Putain de vies est une coédition avec Médecins du Monde, l’association Paloma et La Boîte à Bulles. Comment s’est fait cette rencontre et pourquoi avoir pris le parti de traiter un sujet si sensible ? 
Muriel Douru : Au départ, le projet de ce livre est celui de Médecins du Monde et de Paloma (une association de santé qui s’occupe spécifiquement des travailleuses du sexe à Nantes). Ces associations réfléchissaient depuis un moment à utiliser l’outil «roman graphique» pour transmettre la parole des prostituées, des personnes qu’elles aident et côtoient depuis des dizaines d’années et dont elles savent à quel point elles sont invisibilisées par notre société. Parce qu’elles sont des femmes d’abord, des migrantes sans-papiers parfois, mais aussi et surtout, parce qu’elles utilisent le travail du sexe pour vivre ou survivre. Le corps des femmes est politique et la stigmatisation qui pèse sur celles qui vendent des services sexuels (et pas «leur corps», un concept qu’elles n’utilisent jamais) est énorme. De fait, leur parole est fréquemment niée ou considérée comme illégitime parce qu’elles sont souvent réduites à un statut de victimes, ce qui les infantilise. Mais par ailleurs, il leur est difficile de parler publiquement pour contrer ce qu’elles entendent de faux à leur sujet, à cause de cette stigmatisation, et les reportages filmés ou photographiés racontant leurs parcours sont rares. Médecins du Monde et Paloma ont pensé avec intelligence que le roman graphique permettait au contraire de représenter le réel, de raconter des choses intimes, tout en préservant leur anonymat. D’où cette proposition qu’ils m’ont faite, de mener ce travail.Capture d’écran 2019-11-12 à 12.16.23

Cet ouvrage se compose d’une série de portraits. Chaque TDS (travailleur du sexe, ndlr) que vous avez rencontré, qu’il soit homme, femme ou transgenre, a accepté de se confier à vous. Comment se sont passées vos rencontres, comment avez-vous procédé à ce travail quasi-journalistique ?
Oui, c’est un travail journalistique même si je n’ai pas de carte de presse ! Mais je m’intéresse depuis toujours au réel et aux minorités invisibles. Probablement parce que je suis lesbienne et que j’ai eu mon enfant grâce à une PMA à l’étranger, ce qui me rend particulièrement sensible aux vies des personnes considérées comme «hors cadre» par notre société paternaliste. J’ai écrit l’un des tout premiers livres pour enfants sur l’homoparentalité, il y a 16 ans, et si je suis depuis peu dans le milieu de la bande dessinée, c’était, dès le départ, pour parler des thèmes sociaux qui me sont chers (l’homophobie, le féminisme, la condition animale, l’écologie, etc.). Concernant ce livre, il fallait d’abord trouver des témoins libres de pouvoir se raconter, ce qui n’est pas évident pour toutes car certaines - il y a un homme dans mon livre mais comme il est largement minoritaire, je préfère parler au féminin - sont encore sous le joug de dettes monstrueuses dans leurs pays d’origine, sous la pression d’un réseau ou encore sous celle d’un proxénète.
Mais la grande majorité d’entre elles (et un homme, donc !) à qui nous avons proposé de témoigner l’ont fait avec enthousiasme, malgré les menaces qui pèsent encore sur certaines, car elles nous ont exprimé leur plaisir de, pour une fois, faire entendre leur récit directement. Ensuite, je menais avec elles des échanges de plusieurs heures, dans la plus grande intimité. Avec, parfois, simplement la présence d’une traductrice, car je ne parle ni chinois ni roumain. Ces rencontres étaient toujours fortes et émouvantes pour moi car leurs récits de vie sont hors du commun et j’ai fait en sorte, dans le rendu en mots et en images, de ne pas trahir leur réalité.Capture d’écran 2019-11-12 à 12.16.36Dix portraits, dix destins dans lesquels la prostitution apparaît comme un élément de survie, puisqu’elle permet de gagner de l’argent non pas facilement mais rapidement. Elle est pour la plupart vécue comme une contrainte et par la société considérée comme un délit, puisque depuis 2016, les clients sont condamnés à une amende et/ou une peine de prison. Cependant, trois personnages paraissent apaisés face à cette activité. Lauriane, Emmy et Louis. Pensez-vous que la prostitution puisse être un choix ? 
Il y a Blessing aussi, qui a un destin étonnant, parce qu’après avoir subi la prostitution forcée sous le joug d’un réseau de traite des êtres humains, elle s’en est libérée toute seule et elle continue d’exercer dans la rue, mais pour elle-même. C’est une migrante sans-papiers analphabète, parfaitement lucide sur ses chances plus que limitées d’obtenir un emploi sur un marché du travail français moribond. Mais par ailleurs, elle refuse absolument l’idée de rentrer dans son pays d’origine ou de pratiquer une profession moins rémunératrice comme le ménage, par exemple. Blessing est une personne lumineuse et d’un courage incroyable qui m’a remise à ma place de privilégiée. 

On ne part pas tous avec les mêmes chances dans la vie et la notion de «choix» ne veut pas dire grand-chose au regard des énormes inégalités sociales dans notre pays ou à travers le monde ! Entre une femme née en France, de parents aimants et ayant eu accès aux études, et une femme née au Nigéria, dans la misère la plus totale et mariée de force, la notion de «choix» n’est pas comparable. C’est bien ce qui me révolte maintenant que j’ai eu accès à toutes ces histoires de vie : c’est facile de critiquer ou d’avoir un avis idéologique quand on est confortablement assis dans son canapé et qu’on a le ventre plein ! Louis et Emmy ont des destins incroyables - et Lauriane apporte un éclairage encore différent puisqu’elle est Française, qu’elle a grandi dans une famille traditionnelle, qu’elle a fait des études et qu’elle a utilisé le travail du sexe, à un moment dans sa vie parce qu’elle en avait envie, sans contrainte. Au final, ce qui ressort du livre, je trouve, c’est que tous ces destins sont singuliers, qu’on ne peut pas mettre tout le monde dans le même sac même si la violence (de la famille ou des clients) revient très souvent dans leurs récits. En revanche, et malgré des situations extrêmement différentes, elles se rejoignent absolument toutes pour condamner la loi de 2016 de pénalisation des clients qui, dans une logique évidente, les pénalise, elles !Capture d’écran 2019-11-12 à 12.16.50 (1)Votre BD réussit à ne pas prendre parti ; elle n’est ni pro-sexe, ni abolitionniste. Elle se veut la plus objective possible sur la situation de la prostitution en France. Avez-vous un avis à ce propos et si oui, a-t-il évolué à la suite de votre enquête sur le terrain ? 
Je ne suis pas arrivée dans ce projet avec une idée préconçue sur le travail du sexe ou un avis politique, mais c’est parce que je les ai écoutées pendant un an et demi que désormais j’ai un point de vue sur la question ; et ce point de vue, c’est le leur. D’une certaine façon, elles m’ont «déconstruite» des clichés à leur sujet, elles m’ont fait découvrir une réalité plus nuancée et moins manichéenne que celle de l’imaginaire collectif. Il y a une réelle hypocrisie de la loi française, qui dit vouloir «combattre» la prostitution mais sans donner de réels moyens à celles qui souhaitent faire autre chose, et qui, en même temps, met une pression (policière, morale, juridique…) énorme sur les indépendantes ou sur celles qui n’ont d’autre choix pour leur survie, au point que leur quotidien est encore plus dur qu’avant ! Je vois beaucoup de gens parler à leur place sans les écouter, les rejeter quand elles ne vont pas dans le sens attendu (victimaire la plupart du temps) alors que, la moindre des choses, serait d’entendre les principales concernées - même celles qui ne vont pas dans le sens espéré ! - avant de se faire un avis. Car ce sont elles, et pas nous, qui subissent l’effet délétère des lois abolitionnistes. Moi, je suis pour qu’on fiche la paix à celles qui vivent bien le travail du sexe et qui souhaitent continuer, et qu’on aide, mais qu’on aide vraiment, celles qui souhaitent faire autre chose pour subvenir à leurs besoins. C’est pas plus compliqué.

++ Putain de vies, itinéraires de travailleuses du sexe, Muriel Douru. La Boîte à bulles & Médecins du Monde, 2019.