Camille, c’est quoi, Le Goût du baiser ? 
Camille Emmanuelle : C’est l’histoire d’une meuf de 16 ans, Aurore, à qui il arrive pas mal de merdouilles. Suite à un accident, elle perd l’odorat et le goût. Et puis il y a l’amitié féminine, la découverte amoureuse des corps – difficile quand tu ne sens même plus ta propre transpiration.

Le point d’entrée de ton roman, c’est le rapport à notre corps, donc.
Il y a quelques années, j’ai entendu le témoignage d’un jeune homme qui avait perdu le sens de l’odorat et celui du goût. Il parlait des problèmes au quotidien – ne plus pouvoir apprécier un bon repas, etc. Il racontait aussi son rapport aux autres via son corps. Genre, j’embrasse, mais je ne sens plus rien. Ça m’a paru complètement dingue de ne pas avoir le goût de l’autre. Je me suis demandée ce qui se passait si ce truc t’arrive et que tu es en pleine découverte de ta sexualité. Et en même temps, ça permet de mettre en avant la nécessité de connaître son corps.

Comment parle-t-on de sexe et de corps à des ados ?
Il y a eu la tentation de la leçon. Genre, je vais tout te dire sur tels et tels thèmes. Et puis je me suis souvenue que plus jeune, j’aurais détesté qu’on profite d’un roman pour me faire un cours magistral. Un de mes personnages a le rôle de savante, c’est elle qui conseille Aurore, l’éveille à des sujets. Il y a eu un moment, en cours d’écriture, où ces prises de parole étaient exagérées : on était à la limite du TedX ! (Rires) Il y a beaucoup d’infos (la première fois, la pression sur la virginité, l’orgasme, le clitoris...), mais j’ai essayé de faire en sorte qu’elles soient intégrées au récit.

Tu dirais que c’est un roman érotique ?
Les scènes de sexe ne sont pas là pour exciter. Elles nourrissent la fiction. Elles sont réalistes. C’est un roman qui parle de sexualité, il y a donc de la sexualité dedans. Mais ça n’a vraiment rien à voir avec un récit destiné à faire mouiller.

Le Goût du baiser est peut-être le premier roman à destination des adolescents à aborder le sexe. À partir de quel âge peut-on le lire, d'après toi ?
C’est une question qu’on me pose beaucoup. Et j’ai l’impression qu’il y a là une forme d’hypocrisie quand on voit le nombre de mômes de 10 ans qui, depuis leur smartphone, ont accès à de la pornographie facilement et gratuitement. L’âge légal, c’est celui de la majorité sexuelle, soit 15 ans. Mais sûrement qu’un gamin de 12 ans ne sera pas choqué à sa lecture, car il y mettra son propre niveau de compréhension. 

goutdubaiseeTu veux dire que les mômes filtrent ce qui les intéresse dans les livres ?
Quand j’étais ado, j’ai lu des livres qui ne m’étaient pas destinés : Anaïs Nin, les BD de Manara rangées tout en haut de la bibliothèque… Et j’en ai été heureuse. Je ne comprenais pas tout, je faisais le tri sans m’en rendre compte. Par exemple, je ne savais pas ce qu’était un cunnilingus, je ne captais pas. Mais ce n’était pas un problème. Ce que je retenais, c’était ce qui m’intéressait – une scène de roulage de pelles, par exemple, parce que c’était ça que j’étais susceptible de faire à cette époque-là. C’est la différence avec le cinéma. On lit au travers du filtre de nos références culturelles, de notre vécu. Au cinéma, une image peut soudain s’imposer à toi et ça peut être très violent. Quand tu lis, tu fais naturellement le tri entre ce qui te va et ce qui ne te va pas, ce que tu comprends et ce que tu ne comprends pas. 

Tu déconstruis donc des préjugés sur des questions fondamentales pour un ado !
Il y en a tellement… La première fois, par exemple. D’un point de vue psychoaffectif, c’est un moment d’une très grande importance. Ce que j’interroge, c’est la pression sociétale et les clichés. Actuellement, la première fois, c’est forcément une bite qui pénètre un vagin. Tu peux t’être fait doigter par ta copine, ça compte pas. C’est d’ailleurs un discours très hétéronormé. En vrai, il y a plein de premières fois. Et il est important de sortir de l’idée que c’est un cadeau qu’on fait à un mec. L’homme, lui, il ne «donne» pas sa bite ! (Rires) 

On peut parler de roman initiatique ? 
En quelque sorte. Aurore va traverser les épreuves et s’en sortir toute seule ; même s’il y a une rencontre, c’est elle qui prend son destin en main. Son rapport au corps et à sa sexualité est fondamental dans sa transformation. C’est parce qu’elle écoute son désir qu’elle s’en sort. Je voulais montrer que la sexualité n’est pas qu’un territoire de danger pour les filles. Que ça peut être un lieu d’émancipation.

Qu'y a-t-il de toi dans ce roman ? 
Comme Aurore, j’étais très partagée entre une forme d’orgueil – genre «je ne suis pas comme les autres» – et en même temps le désir vital d’être acceptée, d’être aimée (ce qui correspond trait pour trait à ce que Kant perçoit comme un aspect fondamental de l'homme et qu'il nomme l'insociable sociabilité, ndlr). Il y a aussi des thématiques qui habitent beaucoup de mes écrits : qu’est-ce que la norme – le hors-norme ? Comment naviguer entre les deux ? Et d’ailleurs ... ce sont des problématiques ultra-adolescentes !

++ Le Goût du baiser, de Camille Emmanuelle. Collection «L’Ardeur», Éditions Thierry Magnier, 224 pp., 14,90 €.

Crédit photo : Gilles Rammant.