Désolé, on commence par une question facile, mais qu’est-ce qui t’a donné envie d’enregistrer ce premier album sous ton propre nom ?
David Sztanke : Ce n’est pas tellement que j’ai eu envie d’enregistrer sous mon vrai nom, c’est surtout que je ne voulais plus enregistrer en tant que Tahiti Boy. Je ne regrette rien, attention, ça été une aventure formidable, mais je voulais voir ce que ça faisait de changer de partenaire quand on crée une œuvre, quand on change de son de basse et de batterie. Avec les gars, on était une dream team de la pop française, personne n’était remplaçable, Tahiti Boy and The Palmtree Family ne pouvait exister qu’ainsi. Mais là, étant donné que je voulais faire les choses différemment, je me devais de changer de nom. Et puis, je dois avouer que j’ai toujours eu du mal à prendre ce pseudo au sérieux. « Tahiti Boy », ça me faisait rire, mais si j’avais su, quand je l’ai choisi au début de ma carrière, que tout ça deviendrait sérieux, j’aurais opté pour autre chose.

Et là, pourquoi avoir choisi ton propre nom ? Ne me dis pas que c’est une sorte de « mise à nu ».
(Rires) À vrai dire, j’ai cherché d’autres pseudos, mais j’ai eu une discussion avec Vincent Delerm, qui m’a dit que mon nom était hyper graphique, avec ce « S » et ce « Z ». Toute ma vie d’étudiant, les profs galéraient à prononcer correctement mon nom à cause de ce « Z ». Maintenant, j’en fait une force.

À propos d’Air India, ça te va si on en parle comme d’un carnet de voyage ?
Oui, c’est totalement ça ! Mais plutôt que d’en faire un de façon classique, je voulais un concept pour que tous les morceaux s'emboîtent les uns avec les autres. J’avais onze morceaux, mais je tenais à ajouter six interludes pour lier tout ça, pour raconter une histoire et que mon disque ne soit pas juste celui d’un mec qui a trippé en Inde avec des sitars et des tablas. Air India, ce n’est pas de l’appropriation culturelle. Il fallait une histoire. Au départ, je voulais que ce soit celle d’un mec qui appelle un ami et compose l’album en temps réel, mais c’était complexe à réaliser. Alors, j’ai appelé Jérôme Echenoz (l'écrivain français père de Jean Echenoz aka Tacteel qui, lui, est plus connu en tant qu'ex-membre de TTC et confondateur d'Institubes, ndlr), un très bon pote depuis une quinzaine d’années et un parolier exceptionnel. Je lui ai envoyé des démos, et nous nous sommes réunis une fois par semaine pendant trois mois pour mettre au point ce carnet de voyage par anticipation. Tout se passe un jour avant mon départ, ça joue sur mes névroses.

Ce qui est bien, c’est que tu ne donnes pas l’impression d’être de ces mecs qui reviennent métamorphosés de leur voyage en Inde…
(Rires) C’était l’idée, oui. Je suis parti trois semaines là-bas en 2017, et je ne suis pas revenu changé. Je ne suis pas devenu fou, je n’ai pas pris d’acides et je n’ai pas fait partie d’une secte. Je suis revenu le 30 juillet, le jour de mon anniversaire. Le 5 août, j’ai sorti mes instruments et en huit ou dix jours, j’avais déjà toutes les démos. De ce voyage, il me reste juste cet album, et pas des préceptes philosophiques à la con.

DAVID_SZTANKE_01(c)PE_TESTARD(1)J’ai tout de même l’impression que ça a été un voyage compliqué. Surtout quand on lit les titres des interludes : Je suis épuisé, La fatigue et la chaleur, Le somnifère
Quand on évoque un voyage en Inde, il ne faut pas faire l’impasse sur le fait que ça demande une certaine condition physique et psychologique. Je suis déjà allé en Afrique, mais là, j’ai l’impression que c’est la civilisation la plus éloignée de la nôtre : pour leur rapport à l’autre, beaucoup plus important que chez nous, pour le climat, avec cette chaleur très sèche, pour la nourriture, avec tous ces trucs que tu ne peux pas manger ou boire sous peine d’être malade, mais aussi pour l’intensité de leur vie. Là-bas, je dormais à 21h et souvent une petite douzaine d’heures. Ton cerveau déborde tellement d’informations sensorielles ou autres que chaque journée est vraiment épuisante.

Hormis le voyage, ce disque a coûté cher ou pas du tout ? Quand on entend toutes ces orchestrations, ce ne serait pas si étonnant...
De base, je travaille très vite. J’ai parfois essayé de ralentir le rythme, mais ça ne me ressemble pas. À l’école, c’était déjà ça : j’ai toujours eu besoin de bosser mes trucs la veille de les rendre, j’aime l’énergie de l’urgence. Et puis je pense que mes morceaux faits rapidement sont meilleurs que ceux qui nécessitent trois semaines. Bref, tout ça pour dire que le disque a été conçu rapidement, donc ça limite les coûts du studio. Ensuite, oui, il y a soixante musiciens sur l’album, parfois un orchestre m’accompagne, mais j’ai l’impression que le fait d’avoir réalisé des bandes-son pour certains films m’aide à effectuer tout ce travail à moindre coût. À la base, j’ai payé tout le monde, j’ai tout produit, mais l’arrivée du label d’Entreprise a facilité les choses. Ils m’ont remboursé tous les frais et m'ont permis de donner vie à ce disque assez ambitieux.

Tu avais des références en tête au moment de l’enregistrer ? Autre qu’À bord du Darjeeling Limited de Wes Anderson dont on risque de beaucoup te parler, je veux dire.
Non, je n’avais pas de références et n’ai emprunté de motifs à quiconque, mais je sais aussi que je suis influencé par ce que j’écoute. Alors on doit ressentir parfois l’influence de François de Roubaix, que j’ai beaucoup écouté. Pareil pour Vladimir Cosma. Pendant un temps, j’ai même pensé à lui demander de prononcer une phrase sur le disque, mais je n’ai pas osé sauter le pas. S’il lit Brain, j’espère qu’il me contactera - et je veux qu’il sache que je fais du très bon café !

Qu’est-ce qui te plaît chez ces deux compositeurs ?
J’aime leur sens incroyable de la mélodie, le fait que leur musique soit reconnaissable au bout de deux mesures, ce qui est très frappant chez De Roubaix. C’est quand même fou d’avoir une telle empreinte sur sa propre musique. Quant à Cosma, cet homme a tout simplement composé pour les films que j’ai énormément regardés étant petit : Les aventures de Rabbi Jacob, La Chèvre, L’aile ou la cuisse. Au-delà du talent, c’est aussi une madeleine de Proust.

Tu n’as pas l’impression que l’on a perdu l’habitude de voir des comédies aussi populaires accompagnées de bandes-son incroyables ?
C’est vrai qu’à part La loi de la jungle et OSS 117, très peu de comédies arrivent à insuffler une esthétique à la fois pointue et populaire dans leur BO. Avant ça, la dernière comédie à réussir cet exploit, c’était peut-être Banzaï avec Coluche. Depuis, ça a lentement dégringolé vers un truc un peu beauf. Heureusement, des mecs comme Quentin Dupieux et Éric Judor proposent à leur tour des trucs excellents, même si leurs films sont beaucoup moins populaires que ceux de Gérard Oury. Personnellement, j’adorerais que l’on me donne carte blanche pour recréer ce genre de BO, l’exercice de style doit être excitant.

À propos d’Éric Judor, il est comment sur un plateau de tournage ? Pour l’avoir interviewé à plusieurs reprises, je sais qu’il est incontrôlable, toujours à faire le pitre.
Ce que j’aime chez lui, c’est qu’il est hyper-spontané, qu’il se fie à ses premières impressions et qu’il fait confiance aux compositeurs. Il écoute beaucoup de musique mais ne sait pas en faire, alors il délègue. Pour La tour de contrôle infernale, j’avais carte blanche. Et il est pareil sur le tournage : j’ai joué une petite scène dans Problemos, et je l’ai vu diriger 120 personnes de façon très relax, en plaisantant. Il connaît tellement son métier qu’il peut se permettre d’être qui il est : on parle quand même d’un mec qui, la première fois que je l’ai vu, a fait le pitre pendant les deux mi-temps d’un match au Stade de France. Résultat, on n’a pas vu le match ! (Rires)

Ces dernières années, tu as composé pour les films de Quentin Dupieux (Au poste !, Wrong), Éric Judor ou Christophe Honoré (Les malheurs de Sophie). En fait, tu es le chouchou du nouveau cinéma d’auteur français !
Non, mais j’aimerais bien l’être. En revanche, le fait d’avoir ce début de CV dans la musique de films, je suis sûr que ça peut attirer des cinéastes pointus. Pour les Luc Besson ou autres, en revanche, j’en doute sérieusement. Même si j’adorerais.

Pas mal de compositeurs de musiques de film se plaignent du manque d’intérêt porté aux BO et, surtout, du manque de budget. C’est une réalité ?
On sait que notre travail n’arrive qu’à la fin du projet, il faut donc composer avec les moyens du bord. Pour La tour de contrôle infernale, par exemple, c’est la BO la moins coûteuse que j’ai pu produire, mais on a quand même un orchestre, ça sonne et les musiques collent aux images. Après, je dois avouer que la contrainte est quelque chose qui me convient. Mais c’est aussi parce que je n’ai aucun complexe à travailler avec des orchestres d’Europe de l’Est, comme c’est souvent le cas pour les films français. Ils jouent très bien et coûtent bien moins chers que le London Symphonic Orchestra. Non, ce que je n’apprécie pas dans le système actuel, c’est quand tu composes une musique et que la production veut la présence d’un tube dans le film, disons Should I Stay Or Should I Go des Clash. Ça va coûter 60 000 euros la minute, ils vont en acheter quelques secondes et ce budget démentiel va amputer celui de ton travail. Là, ce n’est pas normal. Je préfère que l’on me demande de réaliser un titre «dans la veine de», je trouverais l’exercice de style intéressant, plutôt que de voir mon budget amputé.

Front Cover_3000X3000(1)(1)

Pour terminer, ce n’est pas trop frustrant de savoir qu’Air India a de fortes chances de rencontrer moins d’audience que les albums de Tahiti Boy ? Tu penses que le fait d’avoir changé de nom peut te faire perdre une partie de ton public ?
Je pense que si je perds en audience, ce sera surtout à cause d’un disque essentiellement instrumental, avec des morceaux qui durent parfois sept minutes, plutôt qu’en raison du changement de nom. D’ailleurs, je tiens à dire que c’est quand même courageux de la part d’Entreprise de sortir un tel disque, chanté en français et en hindi.

++ Le nouvel album de David Sztanke est dispo par ici.