Lomepal dit qu'il voulait s'éloigner du rap français avec la pochette de Flip. Quel était le brief de départ ?
Samuel Lamidey (Raegular) : Antoine (Valentinelli, aka Lomepal, ndlr) est venu me voir en me disant qu’il voulait être déguisé en femme sur sa pochette. Son idée de base était d’effectuer un flip (un retournement dans le milieu du skate) homme/femme. Sa référence initiale était le clip de My Kind of Woman de Mac DeMarco.

Comment a-t-il réussi à te contacter ? Via Nekfeu, avec qui tu travailles depuis plusieurs années ?
C’est Louis (ex-Hologram Lo’, du groupe 1995, ndlr) de Don Dada Records qui nous a mis en contact, mais effectivement, il m’a dit à l’époque que c’était en voyant la pochette de Cyborg de Nekfeu qu’il avait eu en tête de me contacter. Aussi, j’avais déjà collaboré avec Grand Management Musique, son label. Ce qui est drôle, c’est que lorsqu’il m’a contacté, j’écoutais en boucle Achille et son EP ODSL en collaboration avec Stwo.cyborg

La pochette de l'album Cyborg, de Nekfeu. 

Je crois savoir que cette pochette a été la première que tu as réalisée entièrement en photo, sans graphisme par-dessus. Comment as-tu procédé ?
Le fait qu’il n’y ait pas de graphisme sur la photo s’est imposé naturellement : au moment de regarder les différentes maquettes qu’on avait fait, on sentait qu’il n’y avait pas besoin d’en rajouter. Mais sinon, le travail est exactement le même que sur une pochette plus graphique : on a une idée de base, on fait un shooting, on maquette et ensuite on choisit le visuel qui nous paraît le plus juste.

La collaboration avec Lomepal était différente de celle avec Alpha Wann, avec qui tu collabores depuis le début également ?
Elle était différente dans le sens où elle était nouvelle à l’époque de Flip. À présent, avec les différents projets sur lesquels j’ai eu le plaisir de collaborer avec Antoine, on a pu développer une entente aussi enrichissante que celle avec Alpha. Leurs personnalités et leurs façons de travailler restent très différentes mais mon objectif reste le même : tenter de faire un visuel dont ils seront fiers et qui représentera au mieux leurs albums respectifs.

Il paraît qu’une autre pochette était censée être utilisée à la base, c’est vrai ? Elle ressemblait à quoi ?
Oui, c’est vrai ! C’est celle qui a fini par être utilisée pour illustrer le single Ray Liotta. C’était initialement la photo préférée d’Antoine et du label, mais pas la mienne. Du coup, j’ai essayé de pousser un peu pour qu’on utilise celle qu’on a aujourd’hui. Antoine a finalement sondé ses proches, et c’est la photo sur fond rose qui a été la plus appréciée.

alphaLa pochette d'Une main lave l'autre, d'Alpha Wan. 

C’est long de réaliser un tel travail ? Il y a aussi cette volonté de créer des logos différents pour chaque titre de chanson, un peu comme les stickers de skate...
Pour la photo, on a fait un shooting «homemade», un soir dans mon atelier, 2-3 heures maximum. Après, j’ai retouché et fait des essais de maquette pendant quelques jours. Ce qui a mis le plus de temps, finalement, ça a été de choisir car on avait beaucoup de photos et on a longtemps hésité sur la meilleure pochette possible. Quant aux logos, ça été plus rapide, dans le sens où on était pressés par les temps d’impression du CD. Alors pour être dans les délais, j’ai dû pondre les quinze logos en un ou deux jours à peu près.

Il y a aussi pas mal de références à la pop-culture japonaise et au cinéma sur cette pochette, non ?
Oui, effectivement ! Surtout au cinéma, d’ailleurs : quand Antoine m’a dit qu’il voulait se travestir, je n’étais vraiment pas sûr de comment il fallait styliser ça… Mon premier réflexe a alors été de prendre des films en exemple : les films de Pedro Almodovar, Laurence Anyways de Xavier Dolan… Je peux citer aussi le travail de Cindy Sherman, dans un autre registre, qui m’a influencé à l’époque sur ce projet.

Étant donné le succès de l’album, est-ce que la pochette de Flip a changé quelque chose pour toi ? 
Bien sûr : ça m’a apporté une certaine visibilité grâce au succès amplement mérité de l’album. Cela dit, en faisant la pochette, nous voulions simplement nous amuser et essayer d’être justes dans notre démarche. Après, je dois avouer que techniquement, j'aurais aimé faire cent fois mieux pour la photo de Flip sur certains aspects, mais c’est justement peut-être ce côté lo-fi, amateur qui la rend surprenante… Quelle aventure depuis Flip en tout cas ! C’était il y a deux ans à peine, et Antoine va maintenant remplir deux Bercy en novembre.

jeannine

La pochette de Jeannine, de Lomepal. 

Tu as également réalisé la pochette de Jeannine, son deuxième album. J’imagine qu’il fallait éviter de tomber dans la redite ou dans l’outrance, non ? 
Exactement ! Mais dans la méthode de travail, c’était la même chose : Antoine vient me voir avec l’idée d’intégrer le regard de sa grand-mère, Jeannine, sur la pochette de l’album, et on teste plein de choses. Pour garder tout de même une continuité avec Flip, on est resté sur un principe de stickers à coller soi-même au dos de l’album pour la tracklist.

À l'heure où tout le monde parle de la dématérialisation de la musique, tu penses que la pochette d'album a toujours une importance primordiale ?
Ça dépend de quel côté on se place. Si l'on parle de ventes d’album, je ne pense pas que ce soit la pochette d’album qui va vendre la musique. Aucune bonne pochette ne peut sauver un mauvais album, et une musique peut cartonner avec un visuel banal. Cependant, si l'on se place d’un point de vue artistique, je pense que les gens sont plus ouverts et sensibles qu’avant aux images et aux propositions plus originales. On sent aussi qu’il y a un regain d’intérêt pour le format physique ces derniers temps. C’est une réalité.

On n’en a pas encore parlé, mais peux-tu m’en dire plus sur tes influences ?
Pour celles qui ont pu influencer Flip, consciemment, il y a eu bien sûr Love on the Beat de Serge Gainsbourg par William Klein, et inconsciemment LP1 de FKA Twigs par Jesse Kanda. Plus jeune, j’étais forcément influencé par les pochette de mes albums préférés : Opéra Puccino d’Oxmo Puccino (J.B. Mondino) et Only built 4 Cuban Linx de Raekwon. Mais c’est plus tard, quand j’ai entamé mes études de graphisme et commencé à me diversifier dans mes goûts musicaux, que j’ai découvert le travail de Peter Saville pour le label Factory, et notamment pour New Order (Power, Corruption & Lies ma favorite) ou le travail d’Hipgnosis, par exemple pour Peter Gabriel (Peter Gabriel 1 : Car). Ce qui m’avait frappé avec eux, c’est qu’on sortait du carcan de la pochette frontale et que tout le reste avait aussi de l’importance : le dos de la pochette, la typographie... Ils créaient un vrai univers autour d’un album.

Et là, si tu devais me balancer tes cinq pochettes de la décennie, ce seraient lesquelles ?
C’est impossible de faire un top 5 tellement il y a matière à choisir… Je vais donc me limiter aux albums que j’ai vraiment aimés et beaucoup écoutés en plus d’en avoir adoré la pochette : Sirens de Nicolas Jaar (David Rudnick), Negro Swan de Blood Orange (Ana Kraš), IGOR de Tyler, the Creator (Luis Perez), Yeezus de Kanye West (Donda) (qui s’inspire fortement de la pochette de Crystal de New Order, par Peter Saville) et Astroworld de Travis Scott (David Lachapelle).

++ Le site officiel de Raegular.