«Le film de banlieue se doit d’accueillir tous les genres»
Julien Séri : Les films de banlieue, ça me renvoie à ma jeunesse, à l’époque où je découvrais les films de Spike Lee, Mathieu Kassovitz ou Jean-François Richet. On est toujours un peu révolutionnaire quand on est ado, et je me retrouvais complètement dans ces films sociaux. D’ailleurs, Do The Right Thing imposait un nouveau genre de cinéma, fait par des gens qui n’avaient pas accès à ce milieu auparavant, qui s’exprimaient désormais avec audace et liberté, et qui véhiculaient leurs propres références, comme le rap ou le graffiti. À ce titre, j’aime à penser que La Haine ou Ma 6-T va crack-er se rapprochent dans leur approche des albums rap de l’époque, dans le sens où ils façonnaient une nouvelle manière de présenter le monde.
Denis Thybaud : Selon moi, si l’on met de côté Les Misérables, le long-métrage qui symbolise le milieu ce qu’est un film de banlieue ces dernières années, c’est Shéhérazade, dans le sens où l'on nous raconte la vraie vie de personnes trop souvent habituées à occuper la rubrique des faits divers. Et c’est exactement ça, un film de banlieue : un récit qui parle de gens et d’univers hors normes, qui traite d’exclusion. Il se définit par rapport à des personnages en marge de tout : de la société, de la ville, des grandes institutions.

sheherazade-jean-bernard-marlin-antidoteExtrait du film Shéhérazade

Olivier Babinet : C’est toujours étrange d’employer ce terme : après tout, parle-t-on de films de campagne ou de films de centre-ville ? Personnellement, je me refuse à le considérer comme un genre à part entière, dans le sens où l'on peut raconter n’importe quelle histoire à travers ce prisme, y compris une comédie romantique. Aaron N'Kiambi, l’un des protagonistes de Swagger, disait d’ailleurs sur le plateau de Quotidien qu’il fallait arrêter de raconter des histoires de deal ou de meurtre quand on s’intéresse aux quartiers. Selon lui, il est préférable de réaliser des comédies afin de déconstruire les clichés dans lesquels on enferme trop souvent les gens qui y vivent.
Benny Malapa : Il était une fois le Bronx est-il un film de banlieue ? Les films de Ken Loach en sont-ils également ? Pour moi, ce terme est un peu trop péjoratif et réducteur. Ça enferme tous ces films dans une esthétique trop précise, au point que les médias font généralement davantage appel à leurs réalisateurs pour parler du tissu social que de cinéma en tant que tel.
Julien Séri : C’est important de rappeler que la banlieue est multiple, elle n’est pas uniquement en colère. Moi-même, j’ai grandi en banlieue et je n’ai jamais brûlé de voiture ou tout cassé autour de moi : c’est un peu facile de tomber dans ce cliché…. Avec Yamakasi, mon idée de base était d’ailleurs de faire un film social, il n’était pas censé avoir ce ton comique. Je voulais faire de ces gars-là des Robins des Bois des temps modernes, donner ma version des Sept Samouraïs, mon film fétiche.
Olivier Babinet : Avec Swagger, je me suis efforcé de montrer des individus différents, des caractères différents et des religions différentes. Tout simplement parce que le film de banlieue se doit d’accueillir tous les genres. Après tout, les quartiers ne sont pas qu’un décor, on peut même y raconter du fantastique. D’ailleurs, dans La Haine, Mathieu Kassovitz introduit un peu cette idée-là avec son histoire de la vache.

swagger_3Extrait du film Swagger

«Ça ne sert à rien de tomber dans le misérabilisme, le réel n’est pas forcément triste»
Denis Thybaud : Forcément, quand on décide de raconter des histoires avec ce genre de personnages et de décor, on rentre dans quelque chose de politique. Mais ce n’est pas pour autant que l’on se doit d’être militant. Avec Les Mythos, par exemple, mon idée était de faire découvrir aux gens une dimension de la banlieue qu’ils ne connaissent peut-être pas. Personnellement, j’ai toujours cherché à en parler de façon positive, histoire d’aller à la rencontre de ce que pourrait raconter le journal de 20h. L’idée, c’est de ne pas tronquer la réalité, de se jouer des clichés.
Benny Malapa : On pourrait penser que le format documentaire serait plus juste pour aborder ce type de sujets, mais j’ai tendance à m’en méfier également. Après tout, il faut trouver des protagonistes qui acceptent de parler librement et sincèrement. Dans tous les cas, il y a une notion de mise en scène.
Olivier Babinet : La réalité à laquelle on soumet le film de banlieue est toujours quelque chose de problématique. Ça implique une image brute, un peu moche. Or, je ne vois pas pourquoi on n’aurait pas le droit à la lumière alors qu’un film tourné dans un appart haussmannien y aurait le droit. Après la sortie de Swagger, par exemple, on m’a reproché d’enjoliver la banlieue, ce qui est complètement faux : les décors filmés existent, j’ai simplement proposé un cadre et un éclairage particulier. Ça ne sert à rien de tomber dans le misérabilisme, le réel n’est pas forcément triste.
Julien Séri : C’est vrai que l’équilibre est difficile à trouver lorsqu’on se lance dans ce genre de projets. C’est tellement facile de tomber dans une forme d’ultra-violence. Or, quand tu n’en parles pas ou que tu ne montres pas cette violence, on te reproche de ne pas être assez réaliste... Le boulot d’un réalisateur, c’est de poser un regard sur un univers. Et là, j’ai l’impression qu’EuropaCorp a faussé notre rapport avec ce type d’univers. C’est comme si l'on ne pouvait pas imaginer un film de banlieue sans une B.O. rap, des personnages noirs et des flics méchants. Moi, par exemple, j’avais tout fait pour qu’il n’y ait pas de rap dans Yamakasi… C’est pourquoi Luc Besson a fini par m’écarter du projet lorsqu’il a compris que je n’allais pas faire un énième Taxi…  keryjames

Denis Thybaud : C’est pour cela que Dans tes rêves, pourtant centré autour du hip-hop, ne se passe pas en banlieue. Tout simplement parce que je ne voulais pas tomber dans le cliché du film de rap qui se déroule en périphérie. Ce qui ne m’a pas empêché de me faire lyncher au moment de la sortie du film. On me disait : «ça ne se passe pas comme ça dans les quartiers». J’avais pris beaucoup de libertés, je voulais une esthétique assez poussée, et c’est vrai que j’étais peut-être trop dans la forme et pas assez dans le fond. Mais je ne voulais pas tomber dans le cliché du film réaliste réalisé avec un grand angle… Tout ça pour dire que l’on sera toujours attaqué lorsqu’on réalise ce type de film. On est jugé parce qu’on ne vient pas de banlieue ou autre. Ce qui est fou quand on sait que les gros producteurs hollywoodiens engageaient des réalisateurs européens dans les 1980 parce qu’ils cherchaient justement un regard neuf sur l’Amérique.
Benny Malapa : Kassovitz est loin de venir de la banlieue, mais si La Haine est un film aussi significatif, c’est parce qu’il a un point de vue, parce qu’il laisse la place à l’émotion du spectateur, et parce qu’il installe trois gars des quartiers dans le milieu du cinéma français. C’est le portrait de trois jeunes qui, avec une inconscience lourde, se mettent en danger parce qu’ils ne savent pas où ils vont et ne savent pas quoi faire. Le problème, c’est ce systématisme avec lequel les flics peuvent passer pour les méchants. On ne questionne jamais le rapport flic/habitant, on ne cherche pas à le comprendre et on ne dit jamais que la police n’est pas un corps autonome : comme disait Marx, c’est une bande armée au service du capital. Les policiers n’agissent jamais en leur nom.
Julien Séri : Il y a toujours eu ce problème au sein du cinéma français. Banlieusards, par exemple, a fait plus de 3 millions de vues sur Netflix alors que l’industrie a tout fait pour qu’il n’existe pas… Certes, le Festival de Cannes est capable de s’enorgueillir de compter parfois des films un peu limites dans sa sélection, comme La Haine ou Les Misérables. Certes, la bourgeoisie du cinéma s’autosatisfait de faire venir des gens de banlieue ou d’applaudir les gars de Kourtrajmé lorsqu’ils débarquent sur la Croisette la musique à fond, ça leur donne l’impression de fricoter avec le danger et ça ramène la presse, mais il faut se rendre compte que l’on parle d’un milieu qui n’imagine pas produire dans la même année deux films sur le sujet : Banlieusards et Les Misérables. Résultat, je pense sincèrement que si la jeunesse se plaint encore aujourd’hui de ne pas avoir de voix, c’est parce qu’il s’est passé 25 ans entre La Haine et Les Misérables.
Ma 6-T va crack-er_1
«Les habitants de ces banlieues ne sont que de petites fourmis»
Olivier Babinet : Il y a des plans qui, selon moi, symbolisent parfaitement ce que doit raconter un projet visuel ancré dans les banlieues. Je pourrais bien évidemment citer différentes séquences de The Wire, qui avait l’intelligence de raconter ce milieu avec toutes les nuances et tous les points de vue que cela nécessite. Mais je préfère retenir ce plan dans La Haine où le gamin raconte son histoire aux trois protagonistes. Ce n’est pas un moment d’action ou de drame, c’est simplement un moment de vie, l'un de ces nombreux instants où l'on meuble le vide par l’humour.
Julien Séri : Il y a un plan dans Yamakasi où l'on voit les sept personnages face à la tour des Bleuets. Grâce au travelling et à la contre-plongée, on comprend à quel point ces immenses barres d’immeubles pèsent sur leurs épaules. Ça devient en quelque sorte leur Everest, et j’aime beaucoup cette notion d’un béton écrasant, avec lequel l’homme doit apprendre à vivre, quitte à le dompter. Il y a le même genre de moments dans La Haine lorsque Cut Killer réalise son mix : l'on voit tous ces ensembles de haut, comme une astuce de mise en scène censée rappeler que les habitants de ces banlieues ne sont que de petites fourmis.
Denis Thybaud : Le plan dans 8 MileEminem est dans le bus en train d’écrire est formidable. Visuellement, ça raconte tout : on est dans un transport en commun au milieu d’une zone urbaine délabrée, le paysage défile et on voit un jeune homme écrire parce qu’il ne lui reste que ça. Tout, ici, symbolise cette volonté de sortir de la banlieue, de sortir de la galère.
Benny Malapa : La relation entre la musique et l’image dans Ma 6-T va crack-er est également très intéressante. On sent une vraie prise de risque et une volonté de renforcer une espèce de tension jusqu’à l’explosion finale.
Julien Séri : Ça nous rappelle que, oui, jusqu’ici tout va bien ! Mais maintenant, on fait quoi ?

++ Les Misérables de Ladj Ly est sorti en salle hier, mercredi 20 novembre.