Sur une échelle de la déontologie, de 1 à 10, tu places où de se faire interviewer par le magazine qu’on a créé ? 
Josselin Bordat :
 Zéro. Si je ne suis pas satisfait de l'interview, on te vire. Donc c'est vraiment ta responsabilité de ne pas nous poser de problème déontologique lié à cette interview.

Bon, comment on se sent quand après s’être glissé dans la peau d’une IA ? 
C’était hyper-immersif. Pendant deux ans, j’ai lu énormément. J’ai thésaurisé de l’info. L'une de mes préoccupations principales, c’était de ne pas faire un essai déguisé, mais une vraie histoire. Et forcément, c’était assez bizarre d'essayer de voir le monde à travers les yeux d’une IA. C’est une entité qui navigue dans le catalogue en ligne de l’humanité et qui essaie de savoir qui elle est. C’est aussi une métaphore de l’humanité face au web. On est une génération bénie d’avoir vu naître internet. Le monde a été bouleversé par une avalanche de données. C’est ce que vit mon personnage, mais c’est aussi ce que moi, nous tous dans ma génération, avons vécu. Dans une autre vie, j’étais prof à Sciences Po et j’ai vu l’arrivée des ordinateurs portables en salle de cours. Je me souviens, un jour, je suis en train d’expliquer un schéma et un étudiant me précise un truc. Un truc très calé. Et il avait raison. Il me voit hyper-étonné et il me dit «Ne vous inquiétez pas, je suis sur internet». Là, je me suis dit «OK, les choses ne seront plus jamais comme avant». C'est ce genre de questions qui m’ont amené à ce livre. Ça veut dire quoi grandir, apprendre et écrire à l'ère d'internet, où tout est dispo en ligne ? C’est la question que pose mon IA quand elle dit : «Quand je copie-colle du code, ça  marche, mais est-ce que je sais coder ?»

Le premier truc qui frappe, c’est qu’en regardant l’humanité avec des datas, froidement, ce n’est pas très reluisant. 
Je n’avais pas d’aprioris par rapport à ça. En fait, je me suis laissé porter par le personnage, qui est parfois une parodie un peu houellebecquienne. Il est tantôt désabusé, tantôt insensible, il fait des listes de choses sans les hiérarchiser. C'est un obsédé sexuel, mais parce qu'il a digéré tout un corpus internet truffé de porno. C’est un fait d'ailleurs que l’une des toutes premières photos échangées via internet soit une photo de Madonna à poil. Quand j’ai eu internet en 1996, la première chose que j’ai faite, c’est de chercher des trucs de cul. Mais en même temps, le personnage célèbre aussi la créativité humaine, qu'il voit à d'autres endroits que dans la culture : dans les tags porno chelous, dans les recherches internet, la beauté poétique du Python ou de l'HTML, dans l'ASCII, les SMS d'amour, les gens qui parlent à des fanpages de marques sur Facebook, etc.
Le-zero-et-le-un-txtTout le roman se passe en quelques minutes. Et dans ce laps de temps, ton IA vit une existence humaine entière. 

Oui, un condensé. La naissance de la conscience, la formation, la rébellion ado, et puis finalement se dire
 : «En fait, j’aime mes parents !» Mon modèle littéraire sur ce rapport créature/créateur, enfant/parent, c’est le Frankenstein de Mary Shelley. C'est un chef-d'oeuvre, mais le fait qu'on croie souvent que Frankenstein est le nom de la créature, alors que c'est celui de son créateur, n'est pas un hasard : c'est que dans le bouquin, la créature ne parle jamais en son propre nom. C'est toujours un humain qui rapporte ses propos. Dans mon livre, j'ai eu envie que pour une fois, ce soit la créature qui parle, à la première personne.

Est-ce que les IA te font flipper au final ? 
Tout le livre consiste à dire : arrêtons de fantasmer les IA ''fortes'', celles de la S-F, et pensons les IA faibles qui peuplent déjà nos vies. Souvent de la fausse IA, d'ailleurs, comme c'est le truc tech' à la mode en ce moment. Plein de start-up proposent des bots de conversation qui sont en réalité des humains faisant semblant d'être des robots. Plus généralement, derrière toutes les IA, il y a et il y aura toujours des humains. Pour faire marcher SIRI, il y a des milliers de petites mains bien humaines. Ce qui me fout les jetons, c'est pas Black Mirror ou Transcendance avec Johnny Depp - c'est plus les tétons censurés sur Insta. Asimov, c'est cool, mais qu'est-ce qu'il se passe politiquement dans un habitacle de voiture avec Waze ? Tu rentres dans un Uber, t'es pas contrôlé par une machine mais par un travailleur du clic, qui bosse simultanément pour toi, pour Uber et pour Waze en générant des données. Donc les questions intéressantes qu'il faut se poser ne sont pas celles des dystopies, mais concernent maintenant davantage la propriété et la production des datas. Quand je suis sur Facebook, je travaille pour Facebook. Quand je suis sur Insta, je bosse pour Insta. Par servitude volontaire, on participe tous à la plus grande expérience d'apprentissage profond planétaire, sans que ce soit contrôlé ni régulé, ni même su par tous les utilisateurs. Il n’y a pas à avoir peur des algorithmes, qui ne sont que des outils, mais plus des boîtes et des gens qui les utilisent. 

Tu ne crois pas qu’on va abandonner le monde aux IA ? Parce que nous, on a bien fait de la merde quand même... et parce qu’elles sont plus rationnelles que nous. 
On peut imaginer un futur relativement optimiste où l'on libère les humains de certaines tâches pénibles. On a toujours délégué une partie de nos capacités dans nos inventions, mais là, on délègue une partie de notre mémoire et de notre cerveau. Ce qui est quand même assez nouveau. Mais c'est vrai que l'algorithme qui conduit une voiture est infiniment plus fiable que nous. Nos enfants ne comprendront même pas comment on a pu monter dans des voitures conduites par des êtres humains. De la même manière qu'aujourd'hui, on ne comprend pas de revoir des publicités qui incitent à fumer.

Tu as fait une thèse sur la réception française de Mein Kampf. Point Godwin direct ? 
Direct. Mais à l’époque, le point Godwin n’existait pas en France. J'étais passionné par le sujet. J'ai publié quelques trucs. À l'époque, il y avait peu de choses en français sur le sujet. J'ai commencé cette thèse, et puis j'ai tout arrêté, notamment quand j'ai rencontré Anaïs Carayon, qui était en train de lancer Brain.

Je n’ai jamais lu Mein Kampf. C’est comment ? 
C’est une sorte de logorrhée de 700 pages (800 en allemand). C’est très éprouvant à lire. C’est un livre qui a un statut unique dans l’Histoire, car c'est le manuel d'une domination qui a réussi. Ce qui est étonnant, c’est qu’il n’y a pas un chapitre sur la race supérieure. Le racisme est consubstantiel à tout, du théâtre à la forme des casques, en passant par la cuisine.

Bon, la question qu’on se pose tous : qu’est-ce qu’un humain peut faire qu’une IA ne peut pas faire ? 
En fait, une IA peut faire très peu de choses. Tout ce qui est de l’ordre de l’intuition, elle en est incapable. Elle ne sera jamais à l’origine de nouvelles idées. Les IA créent de la musique, mais juste en compilant l’existant. Comme le dit Yann Le Cun, aujourd'hui, l'IA a moins de sens commun qu'un rat. Une IA ne peut pas vraiment écrire un roman. C’est à ce moment que je l’avoue : c'est moi qui ai écrit ce roman, pas elle. Les réseaux neuronaux peuvent certes créer des choses d'une beauté inouïe, comme Deep Dream de Google qui digère Google Images pour en régurgiter des formes incroyables. Mais il faudra toujours notre regard humain pour dire que c’est de l’art. En fait, pour dire les choses le plus simplement possible : c’est moi qui vais toucher les droits d’auteur de ce livre, et pas mon personnage. 

++ Le_zéro_et_le_un.txt , de Josselin Bordat, éd.  Flammarion, 304 p., 19 €

*La citation-titre paraphrase la citation originale de Yann Le Cun.
Crédits photos : Félicien Delorme / Flammarion.