C’est moi où Uplifters est en quelque sorte votre album disco ?
Loïc Fleury : Il y a de ça, ouais. Quand on a écrit ce disque, il y avait une volonté d’aller vers des sonorités disco un peu bizarres. L’idée, pour tout dire, c’était même d’assumer notre goût pour le disco kitsch. On voulait changer de ligne directrice, essayer des associations de musiques un peu incongrues. Et comme on a toujours eu envie de faire un album à la MGMT, on s’est décidé à faire un album extrêmement poppy.

Ça veut dire qu’Uplifters est votre album le plus pop ?
Jules Paco : Sans doute, oui. Quoique le premier l’était aussi… Disons qu’on a essayé de proposer une musique plus simple que sur Rust & Gold, on ne voulait pas intellectualiser le processus. Uplifters, on l’a essentiellement composé à partir de lignes de basses, et c’est probablement ce qui donne ce côté disco aux morceaux.

Sur le site de votre label, Microqlima, il est noté qu’Uplifters marque une étape décisive dans la vie du groupe. Franchement, ça ne fait pas un peu trop argument commercial comme propos ?
Jules : Je ne sais pas ce qu’ils ont voulu dire par là… En vrai, chaque album marque une étape.
Loïc : Après, c’est vrai qu’un troisième album est un exercice particulier. Pour le premier, on partait de rien, c’était donc assez facile d’emmener les gens dans un univers. Au moment de sortir le deuxième, tu es forcément attendu au tournant, et ce n’est pas évident de ne pas perdre un peu de ton public en route. Avec le troisième, c’est simplement la preuve que tu as vraiment quelque chose à toi, quelque chose à dire.
Jules : C’est sans doute pour ça qu’on l’a enregistré en toute simplicité, sans pression, avec simplement l’envie de se faire plaisir. Un peu comme si on n’avait plus rien à prouver. Ce qui est totalement faux, mais bon, tu vois l’idée.

Là où Microqlima dit vrai, en revanche, c'est que vous êtes en quelque sorte rescapés d'une certaine scène française du début des années 2010. Qu’est-ce qui vous permet d'être encore là selon vous ?
Jules : C’est en partie parce qu’on a toujours eu un son différent de cette mouvance. Tu sais, on nous demande souvent à qui on s’identifie en France, et on a toujours beaucoup de mal à y répondre. On a toujours réussi à se démarquer d’une certaine tendance, que ce soit grâce à nos mélodies ou à la voix de Loïc.
Loïc : C’est aussi parce qu’on a réussi à se renouveler. On a gardé cette capacité à aller chercher des idées différentes à chacune de nos sorties. Des personnes ont dû lâcher l’affaire, mais on ne peut pas nous reprocher de faire toujours la même chose. Aussi, on a fait les bons choix en termes de partenaire. On a changé trois fois de label en cinq ans, tout simplement parce qu’on n’a jamais cherché la facilité et qu’on a toujours refusé d’être pressés comme des citrons ou de voir notre image être sur-utilisée.

Et la décennie 2020, vous l’appréhendez comment ?
Loïc : Plutôt bien si ça continue comme ça. On a toujours plein d’envies et d’idées, donc ce serait con de jouer les blasés. Together, par exemple, symbolise très bien cette volonté de se renouveler en permanence et de conserver cette envie d’inédit.
Jules : À l’époque où j’achetais des albums, je n’aimais pas entendre un artiste me proposer deux fois le même disque. Le vrai plaisir, c’est d’aller dans des endroits que tu ne connais pas. Le deuxième album était déjà dans cette optique : on n’avait pas envie d’être enfermé dans la case «dream pop», un genre musical dont on ne s’est jamais réellement sentis proche.

Après, le changement de son n’est pas vraiment brutal. Vous ne vous êtes pas mis à faire du metal non plus…
Jules : On ne dit pas que l’on est des musiciens super originaux, mais on multiplie les pistes qui pourraient nous permettre de nous sortir de nos habitudes.
Loïc : Le vrai défi, de toute façon, c’est de savoir se renouveler tout en conservant ce qui fait ton identité. Tout est une question de dosage. Il ne faut pas oublier non plus que si des gens t’ont aimé pour quelque chose de prime abord, c’est qu’il devait bien y avoir une raison. Et nous, c’est cette base aérienne et éthérée.

Pendant l’enregistrement d’Uplifters, vous avez perdu toutes les démos de l’album suite à un bug d’ordi. Ça a été facile de se remettre au travail après ça ?
Loïc : Ça été bizarre de perdre des milliers d’heures de travail, mais, étrangement, on a vite repris le dessus. On s’est rendu compte que ce que l’on venait de perdre était immatériel, c’était donc compliqué de se lamenter là-dessus. On s’est aussi rendu compte de la futilité des données informatiques et on s’est remis au travail. Heureusement, Jules avait conservé quelques sessions, dont deux-trois tubes potentiels.vinyle

Du coup, Uplifters ressemble quand même à ce que vous aviez en tête de prime abord ?
Jules : Ce n’est pas le même type de propositions. Ces centaines de pistes perdues, ça nous a finalement décomplexés, et on a décidé d’aller à l’essentiel, en partant systématiquement de la basse et des beats. Ce qui donne, comme on le disait, un album pop, avec peu d’éléments et une volonté de mettre la voix très en avant. Le disque contient beaucoup de choses que l’on n’aurait pas fait avant. J’ai l’impression qu’on peut y adhérer rapidement, il a un côté spontané assez évident.

L’un des thèmes de l’album, c’est l’adolescence. Vous étiez comment à cette époque ?
Jules : On était tous les deux assez différents, et on est l’encore. Loïc était très timide et rêveur. Pas moi. En revanche, l'un des trucs qui a fait que l’on devienne aussi proche, c’est qu’on était tous les deux des passionnés de musique. On s’est rapidement compris musicalement.

Vous étiez des solitaires ?
Jules : Pas forcément, mais on a tous les deux passés des milliers d’heures à écouter de la musique tout seul dans notre chambre. Moi en fumant pas mal de joints, et Loïc selon son propre procédé. Ça a forcément joué sur la façon dont on envisage la musique aujourd’hui.

Finalement, vos chansons ont eu du succès assez rapidement… Vous auriez persévéré longtemps si le succès s’était fait attendre ?
Jules : Tout ça est arrivé un peu par hasard, donc je pense qu’on aurait continué. Il faut savoir que, à la base, on faisait de la musique dans ma chambre de bonne le dimanche. On n’avait aucune ambition, on se contentait simplement de la mettre sur MySpace pour la faire écouter à nos potes.
Loïc : Et puis on n’est pas devenu des stars de façon fulgurante. Le succès nous a simplement permis de travailler sereinement, et c’est tant mieux. Isaac Delusion n’est pas devenu un produit marketing voué à être obsolète dans trois ou quatre ans. On a un public à échelle humaine, il n’y a jamais eu de démesure chez nous.
Jules : Après, c’est sûr qu’il a fallu s’accrocher un peu parfois. À nos débuts, on avait toujours un train de retard. C’était une course contre la montre permanente, et on galérait à gérer tout ce qui arrivait. Aujourd’hui encore, c’est toujours compliqué, mais le jeu en vaut clairement la chandelle.

Le clip de Pas l’habitude donne l’impression d’être un hommage aux teen movies et aux slashers américains. C’est le cas ?
Loïc : En vrai, c’est une idée du réalisateur, Léo Chadoutaud. C’est son scénario, et nous en sommes tombés amoureux. Même si ce n’est pas notre culture de base, on a été séduit par ce que représente ce monstre : la façon dont il se sent différent, ça fait écho à l’adolescence, à cette période de la vie où tu es timide et où tu te sens mis à l’écart.
Jules : On adore envoyer le titre en amont et ne donner aucune indication aux réalisateurs pour qu’ils se lâchent et livrent une interprétation personnelle du morceau. Là, clairement, on a été séduit par cette esthétique qui fait écho aux séries B des années 1980-90. Ça collait tellement bien à ce que l’on voulait dire que c’est devenu évident pour nous, même si ce n’est pas notre culture.

Le fait d’aller tourner ce clip à Los Angeles, ça a peut-être joué aussi dans votre décision, non ?
Jules : En vrai, c’est encore un choix du réalisateur. Un peu comme pour Isabella, également tourné là-bas. Et à chaque fois, le tournage à Los Angeles pouvait se justifier, ce n’était pas juste un caprice artistique. D’ailleurs, on n’en a même pas profité pour y aller également. À chaque fois, ce n’était pas possible niveau budget…

Dans le clip de Fancy, il y a un long plan-séquence. Vous avez quelques plans-séquences favoris au cinéma ?
Jules : Là, j’en ai plusieurs qui me viennent en tête. Il y a la bataille dans le couloir d’Old Boy, cette chorégraphie qui donne l’impression de jouer à un vieux jeu d’arcade, le dialogue sur le massage dans Pulp Fiction, La corde d’Hitchcock, un film entièrement réalisé en plan-séquence, ou encore l’attaque des indiens dans The Revenant. Là, c’est vraiment une folie du point de vue de la mise en scène et de la chorégraphie.
Loïc : Pour ma part, il y a celui d’Irréversible, qui se conclut par un éclatement de tête.
Jules : Selon moi, un plan-séquence réussi est un plan-séquence que tu ne remarques pas forcément au premier coup d’œil. Ça ne doit pas être gadget.

En conclusion de l’album, on trouve votre reprise de Couleur menthe à l’eau
Loïc : En vrai, je l’avais composée il y a longtemps, mais j’avais préféré laisser Eddy Mitchell la chanter ! (Rires) Plus sérieusement, c’est un titre que l’on a enregistré au sein d’une période charnière, entre le deuxième et le troisième album. On voulait proposer une reprise au public pour donner un peu de nouvelles, et on se disait que ça pourrait être sympa de reprendre un standard de la chanson française. On voulait surprendre. Un soir, en sortant du métro, j’ai eu comme une révélation avec ce titre :  j’ai pianoté les accords et l’esthétique du morceau a rapidement pris forme. 
Et, étrangement, c’est devenu votre plus gros succès…
Jules : (Rires) Certes, mais il ne faut pas le dire, ça…qlimaEn même temps, j’imagine que s’il est sur Uplifters, c’est pour une raison précise…
Loïc : C’est clair : je pense que pas mal de gens auraient été déçus s’il n’avait pas été présent au tracklisting.

On a l’impression que c’est une bonne période pour assumer pleinement ses goûts pour la variété, vous ne trouvez pas ?
Jules : C’est un peu comme la mode, tout est une question de cycles. On a parfois envie de retourner vers certaines choses longtemps considérées comme ringardes. Là, ça va avec le retour du français dont on parlait tout à l’heure.
Loïc : Il y a dix ans, on ne va pas se mentir, on n’aurait peut-être pas fait cette reprise. Mais comme on n’existait pas il y a dix ans, la question ne se pose même pas.

++ Le nouvel album d'Isaac Delusion, Uplifters, est victime de son succès et donc plus disponible sur la boutique du labeL. Mais vous pouvez le trouver ailleurs. 

Crédits photos : René Habermacher.