Si vous sentez qu’un esprit démoniaque commence à squatter votre cervelle, surtout, évitez à tout prix d’aller consulter un médecin. Ayez un peu confiance en vous, bordel. D’un côté, dialoguer par la pensée avec Satan ne prouve rien : vous n’êtes pas (forcément) devenu complètement taré. Et de l’autre, vous ne voulez pas risquer de laisser votre santé mentale à la merci de la science et de la rationalité. Pour lutter contre l’emprise diabolique, mieux vaut prendre contact avec un type un minimum compétent et expérimenté. Guérisseurs, chamans, marabouts, prêtres, sorciers, kabbalistes… Si les professionnels sérieux ne manquent pas dans le secteur, on préférera, tant qu’à faire, la crème de la crème : les télévangélistes.

L’Histoire l’a démontré : il n’y a rien de mieux pour répandre la bonne parole avec sincérité et altruisme que de le faire en direct à la TV devant des millions de téléspectateurs, et entre deux coupures pub. Certes, les mauvaises langues pointeront sûrement du doigt quelques polémiques superficielles. Au pif : le cas du révérend et ex-taulard Jim Bakker, un pentecôtiste passé par la case prison pour fraude comptable après avoir siphonné les dons de ses fidèles, revenu depuis à l’antenne pour vendre à son public d’énormes seaux de riz et de pâte à pancakes afin de les aider à se préparer à l’Apocalypse. Autre exemple malhonnête : Creflo Dollar, un pasteur adepte de la théologie de la prospérité – une doctrine d’après laquelle la pauvreté peut être le signe d’une malédiction divine, et la richesse matérielle, au contraire, n’est accessible qu’en gardant réellement la foi. Multimillionnaire, Dollar le bien nommé a même lancé un temps un appel aux dons pour pouvoir s’offrir un jet privé de 65 millions de dollars, achat «nécessaire» selon lui pour diffuser les évangiles.

Le spray d’eau bénite du Prophète Ed Citronnelli contre les «démons du sexe oral»
On pourrait aussi citer Ernest Angley, un autre Américain accusé pour le coup d’avoir forcé certains de ses collaborateurs à subir des vasectomies ou des avortements ; ou encore Gilbert Deya, un télévangéliste extradé en 2017 du Royaume-Uni vers le Kenya pour avoir organisé un réseau de trafic d’enfants, qu’il confiait ensuite à des fidèles stériles en proclamant qu’il s’agissait de «bébés miracles»... Mais évitons de tomber dans le fantasme du «tous pourris» et mettons de côté ces deux-trois dérapages malencontreux pour nous reconcentrer sur votre quête : trouver un télé-exorciste capable de défier Belzébuth en un contre un, et lui éclater la tête à mains nues. Avant d’espérer retrouver le chemin de l’Éternel, tout dépendra d’abord du type d’esprit qui vous trotte dans la tête. Première option : Ed Citronnelli, adepte de «la délivrance par le saxophone» et spécialisé entre autres contre les «démons du sexe oral».

À la tête de 112 000 abonnés sur YouTube, ce télévangéliste qui officie dans le Bronx affronte à la chaîne les cas de possession dans le but d’«étendre le royaume de Dieu sur Terre». Déjà menacé de mort par une enflure de démon, Ed finit toujours par pousser ses fidèles à gesticuler en convulsant sur la moquette ou en hurlant dans un état de transe pas toujours très rassurant. Mais son plus beau combat reste celui contre un esprit du Mal visiblement obsédé par la turlute. Le remède proposé par Citronnelli : faire cracher la femme pervertie par le Malin afin de «laisser sortir le sperme du démon» de sa bouche, puis lui vaporiser les parties intimes avec un pulvérisateur rempli d’eau bénite. Preuve que l’astuce fait l’affaire, la fidèle raconte d’elle-même : «Quand je suis allée aux toilettes 15 minutes après la délivrance, quelque chose de blanc est ressorti avec du sang». Alors certes, ces techniques peuvent sembler peu conventionnelles voire complètement perchées mais, franchement, pourquoi douter de la parole d’un mec qui s’autoproclame «Prophète Ed» ?

Bob Larson, télé-exorciste sur Skype
Si vous jugez que Satan a plutôt pris possession de votre âme en exploitant le pouvoir malfaisant de la musique, votre homme s’appelle Bob Larson. Connu pour ses croisades anti-rock, en publiant entre autres Rock & Roll: The Devil's Diversion en 1967, The Day Music Died en 72 et Your Kids and Rock en 88, ce révérend basé en Arizona s’est aujourd’hui reconverti en youtubeur, comme Citronnelli. Preuve de sa crédibilité, il se présente ni plus ni moins comme «le VRAI exorciste» sur sa chaîne, qui cumule d’ailleurs plus de 23 millions de vues. Sa méthode contre les démons vodous, Lucifer ou bien le «démon de la stupidité» : donner des gros coups de crucifix et de Bible dans la face ou le bide de ses patients, au cours de séances qu’un regard impie pourrait vite qualifier de vastes sketchs superstitieux. Le prêtre, qui débattait avec des membres de l’Église de Satan en pleine «panique satanique» dans les années 80 pour les inciter à «accepter Jésus» en direct à la télé, innove aujourd’hui en utilisant de plus en plus la technologie contre les forces du Mal.

Concrètement, Larson a décidé ces dernières années de proposer des séances d’exorcisme à distance via de simples discussions Skype, pour pas loin de 300 dollars par client. Une bonne tactique de disruption pour «poursuivre et renvoyer le Diable en enfer», comme il l’explique au Daily Show. Pour ce qui est des thèmes abordés, le télévangéliste est ceci dit resté sur du classique. Alors qu’il hystérisait par le passé sur la soi-disant vague de sacrifices rituels occultes (le phénomène autour des SRA, pour Satanic Ritual Abuses) et promouvait le heavy metal chrétien dans Talk Back, une émission de libre-antenne diffusée sur des dizaines de chaînes de radio affiliées dans les années 80 et 90, le prêtre tourne toujours autour des mêmes sujets. La drogue par exemple, notamment lorsqu’il part en guerre contre «le démon de la weed» : «Presque 100 % de tous les toxicomanes diabolisés que j'ai rencontrés, et ils se comptent par centaines, ont commencé avec la marijuana… Les données que je tire de mes observations révèlent que les démons sont plus nombreux à consommer de l'herbe que toute autre drogue».

«Test du démon», «huile prophétique» et autres produits dérivés
Mais restons concentré sur votre guérison démoniale. Pour être sûr de dire adieu au Sheitan, il vous faudra bien entendu – comme à peu près à chaque fois que vous aurez affaire à des télévangélistes – passer à la caisse. «Faites preuve de compassion et contribuez à mener d’autres vers le monde du Christ, en faisant un don aujourd’hui. Le Prophète Ed et le Saint-Esprit vous remercient d’avance», résume le site d’Ed Citronnelli. Ce dernier met d’ailleurs en vente une myriade de produits dérivés de ses séances d’exorcisme, avec entre autres de l’«huile prophétique» à 25 dollars, de l’«huile apostolique» à 25 dollars ou encore de l’«huile d’onction pour guérison, délivrance et prière» pour la modique somme de 30 dollars. 

De son côté, Bob Larson marchande également en ligne un «test du démon», un questionnaire accessible au prix de 9,95 dollars. Aucune raison a priori de se méfier du révérend : «En une heure, vous pouvez commencer la vie dont vous avez toujours rêvée. Larson, l'homme qui a fait face à plus de démons que quiconque sur la planète, vous montre comment surmonter chaque obstacle quotidien. Mettez fin aux cycles de l'échec, de la pauvreté et de la maladie. Brisez les malédictions familiales à la RACINE !» Qui sait, Bob Larson et Ed Citronnelli ne font peut-être, eux aussi, que suivre la théologie de la prospérité. Vu leur fortune respective, les deux télévangélistes doivent logiquement être aujourd’hui très proches du Tout-Puissant. Rien que pour 1990, le magazine World estimait les revenus annuels de Larson à plus de 400 000 dollars.