Pour ceux qui veulent reprendre le combat. 
Non, l’hiver ne m’aura pas. Je relève la tête. Je ne suis pas seul. Je fais partie de la grande fratrie humaine. Comme hurlait Camus : «Je me révolte donc nous sommes». Rien de mieux qu’un combat pour se sentir vivant. Pour faire partie d’un tout. David Dufresne nous sort de nos fauteuils et donne envie de faire des cocktails Molotov. David saisit l’époque quand elle lui passe sous le nez. David est journaliste, et un sacré journaliste. Presque mythique de son vivant dans le métier (sa page Wiki sent le punk piraté à l’anar). Pendant le mouvement des Gilets jaunes, il reçoit, compile et diffuse les témoignages de violences policières sur Twitter. Les fameux «Allô @Place_Beauvau – c’est pour un signalement», c’est lui. Tout ce travail, cet engagement citoyen, il décide de le mettre dans son premier roman, parce que, oui, un roman aura toujours plus d’effet qu’un reportage. Parce que montrer est plus efficace qu’expliquer. Et là, David Dufresne montre tout. Ça balance à tour de bras. Même ce que beaucoup de journalistes savent, mais ne peuvent dire. Mais tout en maintenant une objectivité, une intelligence, et sans manichéisme. Flic, préfecture, médias, citoyens, élus… On se glisse dans chaque peau. On soupèse chaque enjeu. On ressent chaque impasse. En refermant Dernière sommation, on n’a toujours pas mieux compris le mouvement protéiforme des Gilets jaunes, mais on a compris ce que la France vient de traverser. Et quand tous les médias reprennent en chœur le témoignage d’un CRS déclarant «Le 1er décembre, l’Élysée aurait pu tomber», nous on vous dit de lire David Dufresne. 

++ Dernière sommationde David Dufresne, éd. Grasset, 234 p., 18 €

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Le combat c’est trop violent, mais je vais quand même m’instruire. 
OK, c’est vrai, c’est une copine à nous, mais son bouquin est bon. Titiou passe donc du féminisme à la biographie littéraire. Oui, Titiou est hyper-souple. Donc, elle a décidé de renouer avec un amour de jeunesse. Pas le plus beau (trapu, dents pourries, gueule ronde) mais au  charme indéniable et au regard passionné. Honoré qu’il s’appelle. Non, ne zappez pas encore les prochaines lignes parce que votre prof de 4ème vous a dégoûté avec Eugénie Grandet. Parce que lire Honoré et moi,  c’est comme revoir ce chef-d’œuvre de Philippe de Broca, Le Magnifique. Une ode au loser superbe. Un hymne à l’imperfection. Alors oui, l’anti-héros est très en vogue ; mais avec ce livre, Titiou nous fait découvrir le loser absolu. La vie de Balzac est une loi de Murphy à elle toute seule : tout ce qui a pu mal tourner est totalement parti en vrille. La plupart du temps de la faute d’Honoré lui-même, de son inconséquence, de sa folie des grandeurs, de son hédonisme, bref de son infantilisme. Et même quand il semble prendre une bonne décision (rarement, quand même), l’univers se ligue contre lui. Mais impossible de ne pas l’aimer. Et cette conclusion qui frappe en refermant le livre : parfois une somme d’échecs donne des victoires éternelles. 

++ Honoré et moide Titiou Lecoq, éd. L’Iconoclaste, 256 p., 18 €
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Pas envie de m’instruire, mais je veux bien me marrer un coup.
On avait déjà parlé de l’hilarant Spartacus de Ternaux. Cette fois-ci, l’écrivain revient en collant une bonne claque à Anne Rice et Bram Stoker. Parce qu’ici, le vampire s’appelle Bertrand. Et en fait, il n’est même pas vampire. C’est juste un peintre raté, fauché, vivant de la solde de son pote obèse ancien militaire pour se saouler. Mais Bertrand a un ego surdimensionné. Et fait donc beaucoup de conneries. Et, un peu comme Jeffrey Lebowski connaît toutes ses aventures simplement parce qu’on a pissé sur son tapis, la candeur de Bertrand va le mettre dans des situations qui vont révéler quelques étranges pans de sa personnalité. Comme courir quand même très, très vite. Pouvoir avaler de la viande crue en quantité astronomique. Ou aimer déchirer des carotides à dents nues. Tout cela le menant chez un riche mécène amoureux d’art, vivant en Transylvanie (un indice : il ne s’agit pas de Bernard Arnault). La suite, on vous la laisse découvrir. Mais quand même, ça fait du bien quand la littérature descend de son piédestal et fait ce qu’elle sait faire de mieux : raconter des histoires. 

++ I am vampirede Romain Ternaux, éd. Les Forges de Vulcain, 176 p., 17 €
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Je suis pas au top, alors si je me marre, c’est pour me moquer des autres. 
Avec un moral en berne, ce qui fait le plus de bien (en plus d’un grog en rematant Friends pour la millième fois), c’est de se moquer de ceux qui sont censés être plus heureux que nous. Pointer du doigt le pathétique des superficiels. D’un monde du luxe où «déconnectés de la réalité» n’est même plus l’expression idoine. Disons qu’on ne partage pas le même Wifi. Loïc Prigent nous livre une suite d’axiomes sans queue ni tête. Certains s’oublient dans la seconde, d’autres font exploser de rire, quelques-uns donnent envie de balancer le bouquin. Comme des brèves de comptoir, si le zinc en question était en marbre et ne servait que du champagne. Et puis, comme avec la pensée de Nietzsche qui se déclinait en aphorismes, on voit un monde se dessiner. Un monde qu’on n’envie pas. Un monde d’inversement des valeurs, absurde, où le superficiel devient l’essentiel. Comme ce magnifique, autant que pathétique : «J’avais tellement faim que j’ai oublié d’instagrammer mon repas». Alors, si l'on ne se sent pas bien dans la grisaille du soir et qu’on culpabilise de refuser une énième soirée pour ne rien faire du tout, il suffit d’ouvrir ce livre, à n’importe quelle page, d’y cueillir une pensée, et nous voilà sauvés.  

++ Passe moi le champagne, j’ai un chat dans la gorgede Loïc Prigent, éd. Grasset, 220 p., 16 €

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Je n’ai pas vraiment envie de m’en sortir, moi, le spleen hivernal, ça me branche à mort. 
Et si l'on se trompait depuis le début ? Et si ne rien faire était la première forme de rébellion ? Dans une époque d’injonctions où l’on se doit d’être performant au boulot, assidu à la salle de crossfit, attentionné avec ses enfants et à l’écoute avec ses amis, où l’on doit savoir coder un site internet et gérer son potager en permaculture, visiter le monde et promouvoir le local, affirmer sa personnalité mais ne mépriser personne, avoir une opinion sur tout mais ne jamais juger... Dans cette période de paradoxes écrasants, ne rien faire ne serait-il pas un noble majeur tendu ? C’est en tout cas la thèse de Thomas Baumgartner. Une thèse étayée (le monsieur est quand même passé par France Culture, France Inter, Arte et la rédaction en chef de Radio Nova). En fait, le livre se lit comme un récit de coaching personnel, sauf qu’en le refermant, vous n’avez pas envie de faire de la méditation transcendantale, des recettes véganes ou des séries de burpees, mais bien de ne rien faire. De ne vraiment rien faire. Ce qui, franchement (oui, on a essayé en lisant le livre) est très compliqué. Contre nature, presque. Les Rêveries du promeneur solitaire disaient déjà tout ça. Sauf que ce vieux Rousseau n’avait ni smartphone, ni Netflix, ni Thermomix. Alors que les médecins pensent à officialiser le burn-out de notifications (vibration pour SMS + Messenger + WhatsApp + Snapchat + Insta + mail = Xanax), on préfère vous conseiller ce petit traité. 

++ Ne rien faire, une méthode approximative et contradictoire pour devenir paresseux sans trop se donner de malde Thomas Baumgartner, éd. Kero, 160 p., 13,90 €
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J’ai envie de toucher le fond et de faire passer Dexter pour un clown d’anniversaire. 
OK, l’hiver ce n’est pas vraiment pas votre truc et ça vous va parfaitement bien comme ça. Un mois sur douze, vous décidez d’assumer votre part la plus sombre. Le Dark Vador en vous a gagné. Alors, on vous accompagne. Mais attention, là, on va y aller gaiement. Christophe Siébert vient de recevoir le prix Sade pour son livre. Et le marquis a dû rougir en lisant Métaphysique de la viande. Quand un enfant incestueux viole des inconnues avec de la chair en putréfaction, se recouvre de ses excréments et de son sperme avant de faire l’amour à une tête détachée de son corps… Oui, le marquis de Sade, aussi barré fut-il, a trouvé à qui parler. Le livre se décompose en deux histoires. La seconde est un bel hommage à la montée en puissance paranoïaque à la Philip K. Dick. Mais c’est la première qui laissera des traces. Voire, une psychanalyse. Ce petit garçon qui gambade dans ce que l’esprit humain peut faire de plus abject. Et nous, lecteurs, qui suivons hypnotisés. Il n’y a pas de second degré, pas de décalage, pas de justification. Juste l’horreur factuelle. Pas d’intention, pas de haine, pas de colère. Juste une métaphysique de la viande. Au final, on ne sait qu’en conclure. Mais on sait qu’on n’a pas pu poser le livre. Et qu’est-ce que cela dit sur nous ? On ne préfère pas savoir.

++ Métaphysique de la viande, de Christophe Siébert, éd. Au diable Vauvert, 310 p., 18 € 
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BONUS : J’ai acheté dix exemplaires du Goncourt pour offrir à Noël et je n’ai aucune idée de quoi ça parle. 
Le T-shirt «Meilleur papa du monde», c’était Noël 2018. Le mug «Merde, encore lundi», en 2017.  Alors, hop, solution de facilité, on achète le prix Goncourt en cadeau. Sauf qu’on a encore souvenir de 2016 et des trois exemplaires du Goncourt offerts au boulot. Et des trois visages en larmes deux semaines plus tard : «Mais pourquoi tu m’as acheté Chanson douce ?». Alors cette fois-ci, pas de bourde, on lit avant. Et on peut se rassurer tout de suite, on est loin des 912 pages de Jonathan Littell, ou des écritures un peu ampoulées dont l’académie Goncourt fut un temps friande. Avec le livre de Jean-Paul Dubois, on fait le bilan d’une vie (un peu comme The Irishman, mais en moins gangsta). Une vie qui dérape. Qui glisse. Mais aussi une vie allégorique où l’on vole par-dessus les nuages dans l’amour. Où l’on répare les bâtiments comme les âmes. C’est beau, c’est magnifiquement écrit et c’est intelligent. Donc, on le glisse tranquille sous le sapin. 

++ Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon, de Jean-Paul Dubois, éd. de l’Olivier, 256 p., 19 €