En 1983, John Benitez n’a que 26 ans. C’est un DJ fort réputé au sein des nuits new-yorkaises mais un inconnu notoire au-delà des frontières de la Big Apple. Il lui manque ce petit quelque chose, cette collaboration qui pourrait lui permettre d’imposer son nom dans la tête du grand public – probablement trop occupé, à l’époque, à écouter les doux rêves d'Eurythmics ou à craindre le bug de l'an 2000 à cause du 1999 de cette vieille canaille de Prince. Cette reconnaissance, il va brièvement la trouver au contact de Madonna, pour qui il produit le premier vrai succès : Holiday, un véritable tube, fédérateur, dansant et voué à conquérir les foules du monde entier. Parce que l’énergie du morceau est différente de celle que l’on peut entendre habituellement en club. Et parce que Madonna a tout de la possible nouvelle icône de la pop music


La rencontre, d’ailleurs, ne s’est pas faite totalement par hasard : à l’époque, Jellybean est DJ au Funhouse, célèbre boîte new-yorkaise, et il est courant que les grands manitous des maisons de disques lui présentent personnellement de nouveaux artistes dans l’espoir qu’il diffuse leurs premiers morceaux. Sauf que le DJ et la Madone font autre chose que taper la pose dans des lieux obscurs. Très vite, les deux tourtereaux deviennent proches, très proches même. En clair, ils ont une idylle. Musicale, bien sûr, dans le sens où Jellybean remixe différents titres de Madonna, l'album (Burning Up, Lucky Star ou encore Physical Attraction), mais également sentimentale – sans que celle-ci soit rythmée par des soirées endiablées et un mode de vie «rock’n’roll», comme disent les admirateurs de Philippe Manœuvre.

À en croire une interview de Jellybean pour le Miami Herald, le couple menait au contraire une vie normale : des virées en club, des balades en ville, des bisous dans le cou... La totale quoi. «Du moins jusqu’au jour où Borderline est passé sur MTV. À partir de là, tout a changé.» La Material Girl devient alors une star, sollicitée et copiée de toute part. «C’était quand même bizarre de voir que toutes les femmes s’habillaient comme votre petite amie, poursuit-il. Chaque fois que je me retournais, je voyais une blonde avec des bracelets au poignet et la bretelle de son soutien-gorge apparente.» 

Plus les mois passent, et plus ces excès commencent à impacter leur relation. Leur collaboration, également. Reste que si l’on pourrait aisément parler de Holiday comme d’un heureux incident de parcours, tant le reste de la discographie de Jellybean est aujourd’hui encore un secret de mélomanes bien gardé, le producteur né de parents portoricains n’a pas à rougir une seconde de sa carrière. Après Madonna, il y a eu d’autres succès : Love Will Save The Day de Whitney Houston, classé dans le Top 10 du Billboard et extrait de son deuxième album, Whitney, ou même certains titres en solo, comme Sidewalk Talk, justement écrit par celle qui aime se comporter like a virgin. Il y a aussi eu tout un tas de remixes pour des artistes qui, aujourd'hui encore, occupent une place probablement prépondérante dans la discothèque de vos parents : Sting, Paul McCartney, Michael Jackson, Debbie Harry ou encore Fleetwood Mac et les Talking Heads.

Let's get the party started
Dans la vie de Jellybean, il y a surtout eu la fête, la découverte des musiques électroniques avec Love To Love You Baby de Donna Summer («Dix-sept minutes capables de réaliser beaucoup de fantasmes», comme il l'avançait au New York Times) et la folie des nuits new-yorkaises. Celles des années 1980. Les vraies, à l’entendre : «Les gens étaient libres. Ils ne s’inquiétaient pas de toutes ces choses qui préoccupent la population aujourd’hui. Ils étaient beaucoup plus ouverts et prenaient des risques. Ils prenaient beaucoup de drogues, buvaient et avaient des rapports sexuels sans protection. Surtout, ils venaient vraiment danser, pour s’échapper.»jellybeanAu Studio 54 comme au Paradise Garage ou au Funhouse, où il mixe de 1981 à 1984, à une époque où les clubs sont ouverts tous les jours, Jellybean fait donc corps avec l’époque, tourne le dos au disco pour s’orienter vers des sons plus undergrounds et s’autorise tous les excès. «La première fois que j'y suis allé, la salle accueillait entre 500 et 600 personnes et fermait à 4 heures du matin, rembobinait-il à Red Bull. Trois à quatre mois plus tard, elle comptait près de 3 000 personnes et restait ouverte du samedi matin 8 heures au dimanche midi. Mon samedi soir durait 14 heures. Je faisais une pause autour de 2h30 du matin, quand un artiste venait interpréter son dernier tube, puis la fête reprenait de plus belle et durait huit ou neuf heures.»

Après tant d’excès, on pourrait croire que Jellybean ait eu besoin de se reposer, d’aller taper des champis dans des pays reculés plutôt que d’autres substances entouré de gens branchés. Que nenni : le mec se prend à peine un an de break et reprend les reines du Palladium dès 1985, le jour même où Crazy For You, qu’il a écrit pour Madonna, atteint la première place du top single aux États-Unis. Un symbole, un vrai. Suffisamment, en tout cas, pour le booster quelques années supplémentaires. 

Jusqu’en 1990 en gros, époque où il range les platines, se marie, accueille la naissance de deux enfants et se met à collaborer avec le monde du cinéma et de la télévision. Pas vraiment ce pour quoi on retient son nom aujourd’hui, mais bon. Certains appellent ça la crise de la quarantaine ou de la cinquantaine, un nécessaire besoin de changement. Nul doute que Jellybean voit cette période comme un retour au calme après avoir longtemps encouragé les mélanges corporels et musicaux sur la piste de danse, pris la relève de David Mancuso au sein du Loft, composé deux-trois tubes qui traversent les générations et symbolisé une certaine idée de la fête.