Le jour J arrive enfin, mais voilà qu’en attendant ma diligence, chargée comme un mulet, j’apprends que les cochers ont décidé de se mettre en grève suite à une sombre histoire d’accident de la route. Un arbre serait tombé en travers d’un chemin particulièrement boueux et aurait effrayé les chevaux, m’a-t-on dit… Bref, mon départ au Havre est alors retardé au lendemain et je repars chez moi toute penaude, les chaps entre les jambes.

Cadillac1©MLCadillac, la moitié très agitée du Stup' Crou. 

Le jour suivant, avec ces histoires de grèves, je décide de la jouer safe en louant un cheval dans un club hippique à Versailles. J’ai quelques regards de travers devant ma tenue de cowboy mais ils finissent par me filer Berlingot, un Quarter Horse à fière allure. Je galope pendant deux heures jusqu’à la gare du Havre puis arrive enfin à destination, à l’hôtel B'n'B, le Brokeback & Breakfast comme je l’ai nommé affectueusement. Le Ouest Park ouvre en début de soirée et il n’est alors que 14h ; je décide donc de prendre mes marques dans ma nouvelle chambre. La déco est somme toute assez sobre, pas de pancarte «Saloon» ou de stickers cactus. Dommage, j’aurais aimé me mettre dans l’ambiance avant d’entamer les festivités. Totalement rincée du périple avec Berlingot, je me pose un peu devant la télé. Sur LCP, il y a une vieille archive d’Anne Sinclair qui interviewe Alain Finkielkraut dans les années 80. Je me rabats sur mon DVD du Bon, la Brute et le Truand dont je ne me lasse décidément jamais. J’ai un petit coup de blues en me disant que je n’aurai jamais la classe de Lee Van Cleef avec sa moustache parfaite, et je me fume un cigarillo vanille à la fenêtre. C’est déjà l’heure de me rendre au festival et de retrouver mon cheval de location, qui m’escorte au Fort de Tourneville. Sur le chemin je me prends à rêver à ce qui m’attend. Un saloon enfumé et poisseux où l’on servirait du whisky de maïs. Une reproduction de règlement de comptes entre bandes rivales façon Mer de Sable. Ou même, soyons fou, un taureau mécanique pour un petit tour de rodéo ! J’étais prête à tout sauf à ce que j’allais vivre.

Il s’avère que le Ouest Park était en fait un festival plutôt axé musique, avec une programmation centrée sur des concerts allant de la pop au rap en passant par le rock. Après ce constat surprenant, je reprends vite du poil de la bête et fais claquer mes santiags jusqu’au concert de Mauvais Œil, sous un charmant chapiteau. Malgré le fait que je sois la seule conne à porter une veste en daim à franges et un Stetson, je décide de m’en servir comme un avantage face à la foule un peu uniforme à mon goût. J’en étais donc à Mauvais Œil, qui portent plutôt bien leur nom après les mésaventures de ces foutues grèves nationales qui ont manqué de gâcher mon séjour dans le Far West. Mais loin de nous filer la scoumoune, le groupe mélange habilement riffs orientaux au saz, mélodies de synthé entêtantes à la Rizan Said et une voix de velours. La charismatique chanteuse se déhanche affublée d’une jupe à grelots en esquissant quelques pas de danse du ventre devant un guitariste sosie de Jimi Hendrix. L’ambiance est hot, électrique, lorsque débute le morceau Constantine, qui promet un voyage express pour l’Algérie.

Ça sent plus les effluves de rhum-coca que le thé à la menthe ou les cornes de gazelles, mais le cœur y est. Au loin, j’entends résonner le vieux sage Alpha Blondy, le papy du reggae, visiblement très attendu ce soir-là. À mon grand étonnement, il s’avère que la génération Z adore le reggae : ils connaissent toutes les paroles par cœur et font des signes de paix avec les doigts. Je dégaine ma gourde en feutrine pour m’abreuver d’un peu de tord-boyaux puis décide de quitter ce rassemblement de rastas blancs et poursuivre ma quête de la pépite d’or musicale. Sur le chemin, je croise quelques jeunes en bob qui me prennent pour Lil Nas X et veulent prendre un selfie, que je leur accorde sans broncher. Me voilà arrivé devant The Young Gods, dont le nom un poil crâneur peut porter à confusion puisqu’ils ne sont plus de la première jeunesse. J’ai comme l’impression d’avoir déjà vu leur ganache aux longs cheveux argentés en couv’ d’un New Noise, mais je ne suis plus sûre. Dans la salle, ça sent tout de suite un peu moins la weed et le bonheur ; on est plutôt sur une ambiance dépouillée, presque macabre. Ils esquissent des morceaux cinématographiques qui rappellent des paysages de déserts rocheux chaotiques ou de montagnes boisées rougies. Je ne peux m’empêcher de leur trouver des airs de cowboys, même si on est loin de la panoplie de Fields of the Nephilim. À mes côtés, un gang de festivaliers se dessine des peintures de guerre fluo sur le visage, des glowsticks plantés dans les cheveux, visiblement très remués par le post-rock des Young Gods. Sûrement des rescapés du grand raout rastafari se déroulant à deux pas. 

AlphaBlondy2©MLAlpha Blondy. 

Ensuite, je traîne ma carcasse vers le concert de Vendredi Sur Mer et là, si je devais le comparer à un western, ça serait sans nulle doute à Hannah Montana, le film, un chef-d’œuvre dans la carrière de Miley Cyrus pré-Wrecking Ball. Un ranch dans le Tennessee, les mèches blondes de Billy Ray Cyrus et un caméo trop chou de Taylor Swift, c’est le feel-good movie des cowboys en cas de coup de mou. C’est un peu ce que me procure Charline Mignot, la chanteuse de Vendredi Sur Mer, qui enchaine ses chansons d’amour sucrées, assise sur son trône en coquillage. Tout sourire, elle demande plusieurs fois au public de lever ses «petites mains», ce qui lui donne un côté Chantal Goya pour adultes bourrés. La bouille juvénile, les paroles naïves qui cachent un ardent désir, le phrasé de première de la classe pas si sage… Serait-ce la Alizée suisse ? En tout cas, les deux jeunes danseurs qui s’agitent derrière elle lui donnent tout l’air d’une popstar des nineties en concert sur Hit Machine.

VendrediSurMer©ML

Vendredi sur Mer, à l'abordage du festival. 

Lorenzo, alias Jérémie Serrandour, rappeur brestois un peu schizophrène, débarque sur la grande scène dans son fameux look white trash, bob vissé sur la tête. Celui qui fait rimer «cette fille-là» avec «ensemble FILA» semble avoir tout le public à ses pieds, qui l’adoube tel un gourou en développement personnel. Visiblement très ému de cette foule en délire, Lorenzo confie que l’amour de ses fans lui va «droit dans les couilles». Après Damdamdeo, il nous présente son petit protégé, un certain Charles Vicomte, sorte de longue brindille moustachue qui jouait jadis au petit bourge bien peigné avec ses comparses de Columbine, l’autre face du rap blanc breton. Je crois entendre la voix de Shy’m raisonner dans les speakers et ça me rappelle que je suis en train de louper le Danse avec les stars de ce soir. Je quitte le rappeur masqué de lunettes de VTT pour rejoindre un autre rappeur, encore plus crasseux que l’Empereur de la crasserie. C’est Cadillac, échappé du Stupeflip Crou, et toujours très énervé, à cran, à deux doigts de tout envoyer chier. Le regard caché par des lentilles blanches, il hurle en prose sur la mort, la merde, l’amour, accompagné de musiciens en combinaisons intégrales en lycra. C’est un peu les Residents version PMU de Montreuil. 

PublicLorenzo4©ML

Le public déchaîné de Lorenzo. 

La soirée se termine avec Sentimental Rave, plus techno que line dance country à mon grand regret. Plutôt difficile de trouver un partenaire avec qui danser tant cette musique répétitive à l’air de se vivre seul. Je tape de la santiag en attendant le quart d’heure américain, qui ne viendra décidément jamais. Je ne peux pas m’en empêcher ; j’esquisse quand même quelques pas de honky tonk texan qui s’accordent relativement bien à l’acid house noircie que nous sert Sentimental Rave. Au menu : du spleen, de la bagarre et des morceaux hypnotiques qui mettent le dancefloor à feu et à sang. Heureusement, je n’ai pas à sortir mon revolver en plastique qui n’a finalement servi qu’à transporter plus d’alcool et avoir l’air cool. J’aimerais passer plus de temps à me déhancher devant la DJ mais Berlingot, resté dehors accroché à un food truck, a l’air de s’impatienter. Je rentre me faire une assiette de ribs sauce barbecue à l’hôtel et tire mon Stetson à cette seizième édition du Ouest Park, qui à défaut de m’avoir fait voyager en Arizona, m’aura fait écouter autre chose que de la country.