C’est vrai, ça fait beaucoup, surtout pour une ville de 89 000 âmes tout juste au courant mais pas peu fière d’héberger son enthousiasmant festival qui n’a rien à envier à Cannes, y compris ses habitants gênants. Pour un encéphale aussi, ça fait beaucoup. Dans le mien s’est donc joué un mash-up d’Inside Out et d’une chronique de Guillaume Meurice, où mes émotions, diligentes et véloces, ont tenu un véritable conseil de l’ONU. Elles auraient bien voulu se marrer avec Meat Dept. durant tout le festival, mais elles ont eu une ou deux situations de crises à gérer. D’ailleurs, j’ai bien cherché une star en train de se tartiner des rillettes sur un bout de zinc interlope comme on me l’avait promis, mais je n’ai trouvé qu’Adèle Haenel bien occupée à disséminer des petits vétos énervés, si justifiés.

Alors pourquoi ne parle-t-on pas que de cinéma ? Parce que c’est tout l’enjeu d’un festival. L’expérience ne se limite jamais seulement à ce qui est montré sur scène ou grand écran, ni à sa stricte programmation. Un festival - même pour le cinéma qui se prend très au sérieux - c’est une ambiance, des fans exaltés, des autochtones opportunistes, des stagiaires éprouvés, des oeuvres comme des rencontres, fortuites, et quelque part un bar avec des bières.

unnamed-11La pluie vue de notre chambre d'hôtel.

Honnêtement, le premier jour, y’a eu comme un petit moment de flottement dans nos rangs. Déjà parce qu’il tombait des trombes d’eau et que chaque séance de cinéma sentait le chien mouillé, peut-être de notre fait il est vrai. Et je vous dis ça alors que je suis Nantaise, donc née dans un mélange de liquide amniotique et de pluie fine.unnamed-4

unnamed-3Et qu’aux dernières nouvelles, l’hospitalité laissait à désirer.

Mais aussi parce que notre première séance, Les Idoles, un film de 1968 sur des stars de la chanson yéyé (la génération qui aujourd’hui ose critiquer Greta Thunberg a jadis porté des pendentifs araignée sur torse nu glabre : ça remet tout le monde bien à sa place) fut un fiasco. Marc’O, le réalisateur présent à la projection, avait tenu à faire les réglages son, nous invitant donc au choix à devenir sourds à l’issue de la séance ou à venir munis de nos petits bouchons d’oreilles. Là, on est bien en festival. CQFD : Marc’O a 92 ans, et nous, toujours pas vu son film.

À la place, on a assisté à la fin de la masterclass du collectif Meat Dept., studio d’animation génial et dissipé constitué des lascars David et Laurent Nicolas plus Kevin Van Der Meiren. Ainsi, s’il paraît que le chef starifié Quentin Dupieux avait cuisiné l’année dernière sa meilleure recette de patates à l’eau en direct, cette fois-ci, le trio artistique nous a expliqué comment, au début de YouTube, il a mis entre les mains de ses grands-mères des petits engins télécommandés, a filmé lesdites mamies, trafiqué les images et les a mises en ligne. Et comment ces images ont fait le tour des médias, alertant sur la présence d’OVNI aux quatre coins du monde.

À la suite de quoi, lors d’une interview, nous leur avons demandé de nous donner leur avis philosophique sur les enjeux sociopolitiques du monde moderne :



Voir toute l'interview de Meat Dept. en une de notre Instagram.

Du côté du cinéma, je récapitule, on a vu cinq films dont un seul figure au palmarès : Abominable, le film d’animation des studios Dreamworks, prix du public 2019. Notre sélection personnelle a fait la part belle aux thématiques féminines ; on aime à penser qu’elle s’inscrit dans celle de la programmation globale. Qu’il s’agisse de ce film-ci où Yi, une jeune Shanghaienne, entreprend un périple jusqu’à l’Himalaya pour ramener son nouvel ami chez lui, un yéti qui chante comme comme un gang d’école de commerce pour faire repousser la végétation. Ou encore du film de Casey Affleck, Light of my Life, où il joue un père qui tente à tout prix de survivre avec sa fille dans un monde post-apocalyptique où une pandémie a décimé son genre. Ce thème de la survivance féminine en milieu hostile se retrouve d’ailleurs magistralement incarné par Sienna Miller dans American Woman de Jake Scott, le milieu hostile n’étant plus un monde hypothétique sans femmes mais la société actuelle pleine d’hommes mauvais. Ainsi que par Slick Woods dans Goldie, qui aspire à devenir danseuse et empêcher ses deux petites soeurs d’être placées par les services sociaux suite à l’arrestation de leur mère pour deal. Mais le ghetto de Sam de Jong a beau être pop et coloré, il n’en rappelle pas moins sévèrement à l’héroïne sa condition de femme impuissante face à l’ordre social. Enfin arrive Anne Edmond et la protagoniste-titre de son film, Jeune Juliette. Son teen movie réjouissant montre une ado rousse et en surpoids qui fait bien ce qui lui plaît, y compris des conneries. On y trouve aussi une meilleure amie lesbienne, un père génial, un frère bienveillant et un lycée avec une playlist participative : poignée de mains entendue.

  
Voir toute l'interview d'Anne Edmond en une de notre Instagram.

Si le festival de La Roche-sur-Yon est excité par ses pépites cinématographiques présentées en avant-premières dans les salles obscures yonnaises, il l’est aussi par ses soirées dans des clubs beaucoup trop cools pour rester occultes. D’ailleurs, notre collègue Romain Charbon, petit ange parti trop tôt du festival selon les tenanciers des bars alloués, avait déjà défriché ces lieux de drague et de drags, véritables écrins de velours et de libertés confondantes. Mention spéciale au Papy’s et à ses murs recouverts de léopard, sa cage dorée comme on en fait plus et son tigre-statue-fontaine géant probablement conservé de l’époque du jacuzzi libertin qui, j’en suis convaincue bien qu’on m’ait soutenu le contraire, abrita naguère le club. Parce que - et l’info n’est même plus donnée sous le manteau : la ville compte le plus de clubs échangistes par habitant. C’est le secret le moins bien gardé de la ville, mais tout le monde continue de le murmurer en roulant des yeux suspicieusement. (J’ai ensuite rêvé que leur franchise de saunas s’appelait Voldemort.) C’est également au Papy’s que j’ai croisé un pompier-plongeur qui n’a pas voulu me révéler son métier parce que “ça allait trop m’impressionner”. Enfin juste pendant trois secondes et demi, car après, il a rejoint le groupe d’hommes dont la lourdeur était aussi conséquente que leur style dérangeant. Et l’un d’entre eux avait un catogan, c’est pour dire.

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Le CRS-SS, lui, c’était au Macumba qu’il traînait sa mélancolie de ne plus pouvoir exercer parce que c’est un dur métier. Là, on a PRESQUE été attendrie... jusqu’au moment où il nous sort “qu’à force d’avoir tapé sur des manifestants”, son salaire s’était vu réduit à peau de chagrin. Mais le Macumba laisse dans l’ombre les pauvres hommes maltraités par une société sur laquelle ils foutent des coups - il est trop occupé à briller sous les tenues d’Eva, 1081ème du nom, reine des sequins et des premiers hommes, mère de tous les drag’yons.

Et puis les bonnes nouvelles sont arrivées. Un Yonnais a gagné au loto, le soleil est revenu et Adèle Haenel a initié un débat sur un sujet pour le moins interpellant : comment se fait-il qu’un réalisateur accusé de viol sur une jeune fille de 13 ans, qui ne s’est jamais confronté à la justice en France, voie ses films projetés en avant-première dans ce même pays ? Et au débotté, Paolo Moretti, directeur du festival et animateur de ses conférences, en a organisé une supplémentaire. Guidé par Iris Brey, il s’est questionné quant à ses choix personnels de programmation qu’il donne à voir au collectif

Et c’est bien la preuve que le cinéma fait changer le monde en dehors de ses salles.

unnamed-5unnamed-6Le soleil vu de notre chambre d'hôtel.


Candice Joncour, avec Anaïs Carayon aux interviews