Oui, cette année, la soupe était bonne. Bien épaisse, bien juteuse, bien concentrée. J'ai pris le bouillon, un joli tarif, 3 nuits blanches dans les dents. De ce rodéo de 72h, qu'est-ce je retiens ? Sans faire d'hypnose ericksonienne, remontent assez vite à la surface : des orgasmes auditifs sur de la techno profonde et dure ; une longue et passionnante discussion existentielle avec Manu  le Malin que je n'ai pas enregistrée ; des rencontres, plein des rencontres, avec des gens dont je ne me souviens plus du nom mais qui avaient les mâchoires aussi éclatées que moi ; des retrouvailles aussi, avec des vieux frangins teufeurs du Centre France ; et puis l'odeur métallique des 3 anciens hangars Manufrance dans lesquels s'est déroulé le festival... 

N'allez pas chercher au Positive Education des stands à barbe à papa ou des bars à paillettes, ce n'est pas trop le style de la maison. Ici, l'ambiance est rude, brute, industrielle, chauffée à blanc comme dans un haut fourneau. La programmation, pointue et létale (voir son détail ici). C'est sans doute pour tous ces ingrédients que ce festival est considéré comme l'un (sinon le meilleur) des festivals techno du pays. Et c'est avec 10 000 autres fêtards que j'ai plongé dans le magma de ce mini-Détroit du Forez. 
78851188_2504723009765407_815977489124818944_oEt puis, il a bien fallu que tout ça se termine, que mon wagon tout cabossé raccroche à la réalité, que cette bulle d'hétérotopie éclate. Les pieds en sang, j'ai pris le train et je suis rentré à Paris. Pendant quelques jours, je me suis senti tout niqué. Un manque de sérotonine, sûrement. Mais aussi quelque chose de plus impalpable, comme un sentiment de spleen post-festival. J'ai alors passé un coup de téléphone à Charles Di Falco, l'un des créateurs de l'événement, histoire de savoir s'il ressentait aussi ce «festival-blues» puissance 10. Notre discussion a ensuite bifurqué, et sans langue de bois, on en est venus au bilan, aux couacs mais aussi aux réussites de cette 5ème édition. Extraits. 

Charles, il y a quelque chose qui s'appelle le spleen post-coïtal, qui pourrait se décrire comme une mélancolie après une bonne partie de sexe. Ce spleen post-coïtal pourrait aussi s'apparenter à une grosse re-descente. Je te parle de ça parce que j'aimerais savoir s'il existe chez les orgas une espèce de spleen post-festival ? 
Charles Di Falco : Complètement. Là, je viens de passer 15 jours, c'était ça. On a ressenti un vide énorme. On a été en flux tendu pendant 3 mois, et puis là, y'a plus rien. On est restés tous ensemble jusqu'à hier, quasi en vase clos. Il y a eu de la grosse fatigue, de la déprime, de la nostalgie aussi. On a passé notre temps à mater les vidéos de cette édition, les photos, les reports... Et bien que les retours soient dans l'ensemble super positifs, il y a la tension du bilan, le stress de savoir si l'on va pouvoir recommencer l'année prochaine, parce que ce genre d'événements, c'est toujours un pari risqué.  
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En parlant de stress, vous avez dû en avoir une sacré montée lorsque vous avez appris que Jeff Mills – l'une des têtes d'affiche – annulait sa participation à la dernière minute...
Ça a été l'enfer total. Ça a foutu la merde dans toute l'équipe. On est encore un festival fragile, alors quand on a compris qu'il ne viendrait pas... Bon, déjà, avant ça, on s'est battus comme pas possible, j'ai appelé Laurent Garnier, les mecs de Nuits Sonores, Brice Coudert de Concrete, pour le convaincre de venir. Manu le Malin lui a même envoyé un gros message pour avoir des précisions et le motiver de descendre. On a vécu cette histoire comme un ascenseur émotionnel. Ça a vraiment été chaud pour nous, parce qu'en gros, à Saint-Étienne, c'était vraiment l'un des artistes les plus connus et attendus.  C'est une petite ville qui n'a pas trop l'habitude de tout ça. Finalement, il n'y a eu qu'une seule demande de remboursement. On s'en est pas trop mal sortis. 

On peut savoir les raisons de son lapin ? 
C'est pour une sombre histoire de thunes. On avait versé à Triangle – son agence de booking – 50% de l'acompte de son cachet, et le second virement allait arriver à minuit, le deuxième soir du festival sur leur compte. On a fait certifier le virement par la banque, mais ils n'ont pas voulu le reconnaître. Le pire, c'est que Triangle nous a fait le même coup dimanche avec Karenn, un duo d'artistes qu'ils gèrent aussi, alors que 100% des thunes de Jeff Mills étaient tombées... On a dû tout leur donner en espèce, c'était vraiment pour nous faire chier. Au final, ils ont fini par nous rembourser le cachet de Jeff Mills, mais on n'a eu aucun mail de sa part ou de message adressé à notre public pour dire qu'il était désolé de cette annulation. On est encore en porte-à-faux par rapport à cette histoire. 

On peut saluer François X, qui l'a remplacé d'urgence.
Oui, en plus, il a fait un set de malade.Il a pris le dernier train Paris-Saint-Étienne de la journée, et sans se poser de questions, il est venu. Gros respect. 
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On reviendra sur le plateau du festival plus tard parce que j'aimerais d'abord parler avec toi de Saint-Étienne et de son public. Organiser un festival de techno dans une ville de tradition ouvrière, ce n'est pas quelque chose d'anodin.
Oui, ici, c'est un bassin industriel, une ville prolo. On n'est pas trop dans l'ego. Tout ça, ça influence aussi le festival. Ça fait 8 ans qu'on travaille ce truc-là, il y a vraiment quelque chose anti-langue de bois dans cette ville. On a assez vite compris que les gens savent ce qu'ils veulent ici. Ce ne sont peut-être pas des experts en musique électronique, mais ils fonctionnent à l'instinct. Ce qui est sûr, c'est que les Stéphanois n'aiment pas les paillettes et les chichis inutiles, faut que le son soit franc du collier et direct. 

Tu connais la provenance du public de cette édition ? 
En gros, il y a eu 15% de Stéphanois, 25% de Lyonnais, 25% de Parisiens, 20 % du reste de la France, et 15% d'«Européens».

Il y a pas mal de titres de presses qui décernent la palme du «meilleur festival techno de France» au Positive Education. Tu le prends comment ? Ça te fout la pression ? 
Non, non, ça fait plaisir, mais de là à prendre ça au sérieux... On s'en bat clairement les couilles. Ça ne reste que le point de vue de certaines personnes. Ce n'est pas une vérité universelle.  

Je t'avoue que j'ai vécu pendant ces 3 jours de festival une expérience assez brute. Quelle a été ta «ligne éditoriale» sur cette édition ? 
En gros, on a voulu réunir les multiples dimensions de la culture rave, que ce soit multi-générationnel. C'est ce qu'on a essayé de faire, mais on l'a mal fait. L'année prochaine, on travaillera sur 4 scènes plutôt que 3, parce qu'il nous a manqué quelque chose. 
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Comment ça, mal fait ? 
Et bien justement, si on doit parler de culture rave 3.0, en gros, il y a des courants que l'on a pas encore mis en avant, et que l'on embarquera l'année prochaine. Par exemple, la scène house, on ne l'a pas du tout assumée. On veut vraiment arriver sur cette idée de rave totale, complète.  Dans les années 90, il y avait souvent 4/5 scènes, et t'avais tout ces courants comme la transe, la house, la tech, qui étaient représentés. Tu pouvais vraiment naviguer dans des univers sonores complètement différents. C'est ce vers quoi on veut aller. 

Il y a un message particulier que Positive Education veut véhiculer ? 
On n'invente rien, on revient aux bases : tolérance, bienveillance, acceptation de l'autre, indépendance, émancipation... Bref, le message primal de la techno. 

On en vient à votre programmation, qui a été tout simplement dantesque. Question difficile pour un orga, mais quels ont été tes coups de cœur ? 
Je t'avoue que j'ai halluciné sur pas mal d'artistes quand même... Allez, j'ai eu un petit frisson supplémentaire sur Pinch & Kahn, et African Head Charge...
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Perso, le set de Manu le Malin sous son alias The Driver m'a mis une bonne tarte dans les dents... 
C'était clairement énorme. Et puis on sent qu'il a fait ça pour nous, en plus. Il a commencé par ce morceau de ragga (Big Red - MC, ndlr) pour finir sur cette techno complètement radicale. Il a une manière qui n'appartient qu'à lui de faire évoluer ses textures sonores... C'était intense, il s'est clairement foutu à poil. 

T'as envie de le ré-inviter ? 
Ouais, nous on le veut clairement tout le temps. Il sera encore là l'année prochaine, c'est sûr. On n'a aucun doute là-dessus. 

Et a contrario, quelles sont tes petites déceptions ? 
Perso, j'ai trouvé qu'Helena Hauff a un peu sous-joué. Peut-être qu'elle était dans un mauvais jour, ça arrive à tout le monde.  
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Pour revenir aux choses positives, vous avez organisé des afters assez canons aussi... 
Carrément ! L'année prochaine, on veut les agrandir. Ces afters, c'était le feu ! On a joué la carte de sons lourds et downtempo, ça ne te bouscule pas, ça se cale à ton rythme cardiaque... 

…Ouais, rien que d'y penser, ça me remet des remontées. Hormis mettre une scène de plus, c'est quoi tes objectifs pour 2020 ? 
Là, faut vraiment qu'on passe un cap, parce que on a atteint toutes les limites du festival, il va falloir le stabiliser. Entre nos bénévoles et nos festivaliers, il y a plus de 200 personnes qui ont dormi à Lyon, parce qu'il n'y avait plus de Airbnb à Saint-Etienne, les hôtels proposaient des prix qui étaient encore trop élevés pour les festivaliers et on n'a pas de camping... Il y a beaucoup de gens qui ne sont pas venus à cause de ça, donc nous, il va falloir que l'on propose des packs avec logement. Et que les hôtels jouent VRAIMENT le jeu, ça, c'est une première étape.  L'autre étape, ce sera d'avoir dans nos équipes plus de monde pour pouvoir gérer tous ces gens. 

Bon, t'as pris ton pied ? 
C'était silencieux, mais ouais, j'ai pris mon pied. Quand je passais dans les scènes, dans la foule, j'observais tout, je voyais les gens, c'était un truc de malade, dans toutes les salles c'était le feu. C'est vraiment la première édition où il y avait autant de réussites. 
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Ton petit conseil à un petit jeune qui aimerait faire ton boulot ?
Accroche toi, mon gros. C'est du taf, c'est long. C'est ce que j'ai dit à I-D il y'a un mois de ça, faut commencer tout petit pour engrainer de l'expérience. Et bien s'entourer, parce qu'un festival, c'est un éventail de savoir-faire.  

Pour finir, ta technique pour redescendre d'un  gros spleen post-festival ?
Dormir. Boire des jus de fruits et manger cru.  

Crédit photos : Jacob Khrist.