Peut-on encore se marrer en regardant des politiques blablater à la télé ? Face au spectacle plus ou moins cynique diffusé en boucle par les chaînes d’info et les émissions d’infotainment, Vic Berger a en tout cas décidé de combattre le mal par le mal : l’absurde. Ce monteur originaire de Bethlehem près de Philadelphie, révélé sur l’appli Vine à l’époque des primaires américaines de 2016 avec notamment un papier du prestigieux New Yorker, chronique le mandat de Trump depuis l’annonce de sa candidature et sa trépidante descente d’escalator, à coups de vidéos complètement pétées.

Sa recette contre le sénateur texan Ted Cruz ou bien Kanye West sur le plateau d’Ellen DeGeneres : remonter des extraits TV façon YouTube Poop avec des zooms numériques bordéliques, des samples d’applaudissements, des bruitages cheap, des effets visuels psyché, des ralentis et des coups de corne de brume aléatoires. Mais le talent de l’Américain vient surtout de sa capacité à compiler tous les regards paumés, les rires forcés et les micro-instants de gêne, comme il l’explique au Guardian : «Je me concentre sur certains moments en grande partie parce que j’ai une phobie sociale… Tu as presque l’impression de regarder ton propre corps, et tu t’attaches aux tics du style “Oh, il vient de sourire bizarrement, ou de froncer les sourcils”.» Cette obsession pour le malaise lui vient entre autres de séries britanniques comme Peep Show et la version originale de The Office, mais aussi du collectif californien de collectionneurs de VHS Everything is Terrible!.

«Jeb4Prez» tatoué sous le menton (ou presque)
Si cet ancien musicothérapeute diplômé du Berklee College of Music s’est mis il y a à peine cinq ans à bricoler des vidéos, il a vite commencé à troller une flopée d’hommes politiques. À commencer en 2015 par Jeb Bush, petit frère de W. et figure de grosse vicos très peu respectée au sein du Parti républicain. Après s’être foutu de la gueule d’un clip de campagne tentant de faire passer le candidat d’alors pour un geek fan des produits Apple, Vic promit de se faire tatouer un énorme «Jeb4Prez» si son montage dépassait le million de vues.

Et alors que les communicants de l’ex-gouverneur de Floride l’encourageaient de plus en plus à continuer – vu le buzz généré sur les réseaux sociaux, Berger décida de pousser jusqu’au bout la blague. Avec l’aide de l’humoriste Tim Heidecker (membre du duo Tim & Eric sur Adult Swim), le monteur alla jusqu’à porter un faux tatouage en plein milieu de son cou, avant d’auto-débunker l’histoire auprès de CNN. Le prank, qui colle parfaitement à notre ère de panique anti-fake news, fit bien paniquer l’équipe de Jeb et leur plan com’ : Vic fit carrément croire un temps qu’il s’était fait virer de son taf et que sa vie de famille s’était transformée en cauchemar depuis qu’il affichait son amour pour Bush sur sa peau.

Vic Berger vs Gavin McInnes, co-fondateur de Vice et figure de l’alt-right
Parfois, les choses vont (malgré lui, pour le coup) un peu trop loin. Dans un contexte bien tendu après l’attentat à la voiture-bélier de Charlottesville en 2017, le monteur continue régulièrement à se foutre de la gueule de l’alt-right américaine. Alex Jones et ses délires conspi" consistant à qualifier de sataniste sur son site InfoWars à peu près n’importe quel élu démocrate, le troll antisémite Baked Alaska, Mike Cernovich et ses fausses accusations de pédophilie autour du Pizzagate… Les nouvelles figures de la droite suprémaciste ne manquent pas. 

Mais face à Gavin McInnes, co-fondateur du magazine Vice dans les années 90 depuis reconverti en leader de gang avec sa bande de Proud Boys, le dérapage n’est pas passé loin. Berger raconte en effet qu’après avoir diffusé des extraits d’une éùmission de McInnes au cours duquel ce dernier prononçait le mot «nègre» et sortait face caméra un gode de son propre boule, un sbire du militant s’est pointé en personne à la porte d’entrée du domicile de Vic dans le but de le provoquer physiquement.

Steven Seagal, Jimmy Fallon et le télévangéliste apocalyptique Jim Bakker
En général, la situation reste ceci dit un tantinet plus soft, et les cibles de Vic se situent même pour pas mal d’entre elles plus dans le showbiz que dans la politique. On peut citer, au pif : le révérend et ex-taulard Jim Bakker, un télévangéliste qui passe son temps à vendre à son audience des énormes seaux de riz, de pâte à pancakes et de pudding au chocolat pour se préparer à une apocalypse divine ; l’acteur et septième dan d'aïkido Steven Seagal, contraint d’avaler des carottes et de tripoter des pastèques pour faire plaisir au président biélorusse Alexandre Loukachenko ; la figure du twist Chubby Checker, visiblement victime de démangeaisons au niveau de l’entrejambes lorsqu’il invite des femmes à danser sur scène ; ou encore le présentateur de talk show Jimmy Fallon, que Vic accuse d’humaniser avec pas mal d’hypocrisie n’importe lequel de ses invités, même les plus gros cons. «Je pense que Jimmy veut à tout prix être ami avec tout le monde et ne jamais froisser personne, donc quand quelque chose devient gênant pour lui, il rit nerveusement et ne sait pas vraiment quoi dire ; et cela joue dans mon montage», se justifie le monteur dans le magazine Paper.

Toujours auprès du même média, Berger répond d’ailleurs aux critiques qui lui reprochent de se moquer uniquement de personnalités de droite : «Croyez-moi, quand les démocrates commenceront à faire des trucs proches de ce que font Cruz et Trump, je sauterai aussitôt dessus… Quand Sanders se servira d’un fusil-mitrailleur pour faire cuire du bacon comme Cruz, je serai le premier à en faire une vidéo !» La preuve cette année avec un montage sur Joe Biden, accusé d’être trop tactile, notamment quand il se met à caresser et renifler la chevelure de gamines en public. L’ancien vice-président d’Obama fait d’ailleurs figure de favori au sein du parti démocrate pour l’élection de 2020, un événement politique qui risque d’apporter une belle source de vannes et d’absurdités à Vic.

++ Le compte Twitter, la page Facebook et la chaîne YouTube de Vic Berger.