Le spleen n'est plus à la mode, vraiment ?
Quoiqu'en disent Angèle et Roméo Elvis, la tristesse a de beaux jours devant elle et semble dominer la musique, telle une Beyoncé maléfique. Dans un article publié l'année dernière sur le site The Royal Society, des chercheurs de l'Université de Californie à Irvine ont compilé 500 000 chansons qui se sont placées dans les charts anglais lors de la période 1985-2015 et ont cherché les corrélations entre leur succès et leur "humeur".  Le résultat est sans appel : si les morceaux qui marchent sont de plus en plus dansants, ils sont aussi de plus en plus tristes. Dans les lyrics, ça se traduit par de plus en plus de références à la solitude et de moins en moins à des émotions positives. Sans oublier que les tempos eux aussi ont besoin d'une bonne cure de Juvamine, puisqu'ils sont devenus aussi lents que Vincent Delerm qui fait du tai-chi. En effet, entre 2012 et 2017, ça a été la crise du BPM, les 25 titres les plus streamés sur Spotify atteignant en moyenne les 90,5 battements, soit une chute vertigineuse de 23 BPM. L'école de musique en ligne Soundfly a également déterminé en analysant les 500 premières places du Billboard que le tempo idéal pour un hit en 2019 est seulement de 73 BPM. Et pour accompagner cette torpeur rythmique et ces paroles désenchantées, entre la trogne volontairement maladive de Billie Eilish, l'emo-trap léguée par le défunt Lil Peep, les rappeurs qui vantent Fentanyl, Percocet, Xanax et codéine ou les labos pharmaceutiques eux-mêmes qui font du rap pour écouler toujours plus d'opiacés, on se dit que ce n'est pas la joie aux States. En France, Orelsan a déclaré que la fête est finie, Vald trouve le monde trop cruel, Eddy de Pretto fait la moue, Fauve est de retour, mais l'ampleur est largement moindre. Mais, à terme, est-ce que ça ne taperait pas sur le système des auditeurs ? "Ce que l'on sait, c'est que la musique  touche la zone responsable des émotions de l’amygdale. Écouter une musique triste vous enferme dans donc un cercle potentiellement vicieux en entretenant votre mélancolie. Mais c’est extrêment subjectif, ça peut être lié aux souvenirs personnels que procurent une chanson", nous explique Jean-Victor Blanc. 

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La mélodie du malheur
Au lieu de blâmer les artistes, essayons plutôt de comprendre pourquoi la question de la santé mentale est de plus en plus abordée dans leurs oeuvres. Jean-Victor Blanc rencontre parfois des musiciens lors de ses consultations : "Entre l'irrégularité des conditions de travail, la précarité et la pression de la performance, ils sont dans un milieu problématique. Les docus sur Avicii et Amy Winehouse ont bien montré que les stars, elles, sont des vaches à lait dont on se fout de la santé mentale". Mais la musique n'est-elle pas une thérapie pour les artistes, pour reprendre la question qui est sur toutes les lèvres des journalistes musicaux les plus pétés ? "Ce qui est certain, c’est qu’on ne guérit pas un trouble avec une chanson. Ça peut faire partie d’un processus de rétablissment, s'il y a un encadrement et  un suivi médicamenteux, qui stabilise les symptomes", rappelle Jean-Victor. "Leur problème, c'est qu'ils sont souvent piégés par leur représentation. Ils pensent qu'il faut avoir des bleus à l’âme pour créer. Idem pour l'entourage : il y a la croyance répandue qu'aller voir un psy tuerait la créativité ; alors on préfère refiler des substances, alors que c'est le cocktail idéal pour décompenser un trouble et l'aggraver", statue celui qui est aussi addictologue. Heureusement, le milieu commence à réagir et à se structurer. En s'inspirant de l'organisation anglaise Help Musicians, le collectif Cura a réalisé une enquête par questionnaire auprès de 500 personnes venant de l'industrie musicale (53% étant des artistes) qui conclut que quatre personnes sur cinq ont déjà ressenti un sentiment de déprime ou de l'anxiété. Sans oublier que, comme le soulignait la plateforme suédoise Record Union, 30% des femmes environ ont subi du harcèlement sexuel. Donc prenez soin de vos artistes préférés — envoyez leur du love plutôt que de leur réclamer toujours plus d'albums et de mixtapes. 

Sortir des clichés à la Split et Faites entrer l'accusé
Entre l'éco-anxiété, la crise économique et l'allongement de l'espérance de vie, le futur ne sent pas la sérénité et le bois de santal. Les facteurs d'augmentation des troubles mentaux sont nombreux, et la jeunesse est en première ligne. Les générations biberonnées aux films, aux séries et aux clips sont directement influencées par la pop culture et ses héros. Ce qui n'est pas sans poser quelques problèmes de perception, d'après Jean-Victor Blanc : "Il y a une énorme différence entre la réalité du médecin et ce qu’on voit dans les médias et les films. Il y a une vision ultraviolente des patients. Quand je dis que je travaille sur Paris, les gens sont souvent choqués, comme s’il fallait absolument que ce soit excentré, sur une île, comme dans Shutter Island." Objets de fantasmes ou carrément super-vilains, il est vrai que les films et les séries n'ont pas toujours donné une image réaliste ou positive des personnes atteintes de troubles mentaux : "Évidemment, il ne faut pas faire que des documentaires ou des élégies de la psychiatrie. Mais faire mieux connaître la schizophrénie, par exemple, permet que, après avoir vu Split, les gens n’aient pas vraiment peur que leur cousin schizophrène devienne une bête assoiffée de sang. Heureusement, ça évolue, comme avec la série Euphoria, qui montre plutôt bien les troubles bipolaires. À ce titre, Joker est aussi beaucoup moins caricatural. Jusqu'ici il était dépeint comme un fou dangereux, déraisonnable, il y avait une mise à distance radicale. Dans ce film, on se dit que ça pourrait être n’importe qui. Et je pense que c'est ça qui met mal à l’aise certains critiques." Quant à la fascination du public pour les psychopathes, d'Hannibal Lecter à Faites entrer l'accusé en passant par Charles Manson, elle occupe une place démesurée par rapport à leur nombre réel. Arrêtez de vous calfeutrer chez vous en pensant que des Michael Myers et des Michel Fourniret rôdent tout autour de vous. En réalité, il y a moins de 1 % de psychopathes en France et tous ne vont pas vous dépecer et se faire un col roulé avec votre peau, très, très loin de là. En fait, "les patients sont plutôt victimes de violences qu’auteurs de violence, comme le montre bien la première partie de Joker".

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Soigner par la pop culture ?
Dans ses groupes de psychoéducation avec des bipolaires, Jean-Victor Blanc utilise films, séries et BD pour impulser le dialogue avec ses patients. Si souvent ces derniers trouvent les personnages de fiction censés les représenter trop violents et quasiment toujours dans des stades très sévères de la maladie, les "coming-outs" de célébrités semblent avoir des effets bénéfiques : "Entre Mariah Carey, Churchill, Carrie Fisher, Kanye West et Catherine Zeta-Jones : selon les âges, chacun peut s’identifier et s'en saisir. Il y a un grand élan de libération : il n’y a jamais eu autant de révélations de célébrités, de séries et de films qui parlent de santé mentale. Même si c’est imparfait, c’est une base pour dialoguer. Et puis, ça commence à rejoindre les combats sur l’inclusivité, la non-stigmatisation. Un jour, peut-être qu’on critiquera Tom Cruise parce qu’il joue le rôle d’un bipolaire, comme on le fait quand un Blanc a un rôle d'Afro-Américain." Un mouvement intéressant quand on sait que pour les malades, c'est la triple peine : ils souffrent à cause de leur pathologie, cachent les symptomes à leur entourage et doivent régulièrement justifier de la réalité de leur maladie pour qu'on les croie. Surtout, la pop culture peut permettre à des parties de la population où se confier à des psys est mal vu : "Quand Kanye et Kid Cudi ont parlé de leurs problèmes, on a découvert que ça avait fait évoluer les choses chez les hommes afro-américains des classes populaires, qui étaient assez inaccessibles pour les campagnes de prévention. Le thème de la santé mentale est associé à la faiblesse, la vulnérabilité, et vu comme contraire à la masculinité. Alors si voir Alkpote en larmes peut donner envie aux jeunes d'aller nous voir, c'est super. Et n'ayez pas peur, vous n'êtes pas obligé de nous parler de vos parents et de votre Oedipe, il n'y a pas que la psychanalyse comme solution". Bref, comme disait Bruno Beausir, avant qu'il ne devienne un muppet cramé chez Hanouna : "Viens voir le docteur, non, n'aie pas peur".

++ Les prochains patients de Thérapie sur Viceland seront Isha, Alkpote, Fianso et Lino. Prochain épisode ce mercredi à 22 : 00, à voir ici.
++ Le cycle de conférence Culture Pop & Psychiatrie de Jean-Victor Blanc a lieu au MK2 Beaubourg un samedi par mois. Plus d'infos ici.