérique que le film. Produite pour le magazine Heavy Metal (la déclinaison de notre Métal Hurlant), l'excellente et encore plus hystérique adaptation en comics du film est réalisée par Steve Bissette et Rick Veitch, deux futurs collaborateurs d'Alan Moore sur Swamp Thing. Contaminés par l'hystérie ambiante, Bissette et Veitch se lâchent à tel point que Spielberg renie la BD, qu'il accuse de «racisme» et d'être «dégoûtante» et «bestiale», ce qui ne l'empêche pas de reconnaître le talent des deux artistes (on n'a jamais su s'il était franchement choqué ou s'il sortait un parapluie pour se protéger en cas de scandale). Il faut dire que le comics (une sorte de relecture punk de l'humour Mad) n'épargne personne, pas même Spielberg et l'équipe du film, puisque l'introduction du bouquin révèle directement que l'essentiel du budget du film a été cramé en putes et en coke. #LOL. 

De la coke, il y en aura encore, et des montagnes, sur le film suivant de Belushi et Aykroyd, une adaptation pour le grand écran des Blues Brothers. Belushi retrouve à cette occasion John Landis, le réalisateur d'American College, donc. Landis est chargé de mettre en forme le scénario qui a été écrit par Aykroyd lui-même, un vrai bottin absolument pas aux normes de l'écriture cinématographique. Le film raconte comment Jake et Elwood Blues vont dénicher les 5 000 dollars dont a absolument besoin l'orphelinat catholique où ils ont passé leur enfance. 

BLUES BROS 11Carrie Fisher interprète l'ex-petite amie de Jake. 

Poursuivis par une ribambelle d'ennemis, flics, feds, néonazis, rednecks et l'ex-petite amie en colère de Jake (Carrie Fisher, vraiment réjouissante), la quête fracassante de Jake et Elwood donne l'occasion à Belushi et Aykroyd de faire une nouvelle démonstration de leur talent épatant de chanteurs et showmen, ainsi que de l'excellence de leur groupe. 

BLUES BROS 14

Véritables missionnaires blues-soul, le trio Belushi-Aykroyd-Landis réussit à imposer aux exécutifs d'Universal Pictures la présence au casting de géants comme Ray Charles, James Brown, Aretha Franklin, John Lee Hooker ou encore Cab Calloway...

BLUES BROS 7John Lee Hooker. BLUES BROS 8James Brown. BLUES BROS 9Ray Charles et les Blues Brothers. 
BLUES BROS 15Aretha Franklin. 

En ces années disco, les hommes en gris d'Universal ont du mal à comprendre l'intérêt de ces artistes qu'ils pensent être de vieux ringards. Belushi et ses deux acolytes balaient les jérémiades de ces mécréants et The Blues Brothers devient la déclaration d'amour au blues et à la soul qu'ils voulaient faire en tournant le film. Bien sûr, il s'agit aussi d'une comédie qui tape dans le tas, un mix de SNLFrench Connection et autres polar seventies champions de la destruction de voitures (plus d'une centaine de bagnoles seront détruites pour le film). BLUES BROS 10

Aussi enthousiaste que survolté, Belushi complique considérablement la tâche de Landis en raison de ses divers excès, dont sa consommation astronomique de coke. L'acteur passe parfois ses journées à ronfler dans sa caravane pour se remettre de ses nuits blanches alors que plusieurs centaines de personnes l'attendent. Brillant, Landis réussit à remettre la bête dans le droit chemin et à boucler le film alors que les représentants d'Universal s'arrachent les cheveux parce que plus personne n'arrive à maîtriser son budget. 

BLUES BROS 6John Belushi et Paul Reubens alias Pee-Wee. 

Les Blues Brothers sort à l'été 1980. Le film cartonne, en particulier à l'étranger, et s'avère une très bonne opération financière pour Universal. Ce succès permet aussi à John Belushi et Dan Aykroyd de devenir des stars internationales. Intemporel comme les chansons qui composent sa BO, Les Blues Brothers accède instantanément au statut de classique. L'avenir s'annonce radieux pour John Belushi. Hélas, le 23 juillet 1982...BLUES BROS 12
++ Ne manquez pas les autres numéros de notre belle série sur le rock and roll au cinéma ! Déjà en ligne : Le Lycée des Cancres (Ramones), La grande Escroquerie du Rock 'n' Roll (Sex Pistols), Quadrophenia (The Who), Gimme Shelter (The Rolling Stones), Les Runaways (The Runaways/Joan Jett), Phantom Of The Paradise (Paul Williams), Graine de Violence (Bill Haley), Dogtown and Z-boys/Les Seigneurs de Dogtown (Skate à L.A.), The Decline of Western Civilization (punk et metal à L.A.), Les Seigneurs... Il était une fois le Bronx (Gangs of New York version sixties), The Warriors, Les Guerriers de la Nuit (Gangs of New York version seventies), Easy Rider (l'apogée tragique du rêve hippie).