Quand vous avez commencé à vendre des disques à Champs Disques, vous aviez quoi, 17 ans ?
Michel Gaubert : Oui.

Puis le Virgin Mégastore a ouvert juste à côté et a cassé les prix… ce qui a un peu ruiné  la vie de Champs Disques. C’est pour ça que vous êtes parti au Palace ? 
Ah non, ce n’est pas comme ça que ça s’est passé. J’étais chez Champs Disques en 1978, et Virgin est arrivé en 85-86. J’étais chez Champs Disques et en même temps, j’étais au Palace le week-end. C’étaient les deux en même temps. Au bout de presque un an à Champs Disques, en 1979, ils m’ont demandé de mettre la musique au Palace, dans ce qui s’est appelé après le Privilège (le coin VIP du Palace). Et après, Virgin est arrivé… Champs Disques et Virgin se faisaient une guerre un peu stupide. Je trouvais que Champs Disques avait mal réagi par rapport à Virgin, et avait pris la position d’être attaqué, alors qu’en fin de compte, c’était quelque chose d’assez fort. Et en même temps, c’est là où j’ai commencé à travailler un peu dans la mode. Dans le milieu années 80, j’ai commencé à faire quelques défilés comme ça, mais c’était vraiment en aparté.

Je reviens sur Champs Disques : est-ce que vous pensez que le format vinyle est responsable de votre carrière ? C’est la direction artistique de l’image et de la musique, les deux combinées, cette zone artistique entre image et son que vous savez explorer et exploiter.
Oui, oui, mais bon, c’est plein de choses qui m’ont intéressé, parce que déjà, je trouve que l’esthétique d’une pochette de disque ou l’esthétique d’un groupe, ou d’un chanteur comme David Bowie par exemple, c’est essentiel. Je pense que David Bowie, sans ses cheveux rouges, sans son côté Ziggy Stardust, il n’aurait pas eu la même force que s’il avait été habillé en costume trois-pièces. Enfin, j’imagine... Ce n’est peut-être pas vrai, mais en tout cas, tout ce côté représentation, ça ajoute beaucoup, ça donne une autre lecture à la musique. Et je suis convaincu que les pochettes de disques, la direction artistique, les arts graphiques etc. c’est aussi une autre couche au langage des musiciens.
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Oui, mais ça, le vinyle permet de mieux le montrer. Aujourd'hui, on ne le voit plus tellement avec le MP3... 
Non, le vinyle, c’était super beau, bien plus joli que le CD, que je n’aime pas du tout, sauf pour son côté pratique. Mais les vinyles, c’était aussi beau parce qu’on pouvait faire des pochettes en relief, des pochettes qui s’ouvrent, des gravures, des embossages... C’est vrai qu’il y a plein de choses. Mettre des posters à l’intérieur, ou des trucs qui se découpent. Alors qu’avec le CD, c’est beaucoup plus limité. Et puis surtout, le CD, c’est quand même beaucoup plus froid. Aussi bien physiquement que pour l’audio, d’ailleurs. Les deux sont froids.

Qui, avant vous, à votre avis, a fait le pont entre musique et mode en France ? 
Jacques de Bascher par exemple, parce qu’il faisait toutes les grandes fêtes. C’était lui aussi qui était responsable du son pour les défilés Chloé de Karl Lagerfeld, et pour les défilés Chanel aussi je crois, avant que j’intervienne chez Chanel. Mais après, la musique, à cette époque-là, c’était beaucoup plus léger. Les gens la faisaient tout seuls, en engageant un technicien pour lui dire quoi faire. Il y avait moins de participation. On ne demandait pas à des gens de faire de la DA, en fin de compte, sur une bande-son. C’était beaucoup plus familial, du genre «Ah tiens, j’ai écouté ça, c'était super», «Oh, écoute ça, c’est bien, on devrait mettre ça». Enfin vous voyez, c’était beaucoup moins réfléchi que maintenant.

Vous l’avez connu, Jacques de Bascher ?
Je n’ai pas travaillé avec lui, mais je l’ai connu, oui, bien sûr. Il était très bon client à Champs Disques, donc je le connaissais bien, oui. Enfin, je le connaissais bien ; je le connaissais.

Vous a-t-il influencé ?
Oui, parce que c’était un personnage flamboyant. Et puis je sortais beaucoup à l’époque, même avant, je sortais au Sept (nightclub à l’origine du disco en France, fondé par Fabrice Emaer qui ouvrira plus tard le Palace, nda), au Palace et tout, donc tous les gens de la nuit que je pouvais voir là-bas ont eu une influence sur moi, c’est sûr. 
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Et quand vous mixiez au Privilège, c’est au début des années 80, alors que plusieurs genres musicaux naissaient et coexistaient, comme le hip-hop, le punk, le disco... ça devait être une époque d’une vitalité incroyable ! 
C’est ce qu’on appelle «le paradis pour tous» ! (Rires) C’était vraiment génial parce que tous les mondes se rencontraient, et ce n’étaient pas des mondes séparés : tous ces mondes-là se liaient les uns aux autres. Les punks jouaient du reggae, Afrika Bambaataa reprenait Kraftwerk... Vous voyez ? Tout le monde se mélangeait. En fin de compte, je crois que c’était l'une des périodes les plus charnières en ce qui concerne la musique qu’on écoute aujourd'hui. Avant, tout était séparé : le rhythm and blues, la pop, le rock, le jazz et tout ça. À partir de ce moment-là, tout s’est mélangé. Il y a plein de groupes, comme par exemple les Talking Heads, qui ont pris des influences de plein d’autres choses. Les Clash aussi. Pareil dans le hip-hop.  

Mais quand vous mixiez au Privilège, vous pensiez déjà à utiliser la musique comme atmosphère, ou c’est venu après ? 
Non, ça m’est venu au Palace, parce que, après, j’ai été DJ au premier étage ; et au premier étage, il y avait plein d’événements précis qui se passaient tous les soirs, donc il y avait un lever de rideau, il y avait un mur de néons qui descendait, il y avait une soucoupe volante qui montait du sous-sol, il y avait une sirène géante, il y avait plein de choses... et c’est moi qui trouvais ce genre de musiques pour les associer à ces événements. En plus, Andrée Putman avait ouvert son agence de meubles Ecart International à l'époque, et il avait présenté sa collection au Palace, donc je m’étais occupé de la musique. C’est là où je me suis rendu compte que de faire de l’illustration et de rechercher la musique pour des événements ou des choses plus éphémères, ça me plaisait presque plus que de faire danser les gens.

Comment est-ce que vous créez une atmosphère ? Est-ce que c’est complètement intuitif ? Est-ce que vous vous dites «Tiens, ça va être tels meubles, les meubles vont être en plastique, donc je vais plutôt utiliser une chanson un peu synthétique» ? Est-ce que vous avez une façon de faire ? 
Non, je n’ai pas de protocole, justement. Une chaise en plastique, ce serait peut-être mieux avec de la musique classique. Vous voyez ce que je veux dire ? Ou quelque chose de plus solennel. C’est vraiment en fonction de plein de choses. Je commence toujours par un moodboard de musique assez large, avec plusieurs trucs, et puis plus j’avance dans le process, plus j’élimine, jusqu’à temps que je sois persuadé que ce que je mets là, c’est le bon truc.

Pouvez-vous expliquer comment vous créez votre moodboard de musique ?
Je me mets sur mon ordinateur, avec des dossiers avec des sons dont j’apprécie la qualité, des choses qui m’intéressent... Et après, sans projet précis au départ, je vais plus loin et je poursuis mon idée pour les associer dans le sens dans lequel j’ai envie de les écouter.
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Et vous voyez l’atmosphère comme une ambiance, ou comme une émotion ? Ou est-ce la même chose pour vous?
Ce n’est pas la même chose. Alors, il y a l’émotion. Il y a plein de leviers pour créer l’émotion, mais c’est le moins facile, parce que ça dépend du contexte. Quand on fait quelque chose censé susciter l'émotion pour 2 000 personnes, c’est un peu délicat. Mais quand c’est plus intime, que l’endroit s’y prête, et que les collections s’y prêtent aussi, on peut le faire plus aisément. Autrement, j’essaye surtout de créer une réaction chez les gens par rapport à une chose précise.

Et c’est ce que vous préférez ?
Je n’ai pas d’a priori. J’aime pouvoir assister à un événement, et qu’à la fin de cet événement, on se dise «Tiens, cette musique était vraiment bien», et qu'on ne peut pas l’imaginer avec autre chose. Même pour moi, j’aime bien quand ça m’arrive, quand j’ai fait quelque chose et que je me dis «C’est super, je ne vois pas ce que j’aurais pu faire d’autre à la place». Voilà. C’est peut-être de l’autosatisfaction - en tout cas, ça marche comme ça pour moi. Je pense que pour pas mal de gens aussi, ça marche pareil. Ce que je préfère en fin de compte, c’est quand on est suffisamment satisfait pour ne pas remettre les choses en question.

Comment travaillez-vous avec le créateur de mode ? Est-ce qu’il vous donne des mots-clés ? Est-ce qu’il vous montre des esquisses ?
Ça dépend. Il n’y a pas de protocole non plus, parce qu’il y en a certains qui vont m’appeler et qui vont me parler de tout ce qu’ils sont en train de faire, évoquer des ambiances, des moods, «Oui, tu te souviens, c’était comme à ce moment-là, les gens qui faisaient ça…». Il y en a d’autres qui me racontent des histoires invraisemblables, complètement fictives. Certains vont plutôt me faire des moodboards visuels. Ça peut être extrêmement mélangé. C’est le genre de choses que je comprends, parce que je peux mixer plein de choses différentes aussi, et me rendre compte après coup qu’elles ont toutes un point commun. Parfois, on me montre simplement des vêtements, ou l'on me montre un endroit. Là, on a fait le défilé Fendi à Rome par exemple, et c’était au Temple de Vénus, en plein air. Les filles, on avait l’impression qu’elles sortaient du Colisée ! Donc mon travail était presque plus inspiré du décor que de la collection.

Et quel est le show que vous ayez fait qui vous a le plus inspiré ? 
C’est difficile à dire, parce que j’en ai fait plein. Et puis j’ai envie de répondre «tous», mais à des degrés différents. Il y a pas mal de choses très intimistes que j’ai adorées. Par exemple, une fois, j’ai fait un défilé avec Phoebe Philo et on avait utilisé juste un morceau de Isaac Hayes, Walk On By, un truc qui était recoupé dans tous les sens. C’était très émouvant, et à la fois très chaleureux. C’était génial même si c’était minimaliste. Les spectateurs sont tous sortis émus. Après, il y a eu aussi le défilé Fendi sur la Grande Muraille de Chine. C’était juste incroyable. On préparait la musique du défilé comme si on était dans une suite d’hôtel, on n’avait pas vu l’endroit ; et quand j’ai été voir les répétitions, la veille au soir, j’ai passé les 36 heures suivantes en train de faire des montages de rechange parce que ça n’allait pas du tout. Il fallait que ce soit beaucoup plus grandiose que ce qu’on avait préparé, et en fin de compte, c’était super. C’est un très bon souvenir, parce qu’on m’a laissé tout changer au dernier moment, on m’a fait confiance. Mais chez Fendi, ils s’en souviennent encore. 

Combien de shows faites-vous en moyenne par an ? 
J’en fais au moins 60, voire 70. 
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Quel est l’avenir du Sound Design à votre avis ? Les shows sont de plus en plus courts (15 minutes environ en moyenne), donc le Sound Design, dans les défilés, est de plus en plus compact et dense. Comment ça va évoluer, selon vous ?
Pour l’instant, je pense que c’est vraiment l’impact qui est important, mais c’est pareil pour plein de choses. On a tous des mémoires d’oiseaux, donc il faut que tout aille très vite. En termes de musique, quand on regarde quelque chose, il faut tout de suite que la musique rentre et soit intellectuellement digérée. Est-ce qu’on ne va pas finir par faire marche arrière ? Est-ce que les choses ne vont pas un peu ralentir ? Je ne sais pas. Il y a peut-être une goutte d’eau qui va faire déborder le vase à un moment. Il y a trop de choses, ça va trop vite, et je ne sais pas si c’est forcément digeste.

Quincy Jones, qui a fait beaucoup de musiques de films, quand je lui ai demandé «Mais comment est-ce que vous avez trouvé cette façon de rendre la musique visuelle ?», il m’a répondu «Je suis né avec». Est-ce que vous, ce goût pour la correspondance entre image et son, vous êtes né avec ? 
Oui, je pense aussi. Parce que je n’ai pas fait d’études, je ne me suis pas pris la tête, je n’ai pas essayé de faire des sons. Après, bon, il y a des choses qu’on apprend à mesure qu’on avance, mais enfin, c’est purement instinctif en général.

Et la musique de film, ça vous tente ?
Ça me tente beaucoup, ça me fascine même, mais si je fais de la musique de film, il faudra que j’abandonne tout le reste. Parce que ça prend du temps. Les musiques de films sont toujours très inspirantes. Quand une B.O. est réussie, c’est quand même incroyable. D’ailleurs, les disques qui se sont toujours le mieux vendus, c'étaient des musiques de films qui étaient très fortes, très prenantes sur l'image. Ça a toujours fait des succès incroyables. 

Vous pourriez nous donner une chanson essentielle pour vous ?
Une chanson essentielle pour moi...

Une chanson que vous avez découverte jeune, et qui vous a accompagné toute votre vie ?
On va dire Walk on the Wild Side de Lou Reed.

Ah ouais !
Voilà.
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Et la chanson qui vous met de bonne humeur ? Peut-être est-ce la même, d’ailleurs. 
Ce n’est pas la même, non. Qu’est-ce qui met de bonne humeur ? Pour plein de choses, j’aime bien Toxic de Britney Spears. (Rires) Je ne l’écoute pas souvent, mais quand je l’écoute, à chaque fois, ça me donne la pêche, je trouve que c’est l'un des meilleurs tubes du top américain de ces 20 dernières années ; ça a une pêche incroyable, ça me plaît. Je ne me lève pas la nuit pour l’écouter non plus, hein ! 

Pensez-vous possible de créer une ambiance qui rende amoureux ? 
Oh oui, je pense ! Bien sûr. 

Vous l’avez déjà fait ? 
Non. Je ne l’ai jamais fait, mais bon, après, on peut le faire. Ce n’est pas si évident que ça, mais on peut trouver. Bien sûr. Une chose est sûre, ce n’est pas en mettant des musiques de films sentimentaux, des slows de l’été ou des chansons dramatiques que ça fonctionnera. 

Ce serait quoi, alors ? 
Je ne peux pas vous dire, il faut que je réfléchisse un petit peu. Et puis on a tous des perceptions différentes de l’amour, mais je pense que c’est faisable, oui. 

Si vous lâchez tout pour faire de la musique de de films, ce sera quoi, plutôt une tragédie ou une comédie ?
Je pense que ça sera une tragédie. Ou plutôt, une comédie dramatique.

 
 
 
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Crédit toutes photos dans l'article : Ryan Aguilar // crédit photo de une : Olivier Zahm.